POUR COMBATTRE L'ESPAGNOL
Les malheurs que le ciel a versés en son ire, Sur les Belgiques champs soubmis à vostre Empire Depuis que le destm vous les fist esloigner, Pour aller autre part d'autres palmes gaigner, Et les heureux succez dont les flots de la Saône - Vous ont veu sur leurs bords replanter vostre thrône, Grand Roy, nous ont monstre par des faits plus qu'humains, Que tout l'heur de la France est enclos en vos mains : Que DiEV ne luy départ vne seule victoire. De qui vostre valeur ne s'acquière la gloire : Que sans vous les conseils plus sagement donnez Produisent des efTets du tout infortunez : Et qu'aux lieux où reluit vostre auguste présence L'heur rend l'audace mesme vn efïect de prudence.
Maint endroit que le sang et les pleurs ont baigné Assez par cy deuant nous l'auoit tesmoigné; Mais ces derniers succez où la chance des armes A nos champs de triomphe a meslé quelques larmes, Nous l'ont plus que iamais graué dedans le cœur, D'vn traict dont nul oubly ne se rendra vainqueur.
Quelle ame n'admira l'heur de vostre fortune. Quand Arques et les champs qu'il oppose à Neptune, Vous veirent d'vn si braue et si vaillant effort. Rompre tous les filets tendus pour vostre mort, Vous sauuant d'vn orage et d'un péril extrême Au travers du péril et de l'orage mesme?
1. Après la surprise d'Amiens, en 1597. — Amiens fut repris la même année. — Cf. p. 42 et Introduction biographique.
2. Allusion à la campagne de M 95, terminée par la victoire de Fontaine-Française (5 juin). — Cf. Introduction.
Ce traict-là de vaillance estonna nos esprits. Et depuis les destins à vos mains ont appris En tant d'heureux sujets d'éternelles histoires, Le glorieux mestier qui gaigne les victoires, Qu'on peut dire, en voyant vostre ennemy dcffaict. Qu'en vous, combattre et vaincre est presque vn mesme effec
Aussi, tant de valeur reluit en vos armées. Quand de vostre présence elles sont animées. Et si peu de desseins ont l'heur d'y prospérer, Lors que d'autres soucis vous en font séparer, Qu'aussi tost que l'effort de l'Espagnole audace Destruit quelque prouince ou force quelque place, Nos vœux et nos désirs ne regardent que vous. Comme si vous, sans plus, nous teniez lieu de tous : Bien que le cœur tremblant nous batte en la poitrine, Deslors tant seulement que nostre ame imagine Le moindre des périls où presqu'à tous momens Vous jette le désir de fmir nos tourmens. Voir cet Estât paisible, et ces ondes plus calmes, Et les Lis refleurir à l'ombre de vos palmes.
Ah ! qu'vne froide peur n'aguiere s'espandit Dans le cœur des François, quand leur ame entendit Qu'en la dernière charge où l'orgueil de l'Espagne De son sang et du nostre abreuua la campagne, Vostre seule valeur vous ayant emporté Dans le lieu du combat le plus ensanglanté Par les effects meurtriers du feï" et de la flame ', Le malheur auoit veu mainte trernblante lame Assaillir vostre sein non à l'heure vestu Que-des armes d'vn cœur armé de sa vertu : L'air tout flamber d'esclairs sous le feu des pistoles Dont la foudre esclatoit dans les mains Espagnoles : Et vous en ceste flamme aux coups vous exposant Ne voir point le péril ou l'aller mesprisant,
I. L'édition de 1620 portait femme au lieu de flamme , ce qui est sûrement une faute d'impression.
Comme si le trespas estant lors vostre enuie, Vous eussiez eu querelle à vostre propre vie K
Ah Dieu ! (ce dismes nous troublez d'vn tel discours) Ce Prince en trop osant désolera nos jours : i
Sa valeur nous piidra : de ce mesme courage D'où vint nostre salut viendra nostre naufrage. Que pense-il en son cœur? ne se souuient-il point Que e bien de l'Europe à sa vie est conjoint: Il est Roy, non soldat : chef, non main de l'armée : Il sieroit mal aux Rois d'auoir l'ame affamée D'vne gloire vulgaire, et du mesme laurier Qui pevt ceindre le front d'vn simple auanturier. Quel droit ou quelle loy permet à sa vaillance D'exposer aux dangers le salut de la France? Ignore-il que souuent la cruauté du sort Fait qu'en cherchant la gloire on rencontre la mort? Sa chair en l'eau de Styx n'a pas esté trempée Pour estre inuiolable au trenchant de l'espee, Et de son vif esprit la bouillante vigueur N'a pas le corps d'Achille aussi bien que le cœur.
Ainsi parlasmes nous pleins d'espoir et de crainte. Accusant et louant par vne mesme plainte La généreuse erreur qui vous fist trop oser. Et nostre vnique attente à la mort exposer. Sans vous ressouuenir combien nos destinées Sont d'vn estroit lien à la vostre enchainees : Quels gouffres de malheurs nous auroient engloutis. Et quel monstre nouueau de contraires partis Déchirant cet Estât feroit de ses prouinces Vne Lerne de maux sous vne Hydre de Princes, Si quelque plomb fatal, guidé par le malheur, Auoit d'vn coup mortel payé vostre valeur.
Et bien que nous douloir de ce braue courage Qui pour nous garantir d'vn indigne seruage,
I. Probablement à Fontaine-Française (i^ juin 1^9)). Cf. Introd. biogr.
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Aux plus mortels périls s'expose incessamment, Ce soit ingratitude, ou peu de sentiment : Si semble-il que l'horreur des maux inéuitables Qui rendroient par sa mort nos siècles lamentables, Excuse nostre plainte, et luy fait pardonner Ce que la raison mesme y pourroit condamner.
Hé, qui n'eust excuse les habitans de Troye, Si voyans leur Minerue abandonner en proye A l'audace des Grecs son portrait bien-aimé, Contre sa mal-vueillance ils eussent blasphémé, Sçachans bien que perdant ceste fatale image, La gloire d'Ilion alloit faire naufrage : Et la flame Grégeoise ondoyant iusqu'aux cieux,. Deuorer leurs maisons et les temples des Dieux? Certes nous ne pouuons, en si tristes allarmes, Nous imposer silence et contraindre nos larmes. Nous méritons pardon blasphémant contre vous, De vous abandonner si librement aux coups, Pource que vostre vie en ces flots agitée Nous est ce qu'vn tison estoit au fils d'Althaee ^: Nous méritons pardon implorant tous les iours Au milieu des périls l'heur de vostre secours, Pource qu'en combattant ce monstre parricide, Vostre seule vaillance en doit estre l'Àlcide : Et mérite pardon la publique douleur Qui d'vne main tremblante armant vostre valeur, A deux contraires vœux peut nostre ame contraindre, Nous faisant désirer ce qu'elle nous fait craindre. Car qui vaincroit pour nous ne vous point hazardant? Et qui nous sauueroit, vous aussi vous perdant, Puis qu'en vostre vertu consiste, outre la gloire. Et le mal de la perte, et l'heur de la victoire?
Entre ces vieux Romains qui veirent la rondeur De l'vniuers entier adorer leur grandeur,
I. Althée, mère de Méléagre, jeta un jour au feu, dans un accès de colère, un tison dont dépendait la destinée de Méléagre ; elle devint ainsi la cause de la mort de son fils, et, dans sa douleur, se donna la mort.
Et de qui la vertu surmontant la fortune, Ne trouua rien d'égal sous le rond de la Lune, Florirent deux guerriers sagement valeureux, Et d'honneur et de gloire ardamment amoureux. Dont l'vn qui ne veit onc sa prudence trompée Fut nommé leur bouclier, et l'autre leur espee '. Sire, ces beaux surnoms entre-eux deux départis, Vous sont deuz des François par vous seul garantis : Vous estes l'vn et l'autre à cet illustre Empire : Vous faites qu'il triomphe ayant fait qu'il respire : Vous estes son espee au milieu des combats, Quand vous iettez vainqueur ses ennemis à bas : Vous estes son bouclier, lors que pour sa défense Employant les effects de la seule prudence. Vous voyez leur fureur arriuee à tel poinct. Qu'il faut que pour les vaincre on ne combatte point. Tandis que ceste espee aux conquestes apprise, Tandis que ce bouclier, qui généreux mesprise Les atteintes de Mars, nous armera les mains, La Victoire qui porte es combats inhumains D'vn pennage inconstant ses ailes emplumees, N'estendra point son vol plus loin que nos armées : Nous vaincrons ennemis, et fortune et destin : Et foulant sous nos pieds le traistre et le mutin. Nous verrons tous les iours nos camps s'emplir de proye Et deuant nos Palais flamber des feux de ioye.
Heureux si ceste espee, heureux si ce bouclier Auoit la dureté de cet antique acier.
Que iadis quelque Nymphe endurcissoit par charmes, Pour estre impénétrable aux atteintes des armes : Nous n'aurions point le sang dans les veines glacé, Quand des périls mortels le voyant menacé. Nous sçaurions que sur luy la cruelle insolence Des hazards de la guerre auroit tant de licence ^ :
I . Le bouclier de Rome est le surnom de Fabius Cunctator, et Vépée de Rome, celui de Claudius Marcellus. 2 C'est-à-dire : n'aurait sur lui nulle prise.
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Ains dirions comme Acnee alors qu'il veit en l'air De son fatal escu le lustre estinceller, 0 combien de douleurs et de morts asseurees Sont à nos ennemis désormais préparées ! Qu'ils seront rudement punis de leurs forfaits ! Qu'on en verra tomber de régiments deffaits ! Et que les rouges flots des riuieres profondes En rouleront de corps et d'armes sous leurs ondes ! Qu'ils viennent maintenant, et de sang altérez Violent les sermens si sainctement iurez : Ils verront que le Ciel estant nostre défense, Nous sçauons mieux punir qu'exprimer leur offense.
