I. T avoir esté, latinisme; proposition infinitive
DE M. Bertavt. 141
Ah Lysis! quel penser viuoit lors en ton cœur? Cruel, desplaisoit-il à ta ieune rigueur Qu'estant desia de morts la campagne couuerte Ton salut pour le moins consolast nostre perte? Haïssois-tu ta vie, ou nous haïssois-tu Qui de l'erreur d'autruy punissois ta vertu?
Las! ce n'est pas l'aduis qu'en modérant la flame Qui faisoit bouillonner ces désirs en ton ame, le versois en ton cœur au partir de ce lieu. Quand me baisant la main pour le dernier adieu, Tu me veis déceler en mon pasle visage La peur dont ce départ me glaçoit le courage.
Mon cher Hephestion \ va (te dy-ie) et reuien : Romps le chef ennemy, mais conserue le tien : Fay qu'en cela ta guerre à l'escrime ressemble. Donnant, s'il t'est possible, et parant tout ensemble, Et tant que tu pourras ioignant d'vn bel accord Le soucy de la vie au mespris de la mort. Tu t'en vas oii la gloire au péril se marie : Où plus qu'en aucun heu la fortune varie : Où souuent à grands pas la victoire suiuant. On rencontre la mort qui se met au deuant. Ne croy point trop l'ardeur dont se sent allumée Vne ame généreuse à vaincre accoustumee. Quand au fort du combat erre deuant ses yeux L'image d'vn renom qui doit voiler aux cieux : le sçay de quel pouuoir les cœurs elle domine. Et comme elle éguillonne vne ieune poitrine : le n'auoy pas vingt ans alors qu'à Moncontour Elle pensa mener ma vie au dernier iour -. Et partant, toy qui sçais que d'vne mesme trame Le destin a tissu ton ame auec morrame,
' I. Hephestion y nom donné ici à Lysis en souvenir du
' célèbre favori d'Alexandre le Grand.
2. Cette allusion semble indiquer que Daphnis est Henri III, qui était né en i $ $ i et qui se distingua dès l'âge de dix-huit ans, à la bataille de Montcontour (i$69); il portait alors le
î titre de duc d'Anjou.
142 ŒVVRES POKTIQ^VKS
Si ce n'est pour ton bien et pour l'amour de toy, A tout le moins, Lysis, vy pour l'amour de moy : De moy de qui la vie, après la tienne esteinte, Ne seroit iamais plus qu'vne éternelle plainte.
Ainsi te dy-ie alors, mais ces propos perdus Furent emmy les vents sans effect espandus. Cependant i'esperois qu'vne heureuse victoire Te renuoyroit bien tost grand de nom et de gloire : l'ouuroy desia mes bras à ce futur accueil, Et voila maintenant qu'on m'apporte vn cercueil Au lieu des doux lauriers qu'on m'en faisoit attendre, Et pour toy ma chère ame vn peu de froide cendre.
0 douloureux retour! ô malheureux départ! 0 penser qui mon cœur perces de part en part ! 0 Lysis, et faut-il qu'vne seule iournee Ait si piteusement changé ta destinée, Que tant de riches dons de nature et des cieux Recueillis comme fleurs par la dextre des dieux Dans les sacrez iardins des Beautez et des Grâces, Pour te faire admirer, non à des âmes basses. Mais aux plus éleuez et plus nobles esprits. Ne soient plus maintenant qu'vne poudre sans prix Que l'éternelle nuict dans la tombe resserre. Et ton nom si fameux le nom d'vn peu de terre? 0 cruel changement! toy seul peux faire voir Que la rigueur du sort égale son pouuoir.
Ah qu'il me seroit doux en ce dueil misérable, Que pour plorer mon mal autant qu'il est plorable, Vne inhnité d'yeux au sommeil indontez Me fussent maintenant dedans le chef entez. Par oii ma triste vie en larmes écoulée Veist ma peine et ma perte en plaintes égalée, Et le sang que Lysis a respandu pour moy Payé d'autant de dueil qu'en mérite sa foy !
On dit qu'il croist des fruits sur la riue d'vn fleuve l^i sous vn nouueau ciel baigne vne terre neuue,
DE M. Bertavt. 145
Dont qui gouste vne fois ne voit iamais tarir Les ruisseaux de ses pleurs qu'au seul point de mourir. Helas, pleust il aux dieux que ces fruits porte-larmes ' M'eussent remply le front des effects de leurs charmes, Afin qu'en lamentant ie peusse iours et nuits Fournir iusqu'au tombeau de pleurs à mes ennuis, Et comme vn cœur dolent d'où la joye est rauie, Sacrifier au dueil les restes de ma vie.
Mais helas ! veu le poinct où m'ont réduit les cieux, Pour plorer mon tourment c'est trop peu que les yeux : Il faut que le cœur mesme attaint de ces alarmes, Se fonde tout en sang aussi bien qu'eux en larmes : Encor, eussé-ie au front autant d'yeux larmoyans Comme les cieux la nuit en ont de flamboyans. Et mon cœur versast-il par autant de fontaines Son propre sang conjoint à celuy de mes veines, Mes larmes ne sçauroient égaller ma douleur Ny ma douleur non plus égaller mon malheur.
Ah! pourquoy n'a permis cet absolu Monarque Qui seul donne des loix aux fuseaux de la Parque, Que le mesme combat qui tes iours a finis Sous vn péril commun nous ait ensemble vnis ! Tu ne serois point mort, ô ma chère espérance. Ou le serois au moins auec quelque vengeance. Car quand vn diamant eust armé tout-autour Celuy qui t'a priué de la clarté du iour. S'il eust outrepercé la douleur qui m'anime. Et fait que ton meurtrier eust esté ta victime. Puis reuenant à toy de qui peut estre alors L'ame n'eust point encor abandonné le corps, l'eusse au moins de mes doigts ta paupière fermée Quand la mort l'eust du tout de flammes désarmée : A tes derniers souspirs mes souspirs confondant, Dans ton sang épandu mes larmes épandant :
I. Porte-larmes. — Voir Introduction et Lexique, à ce mot, — cf, Nisard, Hist, de la litt, franc. ^ t, i, p. 370.
144 ŒVVRES POÈTIQ^VES
Et peut estre ce coup de douleur nompareille Qui ne m'a point tué me blessant par l'oreille, M^eust alors fait mourir me blessant par les yeux, Et nous fussions ensemble enuolez dans les Cieux.
Mais la cruelle Parque à mes vœux rigoureuse Voyant qu'vn trop grand bien rendoit mon ame heureuse S'il m'aduenoit de viure et mourir auec toy. Pour me tuer deux fois t'a fait périr sans moy : Ou bien, le grand Moteur qui de loix éternelles Régit le cours fatal des affaires mortelles. Ayant icy fiché la borne de tes ans, A voulu que les miens leurs fussent suruiuans. Afin qu'après ta mort il restast sur la terre Qui peust en ta faueur à l'oubly faire guerre : Qui de dignes regrets peust ta fin déplorer. Et d'vn digne tombeau tes cendres honorer. Loy que si les destins m'ont ordonné de suiure, l'en ay moins en horreur l'ennuy de te suruiure. Me plaisant à penser, pour mon seul reconfort. Que tant plus ie viuray tant moins tu seras mort. Puis qu'après le moment par qui l'ame est rauie La mémoire des morts leur sert d'vne autre vie.
Qu'à iamais soit maudit le iour plein de douleur Que ton trespas a teint en si noire couleur : Soleil, père des ans, grande lampe céleste, Rens ce iour-là semblable à celuy de Thyeste : Que iamais ta splendeur ne l'éclairé à son rang : Qu'il y pleuue tousiours, mais qu'il pleuue du sang. Comme à la plus sanglante et cruelle iournee Qui par le rond des Cieux se soit oncques tournée.
Et toy, qui que tu sois, homme impie et cruel, Qui pour m'emplir le cœur d'vn dueil perpétuel Auec le coup meurtrier des foudres de Megere As osé violer vne teste si chère :
Sçaches que si le plomb contre elle décoché, Auec ta cognoissance a commis ce péché. Nul paisible sommeil n'enchantera mes peines, Que ton sang malheureux épuisé de tes veines,
DE M. Bertavt. 14^
Et tes membres en proye aux corbeaux exposez Ne rendent au tombeau ses mânes appaisez : Et cache où tu voudras ta sacrilège teste, Rien ne te sauuera des coups de la tempeste Dont le courroux du Ciel armé pour le vanger Te viendra par ma dextre en fureur saccager, Si pressé d'vn regret ou desespoir extrême Tu ne te vas cacher au sein de la mort mesme. Leuant la main au Ciel ainsi ie le promets Aux cendres de Lysis esteintes pour iamais. Et vous prens à tesmoins du serment que i'en iure 0 vous race présente, et vous race future.
Ainsi parla Daphnis faisant luire en son œil Mille éclairs de courroux au milieu de son dueil : Puis se rendit aux pleurs, baillant en cent manières Son cœur à deuorer aux douleurs ses meurtrières : Quand son cher Megathyme, autheur des plus beaux faits Qu'il eust osez en guerre ou fait reluire en paix. Ne pouuant endurer de voir tant de tristesse Affoler vn esprit fameux pour sa sagesse, Print en fin la parole, et de ces graues mots Vint calmer sa tourmente et modérer ses flots.
Et quoy? cher nourrisson de Mars et de Mémoire, En fm ceste douleur aura-t'elle la gloire D'auoir jette par terre et saccagé le fort Dont ta sage constance a tant braué le Sort? Quoy? ce cœur inuincible aux plus vaillantes armes Sera-t'il maintenant estouffé par des larmes. Et tant de gloire acquise a tes royales fleurs Eera-t'elîe naufrage en des ruisseaux de pleurs? 0 généreux Daphnis souuiens-toy de toy-mesme, De tes fameux lauriers, de ton saint diadème. Et ne tourmente point les ombres de Lysis Par l'extrême douleur qui tes sens a saisis.
Bien seroit vn rocher, bien seroit vne souche Celuy qui defendroit les plaintes à ta bouche Maintenant qu'il n'est ame entendant son trespas Qui n'estime vn péché de ne le plaindre pas :
146 ŒVVRES POÉTICLVES
Trop sensible est le coup qui ta poitrine entame, Et trop de sentiment via dedans ta belle ame : Tu l'aymois trop, Daphnis, lors qu'il estoit viuant, Et l'amour et la foy dont il t'alloit seruant Brusloit en son esprit d'vne flamme trop sainte Pour le voir maintenant, sans larmes et sans plainte, Par vn meurtre inhumain au cercueil estendu Nager dedans son sang pour toy seul espandu. Car si plus que sa vie estimer ton seruice. Si ses plus beaux désirs t'offrir en sacrifice, Ne respirer que toy, ta gloire et ton repos, N'auoir autre penser, n'auoir autre propos, Suffit aux habitans de ceste ronde masse Pour acquérir tant d'heur qu'ils puissent de ta grâce Mériter en viuant quelque eflfect d'amitié, Mériter en la mort quelque trait de pitié. Rien iamais de ton cœur et de tes yeux augustes. Ne tira des regrets ny des larmes plus iustes. Mais si ne faut-il pas que ton cœur abbatu Laisse au faix de ce mal accabler ta vertu, Ny que seruilement ta constance enchainee Soit par ceste douleur en triomphe menée.
Bien est ta perte grande en vn si grand malheur, Mais plus grand est encor le nom de ta valeur Dont il faut que la gloire abolisse et consume De ces cuisans soucis la dolente amertume. Et que tous les torrens de douleur et d'ennuy Que maint orage humain apporte quand et luy. Fussent-ils assez grands pour noyer de leur onde Les plus fermes esprits qui régentent le monde, Coulez en ta belle ame et dans ce braue cœur De qui rien de mortel ne deust estre vainqueur, Soudain soient deuorez, sans que tout leur orage Puisse troubler la paix d'vn si noble courage. Non autrement qu'on voit le Danube Allemand, Ou le Nil dont le cours se va tant renommant, Ces deux fleuues fameux qui sortans de leurs couches Vomissent iour et nuit par sept diuerses bouches
DE M. Bertavt. 147
L'orgueil de leurs grands flots dans le sein escumeux Où mille se vont perdre et s'abysmer comme eux. On diroit en oyant leur superbe menace Frémir contre les bords qui brident leur audace, Que tant de vistes flots se courans descharger Vont noyer la mer mesme et le goust en changer : Cependant, aussi tost que leurs eaux sont coulées Dedans les vastes champs des grand's vagues salées, Les gouffres de Thetis les vont engloutissant Dans Tabvsme infmy de leur sein mugissant, Sans en rien altérer leur saueur naturelle, Et sans croistre leurs flots dVne goutte nouuelle.
Daphnis, il faut qu'on voye, il faut qu'on voye ainsi Ces vagues de douleur, ces ondes de soucy Qui par le Sort cruel dessus toy sont versées Se perdre dans la mer de tes nobles pensées. Se perdre en la grandeur qui fait dessous ta loy Fléchir tant de mortels qui n'espèrent qu'en toy.
La bonté de ton ame aux saints désirs ouuerte Ne veux pas que tu sois insensible à ta perte : Non, n'en fais pas du tout mourir le sentiment, Mais fay qu'elle te gesne avec moins de tourment, Et respondant d'effect au los qui te renomme Sens-la comme vn amy, porte la comme vn homme \ Comme vn Grand, comme vn Roy, qui grand en tous ses faits N'a l'esprit destiné qu'à porter de grands faix.
Quel seroit nostre sort si poursuiuant ta plainte L'excez de cet ennuy rendoit ta vie esteinte? Quels astres dans les cieux prompts à nous secourir Nous pourroient bien alors empescher de périr? 0 Daphnis nostre vie en la tienne respire : Pense à nous, pense à toy, pense à tout cet empire, Et pour Famour de ceux dont ton ame a pitié, Fay quelque violence aux loix de l'amitié.
I . Ce vers, d'une beauté très moderne, exprime une pen^ sée bien virile que sa concision même renforce.
148 ŒVVRES POÉTIQJ/ES
Les dieux qui de grandeur auec toy symbolisent Ne pleurent point la mort de ceux qu'ils fauorisent : Mais leur donnent au Ciel des thrônes immortels : Leur font dessus la terre éleuer des autels : Couronnent leur vertu, couronnent leur mémoire Des perdurables fleurs d'vne immortelle gloire : Et de tels ornemens sans fin les honorer, Cela s'appelle en eux les plaindre et les plorer.
Toy Daphnis appaisant ces douloureux alarmes Plore ainsi ton Lysis sans souspirs et sans larmes : Non pas luy bastissant des temples comme aux dieux : Non pas te promettant de luy donner les Cieux : Mais rendant sa valeur à iamais mémorable Par tout ce qui peut rendre vn renom perdurable. Tels effects d'amitié sa gloire eternisans. Si rien d'humain luy plaist, luy seront plus plaisans Que tout autant de pleurs qu'en fist oncques espandre Sur son Hephestion le Monarque Alexandre. Aussi ces larmes-là ne sont que vaines eaux, '\ Et ces pleurs retirans les morts de leurs tombeaux
Se changent mieux que ceux de qui le Pau se vante, En l'ambre d'vne gloire incessamment viuante.
Ainsi dit Megathyme, et les poignantes fleurs De ces libres discours, malgré tant de douleurs Seruirent à Daphnis, sinon de Panacée Guarissant tout d'vn coup le mal desn pensée. Pour le moins de Nepenthe ^, en supprimant le cours Des pleurs qu'il eust versez le reste de ses idurs, Et derechef aux mains luy remirent les armes, '^
Pour respandre à Lysis autre humeur que des larmes.
I. Nepenthe, remède contre la mélancolie, dont Homère vante la vertu. ^
DE M. Bertavt. 149
DISCOVRS FVNEBRE