‹ Œuvres poétiquesChapitre 6 sur 226 · Saint-Marc Girardin, ibid · texte numérisé non relu

Saint-Marc Girardin, ibid

VI Introduction littéraire.

adopte certaines habitudes, certains procédés du maître, il en délaisse bon nombre.

C'est ainsi qu'à l'exemple de Ronsard « qui « pilla Thèbe et saccagea la Fouille », Bertaut fait souvent appel au ban et à l'arrièreban de la mythologie; mais son enthousiasme pour l'antiquité ne va pas jusqu'à rimer des odes à l'imitation de Pindare ou d'Horace; de même, sans oser tenter l'épopée, il traduit comme Du Perron deux livres de l'Enéide. S'il ne met pas en pratique la théorie, soutenue par Ronsard, du provignement des vieux mots^ il crée d'autre part, à la façon homérique, des mots composés ^ Il ne craindra pas non plus, suivant les préceptes du chef de la Pléiade^ d'employer de temps en temps des termes techniques, empruntés à certains métiers^.

Bertaut s'est donc montré plus timide que Ronsard % et en cela il a été utile à la langue

1 . A vrai dire, nous n*en avons relevé que deux ; mais ces deux seuls exemples auraient suffi à scandaliser Malherbe. En parlant de certains fruits magiques dont la vertu est de faire pleurer, Bertaut dit :

Hélas pleust-il aux dieux que ces fruits porte-larmes M'eussent remply le front des effects de leurs charmes.

Et ailleurs, il appelle l'assassin du roi de France un traître, un fausse-foy.

2. Assistant à la mise au cercueil de Henri III, il parlera des clous que l'artisan enfonce dans les ais de bois, et dédaigne avec raison de chercher de vaines périphrases. Ce morceau, que nous citons d'ailleurs plus loin, offre, par le réalisme même des expressions, une certaine vigueur qui n'eût pas été du goût de Jacques Delille.

3. Du Perron a dit de lui : « M. Bertaut, évêque de Séez, et moi, nous fîmes des vers sur la prise de Laon. Les siens furent trouvés ingénieux ; les miens avaient un peu plus de nerf, un peu plus de vigueur; il était fort poli. »

Introduction littéraire. vu

poétique ; cette « retenue » lui a valu l'éloge d'un critique moderne, en général sévère pour Ronsard et ses disciples. Lors même, dit Nisard \ « que la mention d'estime dont les a honorés Boileau ne m'en eût pas fait un devoir, la vérité eût réclamé pour Desportes et Bertaut. Il y a une sorte de création dans cette sagesse même qui les tint en bride... Ils ont marqué, si même ils ne l'ont pas provoqué, un retour de goût dans le public français; ils ont rendu plus facile la tâche de Malherbe, qui devait apprendre d'eux à faire mieux qu'eux. »

Tenons-nous-en à cette parole, qui assigne à Bertaut une place dans l'histoire de la poésie française; à ce seul titre il avait droit à être sorti de l'oubli, comme un de ces portraits d'ancêtres que l'on remet au jour; mais cet hommage de la postérité, il le méritait aussi par une qualité toute délicate, indéfinissable et si personnelle que, même aux plus doctes, les meilleurs préceptes ne la pourront faire acquérir : Bertaut était poète.

Ce n'est pas, en effet, un de ces versificateurs comme le seizième siècle en compta des centaines, pour qui la poésie n'est qu'un pur jeu d'adresse, une artificielle combinaison de mots et d'assonances qui prétend être claire, expressive, harmonieuse, [un exercice de boutsrimés qui n'enchâssent nulle pensée originale. Non! Bertaut, presque toujours, « dit quelque chose » dans ses vers et s'efforce de

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