‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 171 sur 232 · Édition · texte numérisé non relu

Édition

246 f:LÉGIE

Et me tendait le bras et m'api)elait près d'elle. Les songes ne sont point capricieux et vains; Ils ne vont point tromper les esprits des humains De rOlyrape souvent un songe est la réponse. Dans tous ceux des amants la vérité s'annonce. Quel air suave et frais! le beau ciel! le beau jour ! Les dieux mêle gardaient; il est fait pour l'amour.

Quel charme de trouver la beauté paresseuse, De -venir visiter sa couche matineuse, De venir la surprendre au moment que ses yeux S'efforcent de s'ouvrir à la clarté des cieux ; Douce dans son éclat, et fraîche et reposée, Semblable aux autres Qeurs, filles de la rosée. Oh! quand j'arriverai, si, livrée au repos, Ses yeux n'ont point encor secoué les pavots. Oh! je me glisserai vers la plume indolente. Doucement, pas à pas, et ma main caressante Et mes fougueux transports feront à son sonunoil Succéder un subit, mais un charmant réveil ; Elle reconnaîtra le mortel qui l'adore.

Et mes baisers longtemps empêcheront encore Sur ses yeux, sur sa bouche, empressés de courir, Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s'ouvrir.

Mais j'entrevois enfin sa porte souhaitée. Que de bruit! que de chars! quelle foule agitée! Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or Et moi tout mon bonheur, Camille, mon trésor. Hier, quand malgré moi je quittai son asile.

Elle m'a dit : « Pourquoi l'éloigner de Camille? Tu sais bien que je meurs si tu n'es près de moi. » Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi. Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire. M'a vu passer le seuil et s'est mis à sourire. Bon! j'ai su (les amants sont guidés par les dieux) Monter sans nul obstacle et j'ai fui tous les yeux.

Ah! que vois-je?... Pourquoi ma porte accoutumée.

Cette porte secrète, est-elle donc fermée?

Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi. L'on ne vient pas.

Ciel! elle n'est point seule! On murmure tout bas.

Ah ! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble.

On se bâte; l'on court ; on vient enfin ; je tremble.

Qu'est-ce donc? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais ?

Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits ?

Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée

D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée?

J'ai cru, prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux

Des murmures secrets, des pas tumultueux.

Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite ?

Perfide! un autre amant?... Ciel! elle a pris la fuile.

Ah! dieux! je suis trahi. Mais je prétends savoir...

Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez! mais fol espoir!

La digne confidente auprès de sa maîtresse

Lui travaille à loisir quelque subtile adresse,

Quelque discours profond et de raisons pourvu,

Par qui ce que j'ai vu, je ne l'aurai point vu.

Dieux! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide!)

S'asseyant, effrontée à la fois et timide,

Voulant hâter l'effort de ses pas languissants,

Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants, Abattue, et sa voix altérée, incertaine, Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine, Ses cheveux en désordre et rejusfés en vain. Et son haleine encore agitée, et son sein... Des caresses de feu sur son sein imprimées. Et de baisers récents ses lèvres enflammées. J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit. Sans même oser répondre, interdite, elle fuit, Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge; Et moi, comme abusé des promesses d'un songe, Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité, Plein d'amour et de joie et de tranquillité 1

Page 1