‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 142 sur 232 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Mais ne m'a-t-elle pas juré d'être infidèle?

Mais n'est-ce donc pas moi qu'elle a banni loin d'elle?

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Mais sa voix intrépide, et ses yeux, et sou frout, Ne se vantaient-ils pas de m'avoir fait affront? C'est donc pour essuyer quelque nouvel outrage, Pour l'accabler moi-même et d'insulte et de rage ; La prier, la maudire, invoquer le cercueil, Que je retourne encor vers son funeste seuil, Errant dans cette nuit turbulente, orageuse, -Moins que ce triste cœur noire et tumultueuse?

Ce n'était pas ainsi que, sans crainte et sans bruit. Jadis à la faveur d'une plus belle nuit. Invisible, attendu par des baisers de flamme... 0 toi, jeune imprudent que séduit une femme, Si ton cœur veut en croire un cœur trop agité. Ne courbe point la tète au joug de la beauté. Ris plutôt de ses feux et méprise ses charmes. Vois d'un œil sec et froid ses soupirs et ses larmes. Règne en tyran cruel ; aime à la voir souffrir ; Laisse-la toute seule et transir et mourir. Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles, Son souris venimeux, ses caresses mortelles. Ah ! si tu connaissais de quel art inouï La perfide enivra ce cœur qu'elle a trahi ! De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne!) Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne 1 Avait-elle bien pu vivre et ne lu'aimer pas ? Coiïbien de fois, de joie expirante en mes bras. Faible, exhalant à peine une voix amoureuse : «Ah! dicjux! s'écriait-elle, ah ! que je suis heureuse!» Combien de fois encor, d'uriC brûlante main Pressant avec fureur ma tête sur son sein,

Ses cris me reprochaient des caresses paisibles;

Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles ;

Le feu qui la brûlait ne pouvait m'enflammer,

Et mon sexe cruel ne savait point aimer.

Et moi, fier et confus de son inquiétude,

Je faisais le procès à mon ingratitude :

Je plaignais son amour, et j'accusais le mien ;

Je haïssais mon cœur si peu digue du sien.

Je frissonne. Ah! je sens que je m'approche d'elle. Oui, je la vois, grands dieux! cette maison cruelle Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas. Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n'avait point, sans pitié même feinte, Rassasié mon cœur et de fiel et d'absinthe. Ah 1 d'affronts aujourd'hui je la veux accabler. De véritables pleurs de ses yeux vont couler. Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère. Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce silence indulgent qui semble caresser. Oui pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui, laissons le dépit et l'injure farouche : Allons, je veux entrer le rire sur la bouche. Le front calme et serein. Camille, je veux voir S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir. Prends courage, mon cœur : de douces espérances Me disent qu'aujourd'hui finiront tes souffrances.

L'art des transports de l'âme est ua faible inlerprète;

L'art ne fait que des vers ; le cœur seul est poète.

Sous sa fécondité le génie opprimé

Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.

Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle

Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.

Son cœur dicte ; il écrit. A ce maître divin

11 ne fait qu'obéir et que prêter sa main.

S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,

Si la folâtre joie et la jeunesse ardente

Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs.

Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,

Brillants de la santé qui luit sur son visage,

Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.

Si, pauvre et généreux, son cœur vient de souffrir

Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir ;

Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère.

L'oublie en écoutant une amour étrangère ;

De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,

Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés,

Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes,

Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.

Toujours vrai, son discours souvent se contredit.

Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit.

Vainement la pensée est rapide et volage :

Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage.

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