Allusion à la deuxième croisade
74 ŒVVKES POKTICLVES
Quant h moy, rcjcttant ror^ucillcuse espérance Qui nous vient d'i^morcr nostre propre ignorance, le tiendray mon labeur d'assez d heur couronne, Si le parlant pinceau, qu'Apollon m'a donné Pour colorer les vers, sçait dignement portrairc J.es rayons moins luisans dont sa mémoire éclaire.
Laissant donc les discours ses combats racontans A ceux de qui les vers eux-mesmes combatans, De meurtre et de fureur semblent armer leur stile. Et faire que le sang de leur plume distille, Comme estans plus que moy du ciel fauorisez, le diray bassement les lauriers moins prisez Qu'il gaigna desarmé, luttant contre les vices, Et trauaillant sa vie en diuins exercices. Car comme ie ne puis sa vaillance exprimer, , Aussi ne puis-ie voir le silence enfermer Sous les muettes clefs d'vn oubly perdurable Le soin religieux, et le zèle admirable Qui luy fist désirer, dés sa jeune saison. D'orner du Tout-puissant la visible maison ? Car en ceste vertu nulle grandeur royale Ne s'est ailleurs monstrée à sa grandeur égale. Non pource qu'on luy doit ces sacrez monumens Que le Sauueur du monde entre infinis tourmens Arrousa de son sang, et dont encor la veuë, D'vne saincte tremeur rend l'ame toute émeuë : Mais pource qu'abhorrant les pasteurs vicieux Il se rongeoit le cœur d'vn soin deuotieux, Ains brusloit d'vne ardeur en sa belle ame éprise De ne voir commander en la nef de l'Eglise Que des sages, sçauans et soigneux matelots, Qui peussent faire teste à l'iniure des flots, Et par leurs saincts labeurs s'opposer à la rage Des ondes et des vents conspirants son naufrage.
Deuoré de ce zèle, et craignant en son cœur De se voir reprocher par la saincte rigueur Des iugqmens diuins, le vice et l'ignorance De ceux qu'il choisiroit dans les parcs de la France,
DE M. Bertavt. 7J
Pour bergers des troupeaux soubmis à son pouuoir :
Quand son deuoir Rojjàl l'obligeoit d'y pouruoir,
Aucc vn soin extrême il épluchoit leur vie,
Encor qu'il la trouuast de louanges suiuie :
Et n'esleuoit iamais aux suprêmes degrez
Qui du temple de Dieu sont les thrônes sacrez,
Que ceux qui conioignans à l'honneur de bien viure
La doctrine eminente, et la gloire du Hure,
Sçauoicnt en vigilans et fidèles pasteurs
Faire éternelle guerre aux esprits imposteurs,
Et soigneux dispenser la céleste pasture ^
Aux troupeaux du Seigneur manquans de nourriture :
Non ceux qui d'ignorance auoient les yeux voilez,
Ou qu'vn sçauoir poilu de vices signalez
Faisoit trouuer pareils aux Mercures antiques
Assis près des chemins pour addresses publiques,
Qui collans au paué leurs immobiles pas,
Du doigt monstroient la voye, et ne la suiuoient pas.
Comment pourroient seruir de corduite et de Phare A l'ignorante erreur d'vn peuple qui s'égare. Ceux de qui l'ignorance aueuglant des vertus Ne peut les droits chemins discerner des tortus ? Ou comment guariroient l'ame impure et malade Que l'exemple et l'effect plus que tout persuade. Les éloquents discours de ceux dont les esprits, Ayans en bien-disant le bien faire à mespris, Auec leurs actions démentent leurs paroles, ^ Et font que leurs conseils sont des contes friuoles ? Non, le sçauant esprit despoùillé de vertu, Ny le cœur vertueux de sçavoir deuestu Ne peut dans le troupeau que le Sauueur allaite Porter le faix sacré de la saincte houlette, Auec l'heureux succez que doiuent désirer Ceux qui cherchent à voir la gloire en prospérer.
I . Et soigneux dispenser. Bertaut aime assez cette sorte de construction, qui commence par l'adjectif pris substantivement. — Cf. p. 77, vers 13. Soigneux il exila.
76 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Il faut qu'à la vertu le sçauoir se marie
Four di^^iemcnt régir sa sainctc bergerie.
En vain de son honneur feignants d'estre jaloux
Nous parlons en pasteurs quand nous viuons en loups.
Ainsi disoit ce Prince, et le mesme courage Qui luy tiroit du sein ce vertueux langage L'en poussoit à l'effect : tant il brusloit de voir La Foy victorieuse, et par l'heureux sçavoir D'vne sage industrie au labeur éprouuee La vigne du Seigneur dignement cultiuee. ,
Le soin de voir fleurir la majesté des loix. Et ce qui fait régner la puissance des Rois, Ne rendoient pas son cœur moins seuere en l'élite ' De ceux qu'il balançoit au seul poids du mérite, Quand du glaiue public armant leurs iustes bras. Il les faisoit assoir au rang des Magistrats Luisans d'vne vertu de sçauoir illustrée. Sur les saincts tribunaux de l'immortelle Astree -.
