‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 80 sur 173 · Euripide, les Uucckanles, v · texte numérisé non relu

Euripide, les Uucckanles, v

Et nous en rions tous. Et lui-même, peul-clie,

Rit d'un siècle ignorant qui peut le méconnaître.

Ah! le sage craintif, que l'aveiiir attend,

Est de ses grand-; succès moins sûr et moins content.

Sa retraite longtemps le voit dans le silence,

A bien faire, épuiser sa docte vigilance.

Tout roseau, tout caillon, tout chaume est écarté

Qui troublerait un peu le cristal argenté

De son style riant de grâce et de nature,

Doux, liquide, et semblable à l'onde la plus pure.

Il amollit ce mot qui devenait trop dur;

Il éclaircit la unit de ce passage obscur.

Ce vers faible chancelle, il accourt, il l'étaie;

Il voit tout son poème. Il le tâte, il l'essaie.

S'il est sévère et doux; s'il n'y faut rien changer;

S'il coule sur un fil délicat et léger.

A force d'effacer et d'effacer encore,

D'avoir en travaillant joint le soir à l'aurore.

Quand son ouvrage mûr sans broncher, sans périr.

Sur un pied ferme et droit peut enfin se tenir,

Il tente le hasard, et sa modeste plume

Laisse échapper au jour un timide volume.

Alors un juge expert, dans un prudent écrit

Que le jour, la semaine ou le mois a produit.

S'assied, prend sa balance inflexible et subtile :

Nous pensons, nous croyons. — Juge vain et débile,

Si votre cœur s'embrase au vrai souffle des arts.

Eh bien ! que tardez-vous d'offrir à nos regards.

Dans quelque noble essai, leur empreinte suprême?

Nul n'est juge des arts que l'artiste lui-même.

L'étranger n'entre point dans leurs secrets jaloux.

POÈ.MES 185

Sur un arl qui vous fuit et se cache de vous,

De quel droit pensez-vous, croyez-vous quelque chose?

Le sourd va-t-il à Napie, aux cliaiits du Cimarose, •

Marquer d'un doigt savant la mesure et le ton?

L'aveugle, se fiant aux pas de son bâton.

Dans les temples de Rome, au palais de Florence,

Vient-il trouver cent fois, contempler en silence

La toile où Raphaël, ivre d'àrae et de feu.

A fait sur le Thabor étinceler un Dieu?

Celle où du Titien la main suave et fine

A fait couler le sang sous une peau divine?

Certes, pour un auteur, c'est un fardeau bien lourd.

Que d'avoir à soutTrir un juge aveugle et sourd,

Son ignare gaîté, ses ineptes censures.

Ses éloges honteux, pires que ses injures.

Que dis-je? il voit partout lui fondre sur les bras

Mille ennemis nouveaux qu'il ne connaissait pas :

Des tartufes haineux que sa liberté blesse;

Des grands seigneurs altiers, leurs valets, leur maîtresse;

Tel corps obscur et vain qu'il n'aura point vanté

Maint sourcilleux auteur qu'il n'aura point cité ;

Et l'exil, les douleurs, les mépris, l'indigence ;

Et d'un plat Gicéron l'outrageuse éloquence,

Calomniateur grave, oracle du palais,

D'embonpoint et d'hermine et d'ignorance épais.

Voilà ce que l'on trouve où l'on cherche la gloire.

Tels sont les doux sentiers du temple de mémoire.

Mais encore est-ce tout? N'a-t-il pas quelque appui

Qui soutienne ses pas et marche devant lui?

Des appuis!... Eu est-il qui s'offrent au mérite?

Il se lait, il se cache, il est seul dans sa fuite. Ou bien pour compagnons il a quelques amis Comme lui studieux, doux, modestes, soumis. La médiocrité souple, adroite et subtile, Va sous des bras puissants se chercher un asile, Les encense, leur plaît, les dispose à loisir. Eux qui pensent bien faire, ivres d'un sot plaisir, Pour tuer le bon grain que leur présence effraie. Prêtent partout un aide à la stérile ivraie.

Oui, cela était vrai quand les gens puissants étaient des ignorants; mais aujourd'hui que tous les grands seigneurs s'instruisent et font des cours de chaque science...

Ils aiment tous les arts.

