‹ Œuvres poétiquesChapitre 91 sur 226 · Rendre coi^ calmer {adquietaré · texte numérisé non relu

Rendre coi^ calmer {adquietaré

3. Le héros de la Franciade, de Ronsard. Bertaut, dans les vers qui suivent, traite Homère avec une sévérité qui, nous l'espérons, n'est pas sincère.

DE M. BERTAVT. \2<)

Le renom des grands Rois qui m'ont tait triompher De cent peuples diuers par la gloire du fer, Forçant les plus fameux en guerrière vaillance, D'adorer les Lis d'or et l'escu de la France. Là i'esperois de voir la suitte de ses chants. Courant d'vn pas léger par la trace des ans, Venir iusqu'à ce siècle, et par toute la terre Publier les beaux faits, tant de paix que de guerre, De mes Princes derniers, et sur tous de celuy Qui dans sa iuste main tient mon sceptre auiourd'huy : Roy de qui la prudence aux conseils occupée, A banny de mon sein le règne de Tespee.

Mais à ce que le voy, i'ay vainement nourry Geste attente en mon ame en faueur de Henry : La mort m'a pour iamais ceste gloire rauie : Ronsard n'est plus viuant : mon espoir et sa vie Ont fait tous deux naufrage encontre vn mesme écueil. Et tous deux sont allez dans vn mesme cercueil.

Ah Père, ie sçay bien que nostre obeïssance Ne doit point murmurer contre ton ordonnance. Et que des plus grands maux qui nous facent douloir. C'est rendre la raison qu'alléguer ton vouloir : Aussi, si retractant ton antique promesse, Tu me pousses toy-mesme en l'ennuy qui m'oppresse, Mon ame refrénant ses plus iustes regrets, Humble baisse la teste, et cède à tes décrets, Sans reprocher au Dieu de qui l'œuure nous sommes , Qu'il a le cœur muable aussi bien que les hommes : Mais si la fermeté de ton premier dessein Reste encor immuable au profond de ton sein, Qui donne ceste audace au pouuoir de la Parque D'enfreindre ainsi les loix du céleste Monarque? Qu'elle jette donc tout sous les pieds de la mort : Que les demy-dieux mesme en ressentent l'effort : Et que, si sa fureur son courage y conuie. Elle me vienne aussi despouïller de la vie, Encor que ta faueur m'accordant des autels. Me daigne faire assoir au rang des immortels :

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Faucur qui maintenant m'est erî peine tournée, Puis que de tant d'ennuis à toute heure gesnee, Mon immortalité ne me sert seulement Que d'immortaliser ma peine et mon tourment.

Ainsi se complaignoit ceste Royne dolente, Aux pieds de lupiter toute en pleurs distilante : Quand luy qui patient ses plaintes entendit, Reprenant la parole ainsi luy respondit.

Les propos qu'autrefois consolant ta tristesse, le te tins de Ronsard, magnanime Princesse, Ont trompé ton espoir, faute (à ce que ie voy) En toy d'mtelligence, et non en eux de foy : Ma parole en erreur t'ayant précipitée Pour estre, non mal dite, ains mal interprétée.

Bien te promis-ie alors qu'il viuroit icy bas Vne immortelle vie et franche du trespas : Mais ceste vie, ô Nymphe, il la falloit entendre De celle-là qui fait qu'on suruit à sa cendre, De celle-là qui rend vn renom ennobly, Et dont la seule mort c'est l'éternel oubly, Car quand à l'autre vie à la Parque sujette. Le Soleil voit-il bien quelqu'vn qui se promette De ne la finir point, puis que c*est seulement Pour prendre quelque fin qu'on prend commencement?

lette l'œil du penser dessus tout ce qu'enserre Entre ses larges bras le grand corps de la terre : Tu verras que la faux de la Parque et du temps Y va tout moissonnant comme herbe du Printemps : Tu verras trébucher les temples magnifiques. Les grands Palais des Rois, les grandes republiques : Et souuent ne rester d'vne auguste cité Sinon vn petit bruit d'auoir jadis esté. Et si non seulement le temps fera résoudre Les temples, les chasteaux et les villes en pouldre : Mais encore ce grand tout, ce grand tout c[ue tu vois Qui ne sçait où tomber, tombera quelquefois K

I » C'est-à-dire : une fois, quelque jour.

DE M. BERTAVT. 127

Va, plains toy maintenant que par le mesme orage Qui doit tout submerger, quelqu'homme ait fait naufrage , Et t'afflige de voir arriver à quelqu'vn L'accident que tu vois à tous estre commun.

le sçay bien que ta perte estant desmesuree. Elle ne se peut voir suffisamment pleuree, Et qu'il n'est pas facile en vn si grand malheur D'imposer promptement silence à sa douleur : Mais encore dois-tu ton angoisse refreindre. Quand tu viens à penser qu'en ce qui te fait pleindre. Le destin t'a donné les Dieux pour compagnons, Et qu'aussi bien que toy du Sort nous nous plaignons.

Regarde à moy qui suis le monarque céleste, Encor ay-îe senty que peut l'heure funeste ^ : Encor m'a fait gémir la rigueur de son trait. Et bien souuent outré de dueil et de regret. Pour mes propres enfans meurtris par les allarmes, La paternelle amour m'eust fait jetter des larmes. Si la grandeur du sceptre enclos dedans mes mains, Me permettoit les pleurs aussi bien qu'aux humains. Et pource, ô belle Nymphe, allège ta tristesse ^ : Permets que la raison ton courage redresse : Souffre vn mal nécessaire, et pense qu'on ne peut Brauer mieux le destin qu'en voulant ce qu'il veut.

On fait tort à Ronsard, tant s'en faut qu'on l'honore, Si l'on le plore mort tout ainsi que l'on plore Ceux qui vont tous entiers dedans le monument, Et ne laissent rien d'eux que des os seulement : il. n'est pas mort ainsi, sa viue renommée Suruiuante à sa mort rend sa gloire animée,

1 . Cette suppression du pronom et devant le relatif^ très réquente au xvr*^ siècle, est rare chez Bertaut.

2. Et pour ce.... Élision de Ve muet accentué; c'est une légligence de versification habituelle aux poètes du xvi^ liècle et jusqu a Louis XIV , mais seulement dans le genre familier. — Cf. Quicherat, Versification française, p. 61 et M3

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Et s'il ne vit du corps, il vit de ceste part

Qui parmy l'vuiucrs l'a fait estre vn Ronsard.

Et puis, si les honneurs payez à ceux qui meurent.

Adoucissent l'ennuy des amis qui demeurent :

Ton ame a bien dequoy consoler ses douleurs,

Car si iamais trespas fut honoré de pleurs.

De pleurs meslez de chants, et de chants vrayment dignes

Tant de cygnes François que du père des cygnes.

Son tombeau s'en verra tellement honoré,

Qu'vn Dieu mort ne sçauroit estre autrement ploré !

Vn temple est à Paris, dans l'enclos où commande L'Oreste de Ronsard, son fidelle Galande ' : Là se doiuent trouuer en vestemens de dueil, Pour aller d'eau sacrée arrousant son cercueil. Et payer ce qu'on doit pour le dernier office. Les plus rares esprits dont cet âge fleurisse, A l'entour du cercueil couronnez de cyprès lettans au lieu de fleurs des pleurs et des regrets. Sur le poinct que la troupe humectant ses paupières-. Dira dessus ses os les paroles dernières, le veux que mon Mercure, à l'heure vray larron Des cœurs et des esprits se change en du Perron, En ton grand du Perron, la gloire de son âge : Afin qu'en empruntant la taille et le visage. Et ne paroissant Dieu sinon en son parler. Il kisse vn fleuue d'or de ses lèures couler, Et versans dans les cœurs les doux flots de sa langue, Prononce de Ronsard la funèbre harangue : Consacre sa mémoire, et comme aux immortels Luy face en mille esprits ériger mille autels.

1. Gallande. C'est Jean Galland, neveu de Guillaume, qui était lui-même neveu de Pierre Galland. Chacun d'eux fut « Principal du collège de Boncourt » . C'est là probablement le temple dont parle Bertaut. Galland fut l'ami de Rqnsard, le légataire de ses papiers et son éditeur posthume. V. Ronsard, éd. Blanchemain, t. I, p. VIL

2. L'éd. de 1620 porte : sur le point de la troupe, ce qui n'offre aucun sens.

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L'assistance rauie et pleine de merueille, Ressentant bien qu'vn Dieu charmera son oreille, Dira plus que iamais Ronsard plein de bon-heur, De voir vn tel héraut publier son honneur, Et confessera lors, presque atteinte d'enuie. Que son trespas l'honore autant comme sa vie.

Au reste, belle Royne, asseure ton penser. Que si iamais vn nom s'est veu Styx repasser, Ou sorty du tombeau d'auec la. froide cendre Sur tout le large front de la terre s'estendre. Et des efforts du temps rester victorieux. Ce sera de Ronsard le surnom glorieux : Et n'en sera iamais sur la terre habitable Ny de moins enuié, ny de plus enuiable.

Vn iour doit arriuer promis par les destins, (Et ce iour n'est pas loin) que des peuples Latins, Que des champs Espagnols, que de ceux d'Allemagne, Et mesme de ceux-là que la Tamise baigne. Bref, de toute l'Europe, et des lieux incogneus Où ses escrits seront en voilant paruenus, On viendra saluer le sepulchre où repose Son ombre vénérable et sa despoiiille enclose, Pour estre seulement de ceste aise pourueu, De s'en pouuoir vanter, et dire, le l'ay veu : Tant son illustre nom après la vie esteinte Luira d'vne lumière et glorieuse et sainte.

Ainsi dit lupiter, chatouillant de tels mots L'esprit de ceste Royne : elle accoisant les flots De la mer de douleur en son ame coulée, Se leua de ses pieds à demy consolée : Rentra dedans soy-mesme, et remit sur son chef Les fleurs qu'elle en osta déplorant son méchef.

0 nompareil Esprit qui rens toutes les Muses Auec toy maintenant dans la tombe recluses, Et de qui nous pouuons iustement prononcer. Sans que les plus sçauans s'en puissent offenser.

IJO ŒVVRES POÉTIQ^VES

Qu'au iour où ton trcspas frauda nostrc espérance,

A ce iour-là mourut la mort de l'ignorance :

Lumière de cet âge éclipsée à nos yeux,

Mais luisante à nos cœurs d'vn lustre pris des dibux :

Si quelque sentiment reste encor à ta cendre,

Tant qu'à trauers le marbre elle nous puisse entendre,

Entends, grand Apollon du Parnasse François,

Ces vers qu'en ton honneur ie chante à haute voix :

Et ne t'offense point si ie romps d'auanture

Le repos que tu prens dessous la sépulture.

Venant dire à tes os inhumez en ce lieu.

Et le dernier bon-iour, et le dernier adieu :

Mais prens en gré mon zèle, et reçoy fauorable

De ces tristes présents l'offerte pitoyable.

De ces tristes présents qui sont comme les fruits

Que ta viue semence en mon ame a produits.

Car iour et nuict te lire enchanté de ta grâce,

Non esteindre ma soif es ruisseaux de Parnasse,

M'a faict estre Poëte, au moins si m'imposer

Vn nom si glorieux ce n'est point trop oser.

le n'auois pas seize ans quand la première flame Dont ta Muse m'éprit, s'allum'a dans mon ame : Car deslors vn désir d'éuiter le trespas M'excita de te suiure et marcher en tes pas : Me rendit d'vne humeur pensiue et solitaire. Et fist qu'en dédaignant les soucis du vulgaire. Mon âge qui fleury ne faisoit qu'arriuer Aux mois de son Printemps, desja tint de l'Hyuer.

Depuis venant à voir les beaux vers de Desportes Que l'Amour et la Muse ornent en tant de sortes, Ce desT s'augmenta, mon ame présumant D'aller facilement sa douceur exprimant : Fol qui n'aduisay pas que sa diuine grâce Qui va cachant son art d'vn art qui tout surpasse, N'a rien si difficile à se voir exprimer ^, Que la facilité qui le fait estimer.

I . N'a rkn si difficile, Gettç supprçssioq de la préposition

DE M. Bertavt. 131

Lors à toy reuenant, et croyant que la peine De t'oser imiter ne seroit pas si vaine, le te prins pour patron, mais ie peu moins encor Auec mes vers de cuiure égaler les tiens d'or : Si bien que pour iamais ma simple outrecuidance En gardant son désir, perdit son espérance. Alors vos escrits seuls me chargèrent les mains : Seuls ie vous estimay l'ornement des humains : A toute heure, en tous lieux, ie senty vostre image Deuant mes yeux errante exciter mon courage : le reueray vos noms, reueray vos hostels Comme les temples saincts voliez aux immortels, Voyant la palme Grecque en vos mains reuerdie : Bref ie vous adoray (s'il faut qu'insi ie die) Tant de vostre éloquence enchanté ie deuins. Comme des dieux humains ou des hommes diuins. Il est vray que l'éclair de la viue lumière Qu'espandoit vostre gloire en ma foible paupière, M éblouissant la veùe au lieu de m'éclairer, M'eust fait de vostre suite à la fin retirer. Rebuté pour iamais des riues de Permesse : Si de mon ieune espoir confirmant la promesse. Vous n'eussiez mon courage à poursuiure incité, Me redonnant le cœur que vous m'auiez osté. Toy principalement, belle et généreuse ame Dont le iuste regret tout le cœur nous entame, Qui voyant mon destin me voiier aux neuf Sœurs, Me promis quelque fruit de mes premières fleurs : M'excitas de monter après toy sur Parnasse, Et m'en donnas l'exemple aussi bien que l'audace : Me disant que Clion • m'apperceut d'vn bon œil. Lors que mon premier iour veit les rais du Soleil :

de après rien suivi d'un adjectif est habituelle aux écrivains du xvi^ siècle. — Cf. Darmesteter, op. cit., p. 27^.

I. Clion, pour Clio. On a pu remarquer déjà que Bertaut francise tous les noms antiques, ce qui nous semble parfois ridicule ; c'est ainsi que pour Vesta il dira : Veste (p. 269).

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Qu'il me falloit oser : que pour longuement viure, Il talloit longuement mourir dessus le liure : Et que i'aurois du nom, si sans estre estonné le l'allois poursuivant d'vn labeur obstiné.

Vueillent les cieux amis, ô l'honneur de nostre âge, Rendre l'euenement conforme à ton présage : Et ne permettent point que i'aye acquis en vain L'heur d'auoir veu ta face, et touché dans ta main. Cependant prens en gré, si rien ' de nous t'agrée, Ces pleurs qu'au lieu de fleurs, ou qu'au lieu d'eau sacrée Auec toute la France atteins d'vn iuste dueil, Nous versons sur ta tombe et de l'ame et de l'œil. Pleurs que ton cher Binet - en souspirant ramasse, Puis les meslant aux siens en de l'or les enchâsse, Et dolent les consacre à l'immortalité 2, Pour estre vn iour tesmoins de nostre pieté : Et pour faire paroistre à ceux du dernier âge, Que nous auons au moins cogneu nostre dommage : Et que nous l'auons plaint autant que nous pouuions , Ne pouuant pas le plaindre autant que nous deuions.

DISCOVRS FVNEBRE

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