Les Rois ses deuanciers de leur gré consentans. Ou cedans par contrainte au malheur de leur tans Qui iugeoit la richesse et l'or seul désirable, Faisoient de ses Estats vn trafic misérable : Et ne regardoient point qu'ils mettoient quand et quand Le bon droit, l'innocence, et l'honneur à l'enquand : Qu'aux auares esprits ils vendoient la licence De piller leurs subjets sous ombre de defence. Et que For du méchant à toute heure efnportoit Ce que du plus entier la vertu meritoit. Luy, voyant cet abus ouurir ainsi la porte Aux lamentables maux que l'iniustice apporte. Le méchant se sauuer, périr l'homme de bien. Le bon droit ne seruir, le tort ne nuire en rien. Mais la seule faueur, sous vne robbe feinte, Régner es iugemens sur la raison esteinte :
I En l'élite, c'est-à-dire : dans le choix. 2. Astrée, fille de Jupiter, personnifiait la Justice sur la Terre, où elle avait habité pendant l'âge d'or.
La lustice au Palais sa balance employer
A peser non le droit, mais l'argent du loyer :
L'ignorance esleuee aux dignitez suprêmes,
Souiller leur saincteté d'iniustices extrênies,
Et reuendre sans honte ou respect d'équité,
Ce qu'indigne elle auoit sans raison acheté :
Bref, voyant son Estât prest à faire naufrage,
L'authorité des loix changée en brigandage,
Les publiques larcins de tout frein débridez.
Non seulement permis ains mesme commandez,
Si tost que sa vertu dontant ses aduersaires
Se fust assise en paix au thrône de ses pères,
Soigneux il exila de TEmpire Gaulois
Geste fatale mort des lettres et des loix :
Imitant du Sauueur le magnanime exemple
Qui bannit en courroux les marchands hors du temple.
Que si lors quelque esprit remply de pieté,
loignant la suffisance auec l'intégrité,
Luy faisoit espérer qu'estant esleu pour iuge,
La vefue et l'orphelm Fauroient pour leur refuge :
Que du bon droit du pauure il seroit le sauueur .
Que sans mains aux presens, sans yeux à la faueur,
Gonstant à la menace, et sourd à la prière.
Il mettroit toute haine et tout amour arrière.
Quand, ainsi qu'vn oracle, il s'assieroit au lieu
Où Fhomme est à l'autre homme en la place d'vn Dieu.
G'estoit cet esprit-là que ce généreux Prince
Donnoit pour Magistrat aux vœux d'vne Prouince,
Honoré de la charge à qui l'ordre a commis
Les mystères plus saincts du temple de Thémis.
Désirable saison, mais en vain désirée, Que le mespris de l'or rendoit toute dorée ! 0 combien sous les loix d'vn Roy si généreux Ton cours estoit paisible, et tes peuples heureux ! Et luy digne de voir la terre vniuerselle Rendre malgré les ans sa louange éternelle ! Par luy l'intégrité viuoit dans les esprits : Et par luy les arrests cessans lors d'estre à prix.
yS ŒVVRES POÉTIQVES
Au lieu que maintenant la faueur les prophane, C'estoient des voix de Dieu dont l'homme estoit l'organe.
Aussi n'épargnoit-il chastiment ny loyer Qu'auec heureux effect sa main peust déployer Contre l'amour du vice, et ceste humeur seruile Qui n'ayme à faire bien qu'autant qu'il est vtile, Et d'vn cœur après l'or incessamment béant Ne veut point cultiuer la vertu pour néant. Car sçachant qu'il se treuue en vn temps plein de vices Plus de Pyrrhes nouueaux que de seconds Fabrices, Et craignant sagement que la faim d'en auoir Ne fist outrepasser les bornes du deuoir A ceux qu'il asseoit ^ en ces lieux vénérables, Pour se rendre en iustice aux peuples admirables : Il armoit leur vertu contre la pauureté Faisant secrette guerre à leur intégrité, De loyers qui pouuoyent forcer la tyrannie Dont les cruelles loix d'Anange- et de Penie, Brisant toute autre loy de leur sceptre de fer, Des plus nobles esprits se sentent triompher. Et puis si la faueur, la haine, ou l'auarice Tiroit d'eux quelque effect de notable iniustice, Il chastioit leur faute auec tant de rigueur, Que les loix recouurant leur antique vigueur, Sembloient renouueler cet exemp e seuere Qui fit asseoir le fils sur la peau de son père lustement écorché, bien que barbarement, Pour s'estre osé souiller a'un méchant iugement.
Son cœur, toute sa vie, eut en horreur extrême Sur tous autres forfaits le meurtre et le blasphème : Aussi Tautheur de l'vn n'éuitoit point la mort, S'il ne l'auoit commis en repoussant l'effort Dont sa vie attaquée auoit esté contrainte D'opposer à la mort vne mortelle attainte :