D'autre part à la cour,

Ils aiment tous les arts; ils en font leur étude. Trois heures chaque jour laissés en solitude. Ils pensent. D'un système ils dictent des leçons; Ils font de grands discours, de petites chansons; Ils attendent l'instant qu'une illustre couronne Doit les asseoir au Louvre au quarantième trône. Et quand ils dormiront d'un sommeil éternel, Leur successeur viendra, dans un jour solennel. Pleurer un si grand homme aux arts si favorable; Perte, hélas! qui sans lui serait irréparable. Que s'ils n'égalent point ces hommes excellents Qui font métier de l'art, professeur des talents... — Qui font métier de l'art! Oui, le génie en France Est un poste, une charge, un bureau de finance. Certes, je le veux croire; et je vois que le roi Ne les a point nommés à ce sublime emploi.

Ils ne professent point les arts ni le génie. De rimer, de penser, leur inepte manie. Soit ignorance entière ou soit zèle pour eux, Les fait du premier sot admirateurs pompeux. Que de vrais fils du ciel, s'offraat à la lumière, Viennent, sans y songer, les rendre à leur poussière, Soudain le trouble est mis dans leurs petits travaux, Leur insolent orgueil les regarde en rivaux. Bientôt sots protecteurs vont semer les alarmes; Courent, volent partout; partout lèvent les armes; Pour leurs chers idiots criant, prêchant, plaidant; Outrés contre un esprit sublime, indépendant, Qui sous leurs plats regards a refusé de naître: Qu'eux-mêmes prôneraient s'il daignait les connaître, Mais qui, d'un juste orgueil armant son noble front. De leur appui burlesque a rejeté l'affront. Ah! je plains bien les arts quand un sot qui les aime Ose les protéger, les cultiver lui-même ; Et que pour ennemis ils ont de sots auteurs, Et de sots protecteurs et de sols amateurs!

Que les arts cessent donc de mendier l'appui du grand seigneur, que celui-ci les laisse tranquilles.

Le bien qu'il peut leur faire est de ne pas leur nuire.

Sans doute j'aimerais, puisque tels sont leurs vœux, Que, de leurs beaux talents noblement amoureux, D'une main clairvoyante, aux poètes sublimes, Les grands sussent offrir des faveurs magnanimes. J'aimerais mieux qu'en eux bornant tous leurs désirs, Trouvant en eux leur prix, leur gloire, leurs plaisirs.

Les talents plus altiers n'eusseat d'autre pensée,

Que de suivre à grands pas leur route coinniencée,

Sans jamais s'informer, mendiant leurs regards,

S'il est des grands au monde ou s'ils aiment les arts.

Car, au moins, plût au ciel que des sots sans génie,

Seuls, eussent fait des arts l'injusle ignominie!

Mais si de grands esprits, par des travers grossiers,

Presque au niveau des sots s'abaissent les premiers;

Si l'on voit des mortels longtemps simples, modestes,

Étaler en un jour des changements funestes;

Chez un roi, chez un prince en un jour installés.

Soudain ouvrir leurs cœurs si longtemps recelés.

Leur front, de ses bontés que leur génie encense,

Emprunter une abjecte et risible insolence;

Méconnaître, du sein de ces brillants tréteaux

Où l'étaient aux yeux ses Mécènes nouveaux.

Des amis dont jadis la tendresse empressée

A consolé longtemps sa muse délaissée,

On peut juger très-mal et de prose et de vers;

Mais l'honnête homme est juste, il voit tous ces travers :

De tes décisions l'arrogant laconisme.

Tes éclats ricaneurs, appuis d'un froid sophisme ;

D'un silence affecté l'importante hauteur,

A quelque ouvrage lu par un confrère auteur;

Uiic froideur haineuse en tes regards écrite;

D'un éloge fardé la contrainte hypocrite.

Et si, du moins, cncor des juges délicats.

En méprisant ton cœur dont tu fais peu de cas,

Admiraient, comme toi, tes talents, ton ouvrage.

Tu souscrirais sans peine à cet heureux partage.

Mais peu savent assez distinguer leurs mépris.

Et n'y point avec toi conlondre tes écrits; Et ne point mesurer par toi, par ta faiblesse. De tes productions la force et la noblesse. Peu savent en deux parts diviser l'écrivain : Grand et sublime auteur, homme peiit et vain.

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