‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 79 sur 173 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Ce n'est plus un sommet serein, couvert de fleurs, Qu'habitent aujourd'hui les poétiques sœurs; C'est l'antre de Lemnos, sombre et sinistre asils. Où vingt Cyclopes noirs et d'envie et de bile. Prompts à souffler des feux par la haine allumés. Trempent aux eaux du Styx leurs traits envenimés; Et d'outrage, de fiel, de calomnie amère, Forgent sous le marteau l'ïambe sanguinaire.

Toi donc, ô dieu des vers, qui nourris de tes eaux Ton interprète heureux, le sage Despreaux, Et Voltaire, et Corneille, et l'âme de Racine, Et Malherbe, et Lebrun à la lyre divine, Et ce rêveur charmant chez qui, jusqu'aux poissons. Tout parle, tout, pour l'homme, a d'utiles leçons ; Et deux ou trois encor, honneur de ton empire. Que la France a vus naître et que l'Europe admire. Donne-moi de pouvoir sous leurs riches palmiers Faire germer aussi mes timides lauriers ! Donne-moi, d'un poète, esprit, gloire, génie, Tout, excepté pourtant l'enfantine manie

1. Ce poème a paru en grande partie dans l'édition de G. de Chénier.

De tel, qui, possédé de son docte travers, Inepte et bête à tout ce qui n'est pas des vers. Ridicule jouet d'une verve inquiète, A. toute heure est poète et n'est rien que poète.

Pour tout esprit bien fdt les lettres ont des charmes. A ce penchant si doux on voudrait obéir ; Les lettrés ont pris soin de les faire haïr. Elles n'ont point ici d'ennemis plus contraires Que ces brigands pompeux, ministres littéraires. Dont la ligue, formée en corps tumultueux, Repousse l'homme simple, et droit, et vertueux. Ah ! de quelque laurier que leur main nous honore, Il faut les bien aimer pour les aimer encore, Quand d'un œil studieux on a vu tour à tour Quels indignes humains commandent dans leur cour.

Mais il fait beau les voir s'écriant tous ensemble, Tels qu'en un carrefour où la meute s'assemble. Des dogues, l'œil ardent et luttant à grands cris. D'un festin nuptial s'arrachant les débris. D'une triste assemblée, immolée à leurs veilles. Se disputer entre eux les yeux et les oreilles. L'un au loin dans Strabon voyage et s'applaudit ; L'autre un calcul en main l'arrête et l'interdit; Mais l'autre au milieu d'eux, toujours, toujours poète. Improvise, extravague, embouche la trompette, Répond en hémistiche et cite de grands mots Qu'au théâtre le soir mugit quelque héros.

De la société tyrans présomptueux ;

Haïssant, dédaignant tout ce qui n'est pas eux,

Chacun, dans son esprit, se couronnant d'avance.

Épouse avidement un art, une science,

Ne voit, ne connaît qu'elle, et la tient dans ses bras,

Et répudie au loin tout ce qu'il ne sait pas.

La prose humble et tremblante, à l'orateur laissée,

N'est au rinieur altier qu'un objet de risée.

Mais tous deux ils font voir par preuves et bons mots

Que de parler suffit, et qu'il n'est que des sots

Qui jusques à Newton puissent vouloir descendre.

Ou des siècles éteints ressusciter la cendre.

Lors un pédant, armé de vers grecs et romains,

Nous dit, non en français, que nos efforts sont vains;

Que la mémoire est tout; qu'il ne faut plus écrire

Rien qu'autrefois Auguste ou Platon n'ait dû lire;

Mais un chiffreur pensif, de tels discours blessé,

Lève un front triste et sec d'algèbre hérissé.

Il calcule, et conclut que, de ces mots profanes,

II résulte que Grecs et Romains sont des ânes;

Mesure en quel rapport Homère, près de lui,

N'est qu'un rêveur pétri de sottise et d'ennui.

