XXXV
LA L^MPE.
0 nuit! j'avais juré d'aimer cette infidèle;
Sa bouche me jurait une amour éternelle.
Et c'est toi qu'attestait notre commun serment.
L'ingrate s'est livrée aux bras d'une autre amant,
Lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure,
Et c'est encore toi qu'atteste la parjure!
1. Édition ilc 1819. Le litre a été .ijoutii par les éililours. Nous le conservons parce que celte pièce est connue sous ce titre.
La 25<^ épigramme d'.\sciépiade a fourni le sujet de cette élégie, développée par des emprunts à une épigraninie de Méléagro anth. V, 8J.
Et toi, lampe nocturne, astre cher à l'amour, Sur le marbre posée, ô toi! qui, jusqu'au jour. De ta prison de verre éclairais nos tendresses. C'est toi qui fus témoin de ses douces promesses; Mais, hélas! avec toi son amour incertain Allait se consumant, et s'éteignit enfin; Avec toi les serments de celte bouche aimée S'envolèrent bientôt en légère fumée.
Près de son lit, c'est moi qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux ; Et tu ne t'éteins pas à l'aspect de son crime ! Et tu sers aux plaisirs d'un rival qui m'opprime! Tu peux, fausse comme elle et comme elle sans foi. Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi. Montrant à d'autres yeux, que tu guides sur elle. Combien elle est perfide et combien elle est belle!
— Poète malheureux, de quoi m'accuses-tu?
Pour te la conserver j'ai fait ce que j'ai pu.
Mes yeux dans ses forfaits même ont su la poursuivre.
Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre.
Hier, elle semblait en efforts languissants
Avoir peine à traîner ses pas et ses accents.
Le jour venait de fuir, je commençais à luire;
Sa couche la reçut, et je l'ouïs te dire
Que de son corps souffrant les débiles langueurs
D'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs.
Tu l'embrasses, tu pars, tu la vois endormie.
A peine tu sortais, que cette porte amie
S'ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois
Un amant aperçu pour la première fois.
Elle alors d'une voix tremblante et favorable
Lui disait : « Non, partez ; non, je suis trop coupable. »
Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras.
Le jeune homme près d'elle arrivait pas à pas.
Alors je vis s'unir ces deux bouches perfides.
En des baisers liés par leurs langues humides ;
.l'en entendais le bruit. Le traître, d'une main
Pressait avidement les globes de son sein;
L'autre... les plis du lin qui cachait ses ravages
M'empêchaient de la suivre et de voir tes outrages.
Malgré quelques combats, bientôt après je vis.
Loin jelés à l'écart et voiles et tapis.
Tout jusqu'au lin flottant, sa défense dernière.
Aux regards, aux fureurs la livrant tout entière,
Étaler de ses flancs l'albâtre ardent et pur,
Lis, ébène, coi'ail, roses, veines d'azur,
Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée,
De sa nudité seule embellie et parée.
Quand vos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller
La vit sous ^es baisers dormir et s'éveiller,
Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance,
Et qu'elle, en souriant, maudissait ma présence.
En vain au dieu d'amour, que je crus ton appui,
Je demandai la voix qu'il me donne aujourd'hui.
Je voulais reprocher tes pleurs à l'infidèle;
Je l'aurais appelée ingrate, criminelle.
Du moins, pour réveiller dans leur profane sein
Le remords, la terreur, je m'agitai soudain.
Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante
Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante.
Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux,
Et, d'une voix mourante, elle dit : œ Ah! grands dieux! Faut-il, quand tes désirs fout taire mes murmuros, Voir encor ce témoin qui compte mes parjures ! 3> Elle s'élance ; et lui, la serrant dans ses bras, La retenait, disant : a Non, non, ne l'éteins pas. y>
Elle lutte et s'échappe, et ma clarté rebelle
Sous sa lèvre eutr'ouverte en vain plie et chancelle^
Elle me suit, redouble, et sou souffle envieux
Me ravit la lumière et me ferme les yeux.
Je cessai de brûler : suis mon exemple, cesse.
On aime un autre amant, aime une autre maîtresse :
Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi.
Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.
XXWIP
Je suis né pour l'amour, j'ai connu ses travaux ;
Mais, certes, sans mesure il m'accable de maux :
A porter ce revers mon âme est impuissante.
Eh quoi ! beauté divