A MONSEIGNEVR LE CARDINAL DE BOVRBON
Tandis que la fureur du plus cruel orage Qui menaça iamais vn Estât de naufrage, Tempeste en ce Royaume, ainsi qu'en vne mer Qu'vn vent d'ambition fait par tout écumer : Et tandis que les vœux, la force et la prudence Combattent sans effect contre sa violence. Qui superbe d'auoir abysmé dans ses flots Patron et gouuernail, et mast, et matelots, Bouleuerse à son gré dessus l'onde animée La misérable nef en ce poinct désarmée. Laissant pour dernier ancre aux plus fermes esprits - Les seules oraisons, les larmes et les cris : Moy cependant couuert de la main secourable Dont vn généreux Prince aux Muses fauorable, Me retirant des flots, soigneux m'a garanty D'estre par la tourmente es vagues englouty : Maintenant en repos ie passe icy ma vie. Et malgré les malheurs dont elle est poursuiuie, D'icy, comme du fest ^ de quelque grand rocher D'oij les flots de la guerre ont crainte d'approcher, le regarde à l'entour forcener la tempeste. Retiré sous l'abry que sa bonté me preste.
Icy coulent sans peur et la nuict et le iour : Icy la douce paix semble faire séjour.
Du reste de la France horriblement chassée Par le sanglant fouet de la guerre insensée.
I . Faîte, sommet, cette forme confirme l'étymologie d'un hypothétique fastum, au lieu de fastigium; cette dernière étymologie semble d'ailleurs insoutenable, l'accent de fastigium étant sur la syllabe //.
DE M. Bertavt.
Icy ces bruits menteurs qui des plus aduiscz Remplissent tous les jours les esprits abusez D'vne vaine espérance, ou d'vne fausse crainte, Ne viennent point tromper nos âmes de leur feinte : Ou si pour nous charger d'vn friuole soucy, Quelqu'vn poussé du vent paruient msques icy, Le Démon qui régit ceste douce demeure Ne permet point qu'il viue et parle plus d'vne heure, Ains l'estoufe aussi tost entre des soins plus doux. Et des discours plus gais qui régnent parmy nous. Non autrement qu'on dit qu'vne vertu secrète Dedans l'air épandue es campagnes de Crète Y défend au terroir d'engendrer des serpens : Et si quelques vaisseaux par les ondes rampans En y portent du sein de quelque autre contrée, Fait que vaincus de Fair ils meurent à l'entrée.
Icy pendent muets, donnans repos à l'air, Ces meurtriers instrumens que le feu fait parler : Sinon lors que leur sein, gros de plomb et de pouldre. \^omit en éclatant la fureur de sa foudre Ou sur les animaux habitans aux forests. Ou sur les passagers volans par les marests, Oyseaux demy-poissons, de qui l'humide chasse Fait cueillir du plaisir mesme au cœur de la glace.
Icy ce bruit tonnant dont on oit nos tambours Changer le guet des nuits à la garde des iours. Ne rompt point en sursaut l'enchantement du somme Qui si doux au matin charme l'esprit de l'homme : Ams vn muet silence y nourrit le sommeil De son ius de pauots sous les voiles de l'œil. Depuis rheure du soir où les terres se taisent, lusqu'à tant que la voix des pigeons qui se baisent Fait entr'ouurir les yeux, et voir sur l'horison Le Soleil visiter sa dixiesme maison.
Bref, la paix, le repos, et la simple abondance Ne font plus de séjour en nul lieu de la France, Ains sont allez trouuer les Scythes et les Turcs, Ou ce petit enclos les loge entre ses murs.
98 ŒVVKES POÉTICLVES
Car comme la demeure en est douce et tranquille, La terre en est de mesme heureusement fertile Non en citre ou poiré, mais en ces nobles vins Qiii font gaigner la palme aux costaux Angeuins Sur tous ceux de la PVance, où le père Lenaee ' Porte de raisins blancs la teste enuironnee.
Aussi le jeu, la joye, et les doux passe-temps Qui s'engendrent de l'aise en des esprits contens, Entre mille plaisirs font icy leur demeure, Tandis qu'à l'enuiron toute la PVance pleure. Et ce qui rend ce lieu de tant d'heur jouyssant. C'est que Tauare main du soldat rauissant Qui creintiue à la guerre, et hardie au pillage. Tous les bourgs d'alentour cruellement saccage, Ne fait point éprouuer à ceste terre icy Ce que peut la licence en vn cœur sans mercy, A qui l'impunité pour solde estant donnée Arme l'esprit cruel d'vne audace effrénée.
Ce bien, cause des biens qui nous vont bien-heurant. Fait voir le poulet d'Inde, impunément courant Parmy les bassecours des maisons mesnageres, En croissant paruenir à l'âge de ses pères : Puis ayant accomply les ans de son destin. Par vn iour solemnel honorer le festin Qiie son maistre soigneux à ses amis appreste. Comme vne hostie offerte en l'honneur de la feste.. Ce bien rend nos logis de meubles décorez : Fait voir encore au soir, quand les rayons dorez Du Soleil se couchant tombent en la marine-. Maints troupeaux retourner de la plaine voisine :
1. Bacchus; Xr^vaToç était le dieu du pressoir (>TjVoç, pressoir).
2. Ici, au sens étymologique de rivage de la mer; même signification en provençal et en italien.
Siede la terra dove nata fui
Su la marina, dove '1 Pc discende.
Dante, Inf. V, 97.
DE M. Bertavt
Bref, ne nous donnant point pour butin aux voleurs,
Et cachant à nos yeux Timage des malheurs
Qui saccagent la France et la trempent de larmes,
Nous tient en tel repos. Que sans le bruit des armes,
Et le triste récit de tant de cruautez
Qui rendent cet estât sanglant de tous costez.
Bien souuent nostre esprit deceu par les délices
Du repos dont il suit les oyseux exercices,
Penseroit viure encor en quelqu'vn de ces ans
Que la paix nous rendoit si doux et si plaisans.
Ah combien il s'en faut que cet heur n'accompagne Le sort de nos voisins habitans la campagne Qui manquent de support, et n'ont pas comme nous Vn bouclier ' qui les couure et sauue de tels coups ! Las ! ces pauures chetifs gémissent et lamentent Sous le pesant fardeai^ des maux qui les tourmentent : Leurs biens sont tous les iours au pillage exposez : Leurs champs rendus déserts : leurs logis embrasez ; Et leurs corps malheureux battus de mille outrages Qui feroient mesme horreur aux Scythes plus sauuages. Non, Rodope ne voit si barbare Gelon - Qui ne sentist mollir son courage félon, V^oyant de quels tourmens leur vie est affligée Par des cœurs sans pitié dont l'audace enragée, Sous le nom de soldat es trouppes forcenant, Va l'illustre mestier des armes prophanant. Ces loups pleins de fureur, vestus d'humaines formes Exerçans de froid sang des cruautez énormes Par tout où quelque armée a ses flots débordez. Ont si barbarem.ent tous les champs brigandez. Qu'on les peut comparer aux tristes champs de Troye Fumans encor du feu dont ils furent la proye :
1 . Bouclier, compte ici pour deux syllabes comme Meurtrier, Sanglier, etc.
2. Nous ne comprenons pas le rapprochement que Bertaut fait entre le célèbre tyran de Syracuse et le Rhodope, chaîne de montagnes eu Thface ; Gélon est pris sans doute
BiBLIOTHECA ;
100 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Et ne peut maintenant d'vn misérable pain Le soldat qui les passe y repaistre sa faim, S'estans en fin rendus, au bout de tant de pertes, Les bourgs deshabitez, et les plaines désertes.
Car le renom des maux qu'exerce leur fureur A semé tant de crainte au sein du laboureur. Qu'aussi tost que le bruit annonçant leur venue Entre en quelque bourgade où leur rage est conneuë, On voit auec le bien qui peut estre emporté Fuir de toutes parts le peuple espouuanté. Criant, et gémissant, et pour toute allégeance ' Appellant à longs cris la céleste vengeance.
L'vn qui porte à son col ses enfans épleurez. Ne sçachant où fuir, erre à pas égar^ : L'autre après soy trainant sa brebis ou sa vache S'enfuit dans les forests où tremblant il se cache, Jusqu'à tant que la main des barbares pilleurs Ait porté sa furie et ses meurtres ailleurs : L'autre auec vne voix qui tristement effraye, Et tout sanglant encor de quelque neuue playe. Laissant enfans et femme à leur fiere mercy. Se vient icy sauuer demy-mort et transy, Pour trouuer au retour sa fille violée. Ou ses biens tous ravis, ou sa maison bruslee. Maudite ambition, cause de ces douleurs, Que ta triste semence est féconde en malheurs !
Rien n'est sacré ny sainct à ces âmes barbares. Les temples bien souuent sentent leurs mains auares Monstrans qu'ils craignent peu de voiler les mortels, •Puis qu'ils voilent Dieu mesme en pillant ses autels. Le malheureux qui tombe en leur main implacable. Autant qu'il a de bien, autant il est coulpable. Il a contre leur chef son poignard aguisé. Si du mal d'estre riche il se trouue accusé :
comme synonyme de tyran — Rodope/de pays sauvage, barbare, en proie au despotisme.