Et ne sait pas (hélas ! il s'ignore lui-même)

Qu'on peut être aussi sot à résoudre un problème

Qu'à rimer un chef-d'œuvre au journal admiré,

Ou rétablir dans Pline un mot défiguré.

Tout blesse leur oreille active et soupçonneuse;

Leur vanité colère, inquiète, épineuse,

Veille autour d'eux, et va, sans choix et sans raison,

Distillant au hasard le miel ou le poison.

Leur vie est un amas d'amitiés incertaines,

De riens sonnés bien haut, de scandaleuses haines.

Us les prêchent au monde, ils en parlent aux rois.

Pour eux la renommée a trop peu de cent voix.

De leurs moindres pensers, qu'ils aiment, qu'ils haïssent.

Il faut que les marchés, que les toits retentissent.

Vains amis d'un moment, ennemis imprévus;

Sages en cela seul que, d'eux-mêmes connus,

De leur propre suffrage ils ne tiennent nul compte.

D'affronts capricieux ils accablent sans houle

Ceux même qu'autrefois d'éloges ampoulés

Sans honte et sans scrupule ils avaient accablés.

Admirer le premier, et sur l'autre, en silence, Fermer l'oeil de la sage et bénigne indulgence. En effet, plat orgueil, folle prétention. Puériles détours de leur ambition Que l'éloge d'un autre assassine et déchire. Leur mérite se plaît et se choie et s'admire.

Du seul nom de rival leur gloire est alarmée. Tout succès est un vol fait à leur renommée. Envieux et jaloux même dans l'avenir.

Des beaux-arts, pour eux seuls, la route a dû s'ouvrir. Tout ce qu'ils n'ont point fait, ce qu'un autre peut faire, Ce que des jours humains la rapide carrière Ne leur a point permis eux-mêmes de tenter, Ils s'indignent qu'un autre ose l'exécuter.

Ils voudraient, après eux, seuls remplir la mémoire; Éteindre en expiirant le germe de la gloire ; Emporter avec eux arts, muses et lauriers. Comme au jour de leur mort, cadavres meurtriers. Des monarques d'Asie, en leurs tombes jalouses. Entraînent avec eux tout leur peuple d'épouses. De peur qu'uu autre hymen, prompt à les engager. Les fit mères encore en un lit étranger. Ainsi, tel qui, souvent aveugle à se connaître, D'injustice envers lui nous accuse peut-être. Vit et meurt justement à lui-même réduit. Seul, loin du monde entier qui le loue et le fuit. C'est se faire à soi-même un bien cruel martyre! Leur cœur, leur intérêt ne pourraient-ils leur dire Qu'il est bon de savoir, par d'illustres écrits, Disputer dans les arts et remporter des prix, Mais qu'il faudrait encor s'appliquer à bien vivre ; Être grand dans son àme et non pas dans un livre; D'une égale amitié savoir chérir les nœuds ; Laisser à ses amis, en mourant auprès d'eux. Par de douces vertus, meilleures que la gloire. Les larmes, les regrets d'une longue mémoire?

Il faut mettre deux vers pour commencer et attacher ce morceau à celui des cyclopes littéraires.

Ce commencement est :

O retraite, ô mon cabinet, ô... toi qui consoles, toi qui... salut...

Ah ! j'atteste les cieux que j'ai voulu le croire

J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire.

Mais non! 11 n'est pas vrai que des cœurs excellents

POtMES 181

Soient les seuls, en effet, où germent les talents..

Un mortel peut toucher uue lyre sublime,

Et n'avoir qu'un cœur faible, étroit, pusillanime;

Inhabile aux. vertus qu'il snit si bien chaiilci-.

Ne les imiter point et les laire imiier.

Se louant dans autrui, tout poète le nomme

Le premier des mortels, un héros, un grand homme.

On prodigue aux talents ce qu'on doit aux vertus.

Mais ces titres pompeux ne m'abuseront plus.

Son génie est fécond, il pénètre, il enflamme.

D'accord. Sa voix émeut, ses chants élèvent l'âme,

Soit. C'est beaucoup, sans doute, et ce n'est point assez.