Ainsi parlerions-nous mesprisans tout danger. Maintenant que l'orgueil du barbare estranger, R'allumant le flambeau d'vne guerre mortelle, A de nouueaux combats par force vous rappelle. Mais vous n'estes basty ny de fer ny d'acier, Et le laict que huma dans le sein nourricier Vostre plus tendre enfance après qu'elle fut née, Ne se conuertit point en la chair d'vn Gaenee', Pour estre inuulnerable, et résister aux coups De tant de coutelas mis au poing contre vous. Helas ! l'effort d'vn traistre, et vos autres blessures - Ne nous en ont donné que des preuues trop seures : L'image ne s'en peut de nostre ame effacer. Et nos cœurs ne sçauroient sans horreur y penser!
C'est pourquoy tous tremblans de voir vostre courage Vous porter derechef dans les flots d'vn orage Oii tonnent cent canons arrangez flanc à flanc, Oi!i greslent mille morts, où la pluye est de sang. Nous recourons aux vœux, et l'œil baigné de larmes, Prions le Tout-puissant qu'au plus fort des allarmes
1. C(£née. Casnis, fille du Lapithe Elatus, outragée par Neptune, obtint en dédommagement d'être invulnérable. Elle prit part à l'expédition des Argonautes sous le nom de Caenée.
2 . L'effort d'un traître. Bertaut entend parler sans doute de l'attentat de Jean Châtel, le 27 septembre 1594, à Paris.
Sa faneur vous défende, et sauue en vous sauuant, (lest Estât dont l'espoir en vous seul est viuant.
Entcns ceste requeste, ô Monarque suprême Des peuples, des Seigneurs, des Rois, et des dieux mcsme. ( ]ouure ce vaillant Roy de tes bras tout puissans Contre tant de périls sans fin le menaçans : N'endure qu'aucun fer s'abreuue en ses entrailles : Estens dessus son chef, au milieu des batailles, Cest inuisible escu d'immortel diamant Destiné pour couurir ceux qui te bien-aimant Et bien-aimez de toy sont armez de ta garde : Et pour nostre bon-heur plus d'vn siècle retarde L'heure qui rauissant sa présence à nos yeux. Le doit, loin de la terre, emporter dans les cieux.
Et vous Roy sans pareil, qui d'vn cœur magnanime Vous offrez tous les iours ainsi qu'vne victime En sacrifice à Mars, parmy tant d'ennemis. Pour ceux qu'vn iuste règne à vos loix a soumis : Si l'amour de nostre heur ardamment vous embraze. Si vous n'ignorez point d'estre l'vnique baze Sur qui fatalement nostre espoir est fondé. Par l'heur d'vn priuilege à nul autre accordé, Pour Dieu, Prince inuaincu, conceuez quelque enuie D'embrasser désormais le soin de vostre vie. Comme la seule mort des desseins insensez Qui ne sçauroient fleurir si vous ne périssez.
Ne vueillez plus iamais l'exposer à l'outrage D'vn barbare soldat ny souffrir que sa rage Face encore trembler sous la fiere mercy D'vn mousquet sans pitié ce grand Empire icy, Monstrant aux yeux au ciel qu'il soit en sa puissance De briser pour iamais le sceptre de la France. C'est assez tenté Dieu parmy tant de périls : Les traces de vos coups à grand peine guéris. Et saignans tous les iours dedans nostre pensée, Assez en vous blessant ont nostre ame blessée. Quel honneur si fameux, quels lauriers si prisez Cherchez-vous es hazards où vous vous exposez,
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Dont le f^nm se peust dire égal à nostre perte, Si pour rendre la France à tout iamais déserte La mort trenchoit vos iours par vengeance de voir Vostre heureuse vertu mespriser son pouuoir?
0 grand Roy, ce désir de gloire perdurable Qui de vostre pensée est l'hoste inséparable, Et par qui si souuent nostre teint a blesmy, Est vostre plus mortel et plus fier ennemy : Ne prestez pas l'oreille au conseil qu'il vous donne. Il veut en vous perdant perdre ceste couronne. Et pour vn peu d'honneur destruire en vn moment De tout ce grand Estât le Royal bastimcnt, Comme dedans Argos il ruina l'Empire Que bastissoit la main du vaillant Roy d'Epire. La valeur du soldat recognoist d'autres loix Que ne fait la puissance et majesté des Rois : Le plus fameux laurier qui ceigne vn diadesme Se doit à la conduite : et la victoire mesme Acquise auec le fil du trenchant coutelas Se voit naistre plustost, comme vne autre Pallas, Du chef en commandant, sans péril et sans peine, Que du bras dont l'effort ensanglante la plaine.
Bien nous fut-il besoin peu de mois sont passez. Qu'en rendressant l'honneur des beaux Lis terrassez A la sage conduite il vous pleust de conioindre La valeur de l'espee, et fait égal au moindre Des vulgaires soldats, exposer à la mort Ceste auguste grandeur d'où prend ^ tout nostre sort.
Mais puis que des François l'inuincible Génie Par vous a surmonté la rebelle manie, Que les Lis ont repris leur première beauté. Et que nostre œil reuoit l'antique majesté Du Royaume et des loix dedans son thrône assise, Il ne faut plus donner au malheur tant de prise
I . N'est-ce pas une faute pour : pend, c'est-à-dire dépend ?