‹ Œuvres poétiquesChapitre 8 sur 226 · I. Publié en 1602 par son frère, Pierre Bertaut · texte numérisé non relu

I. Publié en 1602 par son frère, Pierre Bertaut

' Introduction littéraire. ix

vers; l'alexandrin y est presque toujours employé; il en est de même dans les élégies; puis viennent quelques chansons^ en petits vers lestes et bien troussés ; puis des ballets^ cartelsy mascarades; enfin, des sonnets^ et un poème intitulé : Pannareîte ou Fantasie sur les cérémonies du baptême de Mgr le Dauphin.

Toutes ces pièces présentent le même caractère : on y devine un désir d'être fin, délicat, ingénieux ; une recherche de ce que Malherbe appelait les pointes de Bertaut. Mais, bien que cette préoccupation constante finisse par être une fatigue pour le lecteur, bien que Ton soit parfois tenté de l'appeler de l'affectation, on est forcé de reconnaître que ce besoin de (( trop bien dire » est le fait d'un artiste ; le poète qui s'oblige ainsi à travailler sa pensée en tous sens pour l'affiner, nous la montre plus brillante, plus aiguë^ plus incisive.

Et c'est par cela même que Bertaut doit nous plaire, à nous autres modernes, habitués que nous sommes aux subtilités de la pensée et de la forme ^ ; il semble souvent plus près de nous que les classiques du dix-septième siècle. Ses stances étaient fort goûtées de

I . De fait, il lui arrive de trop subtiliser sa pensée, comme en ces vers : ^

Etquoy, voyant qu'vn autre enchaîne entre ses mains La jeune liberté de celle qui m'en priue, Voudroy-ie bien encor supporter ses dédains, Et viure en la seruant captif d'une captive ?

Et que dire d'une exagération comme celle-ci, qui touche au ridicule ;

Mon lit est de mes larmes Trempé toutes les nuits

X Introduction littéraire.

Sainte-Beuve; c'est là un précieux éloge; ceux qui feuilletteront le livre de Bertaut après le célèbre critique, trouveront bien des versa citer dans ces pages de stances où le poète nous confie ses amours, nous conte ses joies ou ses regrets.

Ainsi, n'y a-t-il pas une résolution fière dans l'effort qu'il fait pour cacher sa douleur d'amoureux méconnu :

Mon cœur, bany de toy les souspirs et les larmes : Graue sur ta prison le mot de liberté : Arme toy de constance, et remply de fierté Comba ce fier esprit auec ses propres armes...

Pense que n'ayant peu de toy devenir maistre, Ny vaincre ton désir, ny vaincre ton malheur, Encor t'est-ce beaucoup de vaincre ta douleur, Et n'estant plus à toy pouuoir feindre de l'estre.

On retrouve cette pensée en maint endroit :

le sais bien tout ensemble et brusler et me taire... Ceux-là souffrent bien peu qui se plaignent beaucoup...

Et ailleurs, avec quelle charmante franchise il avoue que, déjà vieux, il ne se peut défendre d'aimer! Tout d'abord, sa raison l'arrête; il se dit à lui-même, parlant de son tardif amour :

Il faut qu'il laisse en paix ton arrière saison.

Mais cette résistance est brève, et il s'écrie, non sans orgueil :

L'automne de mon âge est encores capable Des passions qu'Amour sçait en l'ame allumer : S'il ne possède l'heur de se voir bien aymable, Il possède l'honneur de sçauoir bien aymer.

Introduction littéraire. xi

Voici encore, sous une autre forme, l'aveu de cet amour plus fort que sa raison :

Bien est-ce une folie aux vœux de mon penser, D'oser à leurs beautez son amour adresser, Eleuant mon désir vers un bien impossible : Mais ma folie est belle, et i'aime beaucoup mieux Paroistre sans raison, que sans cœur et sans yeux, Et plustost estre dit insensé qu'insensible.

Ces vers ne font-ils pas songer à cette mélancolique et douce confidence d'un grand poète moderne :

J'aime et je sais répondre avec indifférence ;

J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais;

Et mon secret m'est cher et chère ma souffrance,

Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance,

Mais non pas sans bonheur ; — je vous vois ; c'est assez !

Bien que ces stances témoignent d'un certain lyrisme naturel, Bertautn'a pas composé d'odes, à la façon de Ronsard du moins ; il s'est contenté de rimer des chansons comme les anciens poètes de l'école marotique.

Elles sont assez adroitement faites, mais n'ont pas d'autre mérite, selon nous ; l'une d'elles a cependant su charmer messieurs de Port- Royal :

Les cieux inexorables Me sont si rigoureux Que les plus misérables Se comparans à moy se trouveroient heureux.

Léonard et La Harpe ont fait chacun le refrain d'une romance avec l'un des couplets de cette chanson :

Félicité passée

Qui ne peut revenir,

XII Introduction littéraire.

Tourment de ma pensée, Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !

Hélas ! il ne me reste De mes contentements Qu'un souvenir funeste Qui me les convertit à toute heure en tourments.

Bertaut était-il sincère, ou bien avait-il lu Fimmortel poète à qui Musset reprochait une semblable pensée :

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ?

Dans ses Élégies^ nous retrouvons la même inspiration que dans les stances ; toujours cet amour discret , méconnu , douleur que le poète supporte en silence.

Le mal n'est guères grand qui se peut bien dépeindre. Et ie sçay mieux souffrir que ie ne sçay me plaindre, Ayant l'âme plus ferme à porter mes malheurs Que la langue éloquente à conter mes douleurs.

Parfois, un vrai cri de passion courroucée lui échappe ; ce n'est plus le poète maniéré, le courtisan qui mesure ses mots et distille ses vers. C'est l'homme qui souffre et s'indigne. A part quelques expressions et tournures qui sont de la vieille langue, n'est-ce pas l'inspiration racinienne qui passe dans ces vers :

Ah ! fille sans amour, ou du moins sans constance, Pourquoy paissant mon cœur d'vne vaine espérance, Me iuras-tu iamais que mon feu te plaisoit. Et qu'vn mesme désir ta poitrine embrasoit ? Pourquoy soufflant l'ardeur de ma flamme insensée M'asseuras-tu iamais que i'estois ta pensée : Et que ta seule amour bruslant trop viuement Ne nous permettoit point d'aymer également ?

Introduction littéraire. xiii

si tu ne m'aymois point que te seruoit la fainte Dont tu trompois l'espoir d'vne amitié si sainte ! Si vrayment tu m'aymois, pourquoy sans mon erreur As-tu pris ma constance et mon nom en horreur? Qu'ay-ie dict, qu'ay-ie faict, digne de ce supplice? Que ie sache ma faute auant qu'on me punisse. Qu'on ne me face point, par vne iniuste loy, Mourir sous les tourments sans me dire pourquoy.

A-t-il, ce fidèle amant, commis le crime d'insulter jamais celle qui Toublie aujourd'hui ? Non ! et c'est en un vers digne du grand Racine qu'il s'écrie, se défendant de ce crime de lèse-amour:

A toy seule est la faute, à moy seul la douleur.

Parfois aussi, le sentiment descriptif apparaît, et ces pages où le poète s'inspire de la nature, ne sont pas ses moins heureuses.

On dit qu'en Idumée, es confins de Syrie, Où bien souuent la palme au palmier se marie, Il semble à regarder ces arbres bien-heureux Qu'ils viuent animez d'un esprit amoureux. Car le masle courbé vers sa chère femelle Monstre de ressentir le bien d'estre auprès d'elle ; Elle fait le semblable et pour s'entr'embrasser On les voit leurs rameaux l'vn vers l'autre auancer. De ces embrassements leurs branches reuerdissent. Le ciel y prend plaisir, les astres les bénissent ; Et l'haleine des vents souspirants à l'entour Loue en son doux murmure vne si saincte amour. Que si l'impiété de quelque main barbare Par le trenchant du fer ce beau couple sépare. Ou transplante autre-part leurs tiges désolez. Les rendant pour iamais l'vn de l'autre exilez; launissants de l'ennuy que chacun d'eux endure Ils font mourir le teint de leur belle verdure, Ont en haine la vie, et pour leur aliment N'attirent plus l'humeur du terrestre élément.

XIV Introduction littéraire.

si vous m'aimiez, hélas ! autant que ie vous ayme, Quand nous serions absents nous en ferions de mesme : Et chacun de nous deux regrettant sa moitié, Nous serions surnommez les palmes d'amitié ^

Ces vers nous en rappellent quelques autres, d'une venue moins personnelle, et où apparaît trop visiblement l'imitation des classiques anciens, mais qui témoignent d'un réel talent descriptif. Il s'agit là d'une fée, que le poète évoque, « charmeresse » autant qu'une autre Sapho.

Tai veu souuentefois quand aux rais de la lune, Pieds nuds, escheuelée, et d'vne verge brune Les régions du ciel sur la terre marquant, Tous les démons d'Erebe elle allait invoquant, Les ormes et les pins descendre des montagnes : Les bleds se transporter des voisines campagnes Sur la nue déserte, et leurs chefs demy-blonds Ondoyer sous le vent au milieu des sablons ; Le ciel dans l'Océan secouer ses estoilles; Les vaisseaux sur la mer singlans à pleines voiles, S'arrester à sa voix

(( Le ciel dans l'Océan secouer ses étoiles ! » Voilà de ces belles audaces que n'enseignait pas Malherbe, et qui auraient valu à Jean Bertaut l'indulgence des romantiques de 1830.

I. Sainte-Beuve admirait ces vers, à propos desquels il observe que cette comparaison a déjà été exprimée au xiii^ siècle dans le lai du Chèvrefoil par Marie de France et développée par Gœthe dans son Élégie d'Amyntas. — Il ajoute : « Bertaut a une certaine élégance racinienne, lamartinienne. » (Revue des Deux Mondes^ 1841.) Henry Martin a dit aussi : « Bertaut a été spiritualiste par sentiment, sinon par système, et c'est là en partie ce qui fait sa supériorité. » (Notice sur les œuvres poétiques de Desportes, Bertaut, etc. Mémoires de V Académie de Caen, 1840, p. 26.)

Introduction littéraire. xv

Ces derniers vers figurent dans le recueil de 1601, qui, dans son ensemble, révèle une indiscutable vigueur poétique.

Les pièces qu'il contient doivent être de longtemps postérieures aux stances et sonnets d'amour de 1602. On y sent que le poète n'est plus un jeune homme ; il y parle avec autorité ; la pensée y est plus libre , plus simple, et n'en paraît que plus grande. D'ailleurs, mêmes vers soignés, cadencés ; même souci de la rime et de l'euphonie ; encore des longueurs, des périodes qui reprennent leur élan à l'endroit où elles devraient faire halte; encore des antithèses, des pointes, de la recherche ^.., mais^ à tout prendre, un art déjà maître de soi, capable de produire de ces strophes dont la chantante harmonie fait songer au poète des Méditations.

c'est pourquoy dès le poinct où l'aube annonce au monde Le retour du bel astre à qui le sein de l'onde Preste toutes les nuicts son humide séjour, Et dès que le réueil desille ma paupière, l'ouure auec vn soupir ma bouche à la prière, Consacrant à ton nom les prémices du iour.

Les psaumes et cantiques d'où ces strophes sont tirées témoignent d'un réel effort vers laconcision de la pensée ; témoin ces deux vers, un peu durs à l'oreille, mais bien frappés :

Ignorez-vous encor qu'aux âmes désolées Commander les chansons c'est conseiller les pleurs ?

Du reste, bien que la plupart des pièces du recueil de 1601 soient adressées à de grands

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