‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 44 sur 173 · INVENTION DES SCIENCES · texte numérisé non relu

INVENTION DES SCIENCES

Que de générations l'une sur l'autre entassées, don l'amas...

Sur les temps écoulés, invisible et flottant, A tracé daus cette onde un sillon d'un instant.

Avant que des États la base fût constante. Avant que de pouvoir, à pas mieux assurés, Des sciences, des arts monter quelques degrés, .'ITù temps et du besoin l'inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. D'autres arts l'ont poli ; mais aux arts, le premier, Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier. Sur la feuille d'Egypte ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d'un albâtre docile Au fond des eaux formé des dépouilles du hu. Une main éloquente, avec cet art divin. Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée. L'abstraite intelligence et palpable et tracée ; Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix. Quand des premiers traités la fraternelle chaîne Commença d'approcher, d'unir la race humaine, La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts, Des contrats attestés, garants sûrs et muets.

Furent le livre auguste et les lettres sacrées Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L'un de l'autre emporter la parole et la foi; Ils surent donc, broyant de liquides matières, L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières. Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. De là dans l'Orient ces colonnes savantes, Rois, prêtres, animaux, peints en scènes vivantes. De la religion ténébreux monuments, Pour les sages futurs laborieux tourments, Archives de l'État, où les mains politiques Traçaient en longs tableaux les annales publiques. De là, dans un amas d'emblèmes captieux. Pour le peuple ignorant monstre religieux. Des membres ennemis vont composer ensemble Un seul tout, étonné du nœud qui les rassemble ; Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs Joint l'écaillé et les flancs d'un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être Tant que tous nos discours n'ont sa voir ni connaître Que les objets présents dans la nature épars, Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre. Quand il fallut fixer, nommer, eci ire, entendre Du cœur, des passions es plus se ;rets détours. Les espaces du temps ou plus lou.^s ou plus courts. Quel cercle étroit bornait cette am.que écriture. Plus on y mit de soins, plus incoi laine, obscure, Du sens confus et vague elle épais.sit la nuit.

Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots l'héréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour lormer un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main qui l'entend des lèvres répété Se souvient d'en tracer cette image fidèle ; Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.

C'est alors, sur des pas si faciles à suivre, Que l'esprit des humains est assuré de vivre. C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux. Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux, Nos âmes et nos mœurs fidèlement gardées. Et l'œil sait reconnaître une forme aux idées. Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. Le passé du présent est l'arbitre et le père, Le conduit par la main, l'encourage, l'éclairé. Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux, Tous sont du même temps, ils ont les mêmes vœux. La patrie, au milieu des embûches, des traîtres, Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres, Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil, Et des siècles vieillis assemble le conseil.

Ou peut comparer les sages instruits et savants, qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante des comètes.

L'homme après l'invention de la navigation et du commerce :

La terre est sou domaine et, possesseur ardent, Il court, juge, voit tout comme le fils prudent Qui va de ses aïeux visiter l'héritage. Et parcourt tous les biens laissés pour son partage.

Parler enfin prophétiquement de la découverte du nouveau monde. 0 destins, hàtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non; destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive jamais ce jour qui... qui... etc.

En parlant du passage de Gama aux Indes,

En vain

Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.

On erre longtemps, on est curieux, on lit des fables, on en est content, on s'en dégoûte, on cherche la vérité, on la trouve enfin.

La science

Porte son austère compas;

La balance à la main, le doute suit ses pas;

L'expérience alors, de siècles entourée.

S'avance lentement

Cherche, examine, pose une loi première, évidente à tous les hommes, et on tient un anneau de la chaîne.

Le génie invente un système... et cherche à le poser sur des fondements solides...

Et l'étude aux yeux creux, au front chargé de rides, Y promène longtemps son austère compas.

La science veut, non contente d'admirer et la forme et l'ouvrage,

Connaître la matière et voir agir la main.

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