‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André Chénier (volume 2)Chapitre 81 sur 173 · CHANT TUOISIEME L\ RÉPUBLIQUE DES LETTRES · texte numérisé non relu

CHANT TUOISIEME L\ RÉPUBLIQUE DES LETTRES

Reperies qui, ob similitudinem morum, aliéna malelacta sibi objectari putent. — Tacit., Annal., bb. IV, cap. "33. — Si irascare, adgnita videntur, ibid., 35.

Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde.

Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde !

Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi,

Mas fait dans mon asile et mon maître et mon roi.

Mou Louvre est sous le toit, sur ma tète il s'abaisse.

De ses premiers regards l'orient le caresse.

Lit, sièges, table y sont portant de toutes parts

Livres, dessins, crayons, confusément épars.

Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.

Là, dans un calme pur, je médite en silence

Ce qu'un jour je veux être; et, seul à m'applaudir,

Je sème la moisson que je veux recueillir.

Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines,

Amasser le butin de mes courses lointaines ;

Soit qu'en un livre antique à loisir engagé,

Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé;

Soit phitôt que, passant et vallons et rivières, J'aie au loia parcouru les terres étraugères. D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m'enrichit et tout m'appelle; et, chaque ciel M'oQ'rant quelque dépouille utile et précieuse. Je remplis lentement ma ruche industrieuse ^ Une pauvreté mâle est mon unique bien.

Je ne suis rien, n'ai rien, n'attends rien, neveux rien. Quel prince est libéral, et quel est méchant homme, *^«t un soin qui jamais ne troublera mon somme.

Pour moi, sans vouloir proposer mon exemple pour modèle, je ne suis jamais plus content que lorsqu'un ami me rapporte qu'une société de ces grands qui protègent a entendu mon nom avec étonnement, s'en est informé; que jamais ils n'ont entendu mon nom ;

Que jamais à leur table on ne m'ouït rien lire;

Que les journaux fameux n'ont point connu ma lyre.

Ils demandent, ils interrogent, ils s'étonnent qu'il ait osé avoir de l'esprit loin d'eux ;

Que les muses jamais, pour plaire à l'univers, N'ont dans leur almanach enregistré mes vers.

Non que je veuille rire aux dépens de la naissance unie aux talents, mais ceux qui ont de vrais talents ne protègent point...

Haïssant également de la part de ceux qui m'écouteraient lire :

Les éloges pompeux d'hyperbole échaufifés ; Les bâillements muets en silence étouffés;

1. Ce morceau, depuis // n'esl que d'être roi, a paru dans l'éditioD de 18 19.

L'orgueil distrait et morue et l'oblique satire A la louange amère, au perfide sourire ; L'ignorance capable au ton grave et prudent; L'envie à l'œil pervers, qui, d'une noire dent, Se mord, en écoutant, sa lèvre empoisonnée; L'engoùment aux gros yeux, à la bouche étonnée : Puis, bel esprit nouveau, cent beaux esprits soudain Vous tâteront le flanc, l'épigramme à la main. Je ne suis point armé; je présente l'olive : La paix, messieurs, la paix; je crains et je m'esquive Dès que sur un visage éclatent à mes yeux. D'un nez railleur et fia les plis malicieux.

Rien n'égale la morgue d'un homme revêtu de quelque magistrature littéraire,

•Quoique souvent, hélas! à ses tristes enfants,

11 ait, comme Priam, survécu trop longtemps.

Que ses yeux tout en pleurs aient, devers l'ombre noire,

Vu passer dès longtemps le convoi de sa gloire;

Que, son obscurité le cachant aux affronts.

Lui seul de ses écrits ait retenu les noms.

De ce sublime orgueil la burlesque démence

Loke, Hume, Shaft'sbury, ni Pope, ni Rousseau, Platon que pas à pas Gicéron accompagne, Le vertueux Charron, ni le sage Montagne, N'ont point connu d'Alcide assez grand, assez fort,

Etc

. . . . dans le sein d'un assembleur de rimes

Car les auteurs fameux, d'^uvie inquiétés, Ne se livrent point tous à ce plaisant délire D'orgueil colère et franc dont l'excès nous f lit rire. Il en est, et plus d'un, qui craignant les mépris, ]Met à nuire tout l'art qu'il met dans ses écrits; S'observe, écoute, voit, jamais ne se déchaîne; Ménage son honneur et satisfait sa haine ; Qui, de tout sot vénal industrieux ami, El de tout noble esprit soupçonneux ennemi. Jaloux de régner seul, tremblant pour sa couronne, Vrai sultan, ne veut point de frère auprès du trône < ; Sous vos pas, en riant, sème un piège inconnu; Tue et ne s'arme point, frappe sans être vu; Et, dans ses vils succès d'hypocrite vengeance, Vous plaint tout haut du mal qu'il vous fait en silence.

Mais d'envie et de fiel si ses vers sont livides, Mais s'il vend sans pudeur aux tyrans homicides. Lui, sa dignité d'homme, et le sort des humains. Son livre pour jamais est tombé de mes mains. D'un style ingénieux que sa fertile adresse Répande autour de lui la grâce enchanteresse. Ce fleuve pur et clair décèle et trahit mieux Uii fond noir de poisons qui repousse les yeux-.

1. L'auteur a rais lui-même en regard Je ce vers la note que voici ; Voy. Pope au prol. des Satires, y. 193. [G. de Chénier.)

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