Sait-il voir ses talents par d'autres effacés?

Est-il fort à se vaincre, à pardonner l'oflense?

Aux sages méconnus, qu'opprime l'ignorance,

Prête-t-il de sa voix le courageux appui?

Vrai, constant, toujours juste, et même contre lui,

Homm' droit, ami sûr, doux, modeste, sincère.

Ne vcrra-t-on Jamais l'espoir d'un beau salaire.

Les caresses des grands, l'or, ni l'adversité

Abaisser de son cœur l'indomptable fierté?

Il est grand homme alors. Mais nous, peuple inutile.

Grands hommes pour savoir avec un art facile,

Des syllabes, des mots, arbitres souverains.

En un sonore amas de vers alexandrins.

Des rimes aux deux voix, famille ingénieuse,

Promener deux à deux la file harmonieuse !...<

Pour être traité de grand homme à soa tour, il donne

1. Ce morceau, depuis Ah! j'atteste les deux, a paru dans 1 cdi- Uou de 1S33.

hardiment ce beau titre à celui qui n'est rien que poète comme lui. Que Phœbus en ait fait un grand poète, j'y consens; mais est-il...

Cn.\NT DEUXIEME

D'où vient que les poètes... et que, les montrant aux passants, d'enfants malins un nombreux cortège

Partout d uii doigt railleur le poursuit et l'assiège...

C'est dommage, peut-on rien voir de plus complaisant" Un Midas, une fille l'a toujoui's à ses ordres pour amuser son souper...

D'imbéciles valets, peuple singe du maître, L'amènent eu riant dès qu'il vient à paraître. Des plus larges festins dévastateur ardent, Il s'assied, et le vin au délire impudent Lui dicte un long amas d'équivoques obscènes; Puis, d'un proverbe impur ajustant quelques scènes, Il court, saute, s'agite, en son accès bouffon, Mieux que n'eût fait un singe élève du bâton; liais désormais à peine il suffit à sa gloire. On se l'arrache. Il court de victoire en victoire. Chacun de ses refrains fait des recueils fort beaux ; Il attache une tête aux bouts rimes nouveaux. Aux droits litigieux de plusieurs synonymes Il sait même assigner leurs bornes légitimes. Bientôt chez tous les sots on sait de toute part Jusqu'où vont ses talents; que lui seul avec art ISoue une obscure énigme au regard louche et fade;

Hache et disloque ua mot eu absurde charade ; Coustruit,tordautlesmotsversun sens gauche etlourd, Le Janus à deux fronts, l'hébété calembour ^.

Il prédit un chef-d'œuvre. Eu huit jours il entasse

De songes monstrueux une effroyable masse;

De grands mots l'un à l'autre unis avec horreur;

Et d'uQ vers forcené la sauvage fureur.

Partout, comme au théâtre Oreste parricide,

Il tourne sous le fouet de l'ardente Euménide;

Gomme Penthée, il voit le sinistre appareil,

Et d'une double Thèbe et d'un double soleil 2.

Il ne tient pas à lui, dans ses barbares veilles.

Que, de peur de l'ouïr se bouchant les oreilles,

Phœbus n'aille bien loin, nous quittant pour jamais,

Oublier de parler la langue des Français.

Et déjà sur sa foi se fatiguant d'avance,

La renommée annonce un prodige à la France,

Et nous fait, par ses cris, à l'attendre venir,

Perdre haleine et sécher d'un curieux désir.

Au silence bientôt il saura la réduire.

Son livre avec orgueil au jour vient se produire :

Tout se tait. Son grand nom soudain est effacé.

Dans son style âpre et lourd, de ronces hérissé.

Il roule tout fangeux, il s'agite, il se traîne.

Je le quitte vingt fois ; je le reprends à peine.

El j'admire et je ris, si d'un tour plus heureux

Parmi tout ce chaos surnage un vers ou deux;

1. Ces veis, depuis Mais désormais à peine, ont paru dans l'édition de 1833.

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