C'est le duc de Joyeuse. — Cf. Introduction
Couuroient encor la terre, et se voyoient en l'air Les célestes flambeaux encor étinceler, Bien que ja le retour de la prochaine Aurore Poussast les premiers rais dont le ciel se colore, Et qu'en vn char voilant à soudains mouuemens, Promptement attelé par la main des Momens, S'auançast desia l'heure où la troupe des Songes Trompe moins les mortels des friuoles mensonges : Quand l'vn deux enuoyé des antres du Sommeil Se vestit d'vne forme et d'vn geste pareil A celuy de Lysis, puis sanglant, triste et pasle, Ayant le chef percé d'vne meurtrière balle, Et détranché des coups de l'acier ennemy, Gémissant s'approcha de Daphnis endormy : De Daphnis, grand Héros, demy Dieu de la terre, Qui tremblant de le voir es périls de la guerre, OlTroit pour luy sans cesse aux yeux des immortels Mainte et mainte victime en cent diuers autels : Et luy dit, d'vne voix dont les accens funèbres De lamentables sons remplissoient les ténèbres :
Daphnis, mon grand Daphnis, qui les larmes aux yeux Daignes pour mon salut importuner les cieux, Helas ! tu pers en vain tes pleurs et tes prières : le ne suis plus viuant, trois atteintes meurtrières M'ont ietté mort par terre en vn triste combat. Qui seruit hier à Mars d'épouuentable esbat. Et de qui la fureur couurant toute la plaine Des sanglantes moissons de la guerre inhumaine, A laissé peu de ceux qui pleins d'un braue cœur Ont tasché d'arracher le laurier au vainqueur. Maint caualier illustre et de nom et de race ', En est resté pour preuue estendu sur la place, Encor que la valeur du chef des ennemis Presque contre son gré ce carnage eust permis -.
1 . On a pu observer que Bsrtaut emploie maint tantôt au singulier, tantôt au pluriel. Cf. p. 63, vers 13.
2. L'éd. de 1620 porte : est permis ; c'est sans doute une faute d'impression pour : eust permis.
134 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Mais il n'a iamais peu d'une si forte bride Retenir la fureur de l'espee homicide, Qu'vn souuenir vangeur, reueillé par vn cry Ivait rendu le soldat cruellement aigry Contre ce que l'effort de deux charges funestes Auoit encor laissé de lamentables restes, Et monstre ce que peut es mains d'vn furieux L'insolente rigueur du fer victorieux.
l'ay senty des premiers les effects de sa rage, Par mille et mille voix animée au carnage. Maints ont suiuy mon sort, presque ne daignant pas Apres leur chef esteint s'affranchir du trespas. Mesme les tendres ans de mon plus ieune irere Ne l'ont peu garantir, ains ce cry sanguinaire L'a fait choir où son bras sur maint corps entassé, Monstroit de sa vertu les premiers coups d'essay, La mort entre-meslant ses cruels sacrifices Des fruits dont sa valeur te sacroit les prémices.
Bien pouuoit le pauuret, et bien pouuois-ie aussi, Voyant nostre destin si prest d'estre accourcy. L'allonger en fuyant ou demandant la vie. S'il nous eust pris de viure vne si lasche enuie : Mais abhorrans celuy qui sauué du malheur Doit sa vie à sa fuite et non à sa valeur, Et sçachans qu'vn courage à qui l'honneur commande, Se sent oster la vie alors qu'il la demande. Nous auons mieux aimé finir nos tristes iours Qu'auec si peu de gloire en allonger le cours.
Maintenant deuestus de nos robes mortelles. Nous allons augmenter de deux âmes nouuelles Le nombre des esprits qui parmy les combats S'immolans pour leur Roy sont descendus là bas. Doncques adieu Daphnis ma richesse et ma gloire,
I . Allusion à la bataille de Coutras où les protestants tuèrent sans merci au cri de : Souvenez-vous de saint Éloi, parce qu'à ce dernier combat deux régiments du roi de Navarre furent massacrés sans quartier.
DE M. Bertavt. 13^
Et le plus cher obiect qui viue en ma mémoire.
le iiire la terreur ae l'Empire des morts,
Et Styx de qui ie vois outrepasser les bords,
Que ny voir en sa fleur ma ieunesse fauchée,
Ny de nostre maison l'espérance arrachée,
Ny penser que ma mort va tuer de douleur
Ma moitié misérable entendant ce malheur :
Ny preuoir les souspirs et les larmes ameres.
Que sur moy respandront et père, et mère, et frères:
Ny mille autres ennuis ma mort accompagnans,
Ne percent point mon cœur d'éguillons si poignans,
Comme est celuy de voir qu'vne mortelle absence
Me rauit pour iamais l'honneur de ta présence :
Regret continuel qui l'esprit me remord.
Et qui me fait encor mourir après ma mort.
C'est pourquoy ie requiers pour ma gloire dernière, Qu'on t'apporte mon corps enfermé dans sa bière, AÎTn que de tes mains receuant quelques fleurs. Et si ce n'est point trop, de tes yeux cjuelques pleurs, Il en ressente l'aise en son cœur msensible, Et qu'il en dorme après d'vn somme plus paisible.
Quant à moy qui viuant entre les bien-heureux Ne seray plus alors d'aucun bien désireux. Si m'en esioiiiray-ie, et me plaira d'entendre Ta bouche en souspirant dire à ma froide cendre, ^ Que tu peux bien ietter quelques larmes pour moy. Qui mon sang et ma vie ay répandus pour toy.
Ainsi luy dit le Songe, et sur ceste parole Le Sommeil en sursaut loin de ses yeux s'enuole, Luy laissant les esprits d'horreur enuelopez. Et la iouë et les yeux de larmes tous trempez. Il est vrai qu'entr'ouurant sur ses plaintes dernières, Auec un grand souspir, sa bouche et ses paupières, Et ses esprits adonc leur erreur démentans, Il essuya ses pleurs de son front degoutans, Lors qu'il fit seulement cognoistre à sa pensée^ Que de ceste aduanture à son ame annoncée,
136 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Les fantosmes d'vn songe estoient les messagers, Qui sont le plus souuent trompeurs et mensongers. Mais si ne peut son cœur plein d'vn funèbre augure, Tellement de ceste ombre abolir la figure. Qu'aussi tost que Phœbus éclaira les mortels, Il n'allast de ses vœux recharger les autels : Et ne dist maintes fois, humectant ses prunelles, 0 Lysis, que i'attens de dolentes nouuelles De ton ieune courage, et combien les hazars Enuironnans la gloire et les palmes de Mars, Me font craindre qu'en fm quelque amere victoire Ne me rende ce songe vne piteuse histoire!
Auec ces tristes mots prononcez en plorant. Il s'alloit à son dueil luy-mesme préparant, Encor que quelque espoir viuant en sa pensée, Charmast vn peu le mal dont elle estoit blessée : Mais pouuant plus sur luy la crainte du malheur, Que l'attente du bien qui flatoit sa douleur. Et se trouuant moins ferme à porter ce naufrage. Qu'à le preuoir de loin il n'auoit esté sage, Tantost vaincu de dueil il soufTroit que l'ennuy lettast son cœur par terre et marchast dessus luy : Tantost renouuel ant ses vœux et ses prières. Dolent il regardoit les célestes lumières : Tantost il r'appeloit le serain de ses yeux : Tantost auecques pleurs il accusoit les cieux : Et fut ainsi deux iours, meslant les vœux aux plaintes. Et pour vn peu d'espoir ressentant mille craintes : lusqu'à tant qu'vn courrier du combat eschapé, De sang, et de sueur, et de larmes trampé. Triste, la couleur pasle, et la veuë égarée, Luy vint rendre sa crainte vne perte asseuree : Et par vn brief discours, mais lamentable, et tel Que chacun de ses mots estoit vn coup mortel, Soubmist presque à ses yeux le tragiaue spectacle Du malheur dont le songe auoit esté 1 oracle.
Qui pourroit exprimer d'assez viues cruleurs Les violents effets des extrêmes douleurs
DE M. Bertavt. 137
Qui vindrent tout d'vn coup assaillir son courage, Foudroyant sa vertu par ce mortel orage? Il en fut terrassé comme on voit sur les monts Qui de vertes forests se couronnent les fronts, L'éclatante fureur d'vn grand coup de tonnerre Quelquefois renuerser vn gros chesne par terre, Et laisser au passant qui le voit trébuché, luger de quel effort ce trait fut delasché.
Soudainement ses yeux perdirent leur lumière : Son esprit desarmé de sa force première Abandonnant les sens qu'il souloit animer, Dedans le fort du cœur s'alla tout renfermer, Comme vn soldat quittant la brèche défendue, Quand il la voit forcée et la ville perdue. Vne morne pasleur sur ses lèvres courut : La parole aussi tost en sa bouche mourut, Et tellement le dueil monstra sa violence Qu'il sembloit que la mort en causast le silence. Tant seulement le cœur lamentoit quelquefois. Et lamentant parloit ce langage sans voix Que la douleur enseigne en ses tristes écholes, Et de qui les souspirs sont les seules paroles.
En fin quand ses esprits en leurs sens retournez Se furent longuement au dueil abandonnez. Et qu'après mille cris son ame désolée Se fut et de sanglots et de larmes soulee. Il reuint à soy-mesme, encor qu'outré de dueil : Puis d'vn soin de Monarque, entr'ouurant son grand œil Qui d'infinis mortels régit les aduantures. Et voyant à trauers des ténèbres obscures De tristesse et d'ennuy dont il estoit voilé. Tant de dolents effects d'vn esprit désolé Conuenir mal au sceptre à qui les destinées Consacrèrent ses mains dés leurs tendres années. Il voulut mettre vn frein au cours de ses regrets, Deuorer ses souspirs, et de cris plus secrets Lamenter ce desastre, encor que les attaintes Qui luy perçoient le cœur luy permissent les plaintes :
158 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Mais vaincu du tourment qui gesnoit ses esprits, Il ne peut tant forcer ses lamentables cris, Qu'en monstrant ce que peut vne douleur extrême Il n'accusast les cieux, n'accusast Lysis mesme. Et qu'encor de douleur en l'ame éuanouy, Plorant il ne luy dist comme s'il l'eust ouy :
Lysis, mon cher Lysis, la moitié de ma vie, Et l'heur qui la rendoit de tout heur assouuie. L'impitoyable Parque a donc fermé tes yeux Pour ne voir iamais plus la bmiere des cieux. Et n'ont peu les lauriers empescher que la foudre De Mars et de la mort n'ait mis ton corps en poudre.'' O beauiour de Printemps dont le cours du destin Pres-qu'ensemble a conioinct le soir et le matin. Que la cruelle mort esteignant ta lumière Au poinct le plus luysant de ton heure première, Précipite ma vie en de profondes nuits Ténébreuses de dueil, de tristesse, et d'ennuis !
Ah Lysis, mon Lysis ! et comme est-il possible Qu'estant de nos destins la trame indiuisible, Moy viuant tu sois mort mon espoir deceuant. Et que toy rendu mort ie sois resté viuant? Helas ! i'eusse iuré par ces diuines fiâmes Qui nous auoient fait faire échange de nos âmes. Que toy n'estant toy-mesme et ne viuant qu'en moy, Ny moy n'estant moy-mesme et ne viuant qu'en toy, Il m'eust fallu meurtrir pour esteindre ta vie. Et que ton seul trespas eust la mienne rauie : Chetif qui regardois, balançant nostre sort, Ce que peut l'amitié, non ce que peut la mort. Qui foulant sous ses pieds les plus fiers diadesmes, Et d'vn sceptre de fer maistrisant les Rois mesmes. Contre les vrais amis se vange sans pitié De n'auoir nul pouuoir sur la vraye amitié.
Mort cruelle à nos cœurs que ta main desassemble, Ciel ou cruel, ou sourd, ou tous les deux ensemble. Qui iamais n'as daigné te laisser émouuoir Aux vœux que ces périls me faisoient conceuoir :
DE M. Bertavt. I 59
Que vous auez destruit vne amitié fidelle Rompant vne vnion digne d'estre éternelle ! Et toy-mesme Lysis, las! que tu t'es rendu Coulpable du desastre où ton cœur t'a perdu, Mesprisant les conseils qu'vn funeste présage Me fit vn iour verser en ton ieune courage, Quand le voyant espris de la fureur de Mars l'en retenois l'ardeur de courir aux hazards, Et voulois qu'aussi bien logeast en ta mémoire Le soin de ton salut que celuy de ta gloire, De peur de voir en fin quelque plomb hazardeux N'en ayant frappé qu'vn en faire mourir deux.
Las! si tu m'eusses creu, ces sources misérables Qui versent de mon chef des ruisseaux perdurables Seroient encor des yeux ouuerts pour t admirer. Et non des surgeons d'eau coulans pour te plorer : Tu viurois ô Lysis, et de ma vie amere Tu me rendrois la course encor et douce et chère : Mais ton mauuais Génie enuieux sur mon heur. Et ceste ardente soif de louange et d'honneur Que le feu du courage en nos âmes éueille, Au son de mes conseils boucha lors ton oreille.
Qu'accuseray-ie donc, ou le destin ou toy De la cruelle fin qui te rauit à moy. Puis que tu l'as cherchée, et qu'au mortel orage Où ta seule valeur t'a fait faire naufrage, Vn aussi grand désir sembloit t'éguillonner De receuoir la mort, comme de la donner?
Helas il me souuient qu'alors que ces allarmes Te separoient de moy les yeux baignez de larmes. Et que les miens aussi ne faisoient que plouuoir Comme s'ils n'auoient deu iamais plus te reuoir : Entre infinis serments de mémoire éternelle Qu'exige vne amitié constante et mutuelle Tu me dis, tout bruslant de la flamme d'vn cœur Qui voudroit voir son Roy sur cent peuples vainqueur, Que tu m'allois donner vne preuue asseuree De Fimmortelle foy que tu m'auois iuree,
140 ŒVVRES POÉTIQVES
Et par vn certain gage au monde témoigner Que rien ne la pourroit de ton ame éloigner. Hé dieux estoit-ce là ceste preuue et ce gage Qui m'en deuoit donner vn si seur témoignage? 0 Lysis falloit-il t'élancer au trespas Pour m'asseurer d'vn heur dont ie ne doutois pas? Ta preuue (entier amy) ta preuue est trop cruelle : Il me couste trop cher de te voir si fidelle : Par ce gage de foy tu cesses d'estre mien, Et me rends par mon mal asseuré de mon bien. Car ce m'est bien de voir qu'vne amitié non feinte Me payoit de la mienne et si vraye et si sainte : Mais le gage inhumain non demandé ny deu Qui me le prouue ainsi par ton sang épandu, Dessous trop de douleurs rend mon ame abattue : L'asseurance m'en plaist, mais la preuue m'en tuë : Et fait que malheureux ie me vois tourmentant De me voir tant aimé de ce que i'aimoy tant.
Bien sçay-ie que la fm que tu t'es procurée Rend ta mort glorieuse et ta vie honorée, Mais les loix d'amitié t'auoient-elles permis De chercher de la gloire au dueil de tes amis, T'efforçant d'acquérir par la rage des armes, Vn laurier de vertu dégoûtant de nos larmes?
Las!' tu n'ignorois point quand; ta ieune valeur Te fist donner en proye au publique malheur, Que ma vie en la tienne alloit courre fortune Puis que de nos destins la trame estoit commune : Et cependant on dit qu'aussi tost que tu vis Les lauriers espérez t'auoir esté rauis \ Tu demandas la mort d'vne plus chaude enuie Que les moins courageux ne demandent la vie : Et qu'au lieu de daigner ton salut requérir, Changeant l'amour de vaincre en celuy de mourir, Tu t'exposas toy-mesme à la fiere tempeste Du coup qui sans pitié t'a foudroyé la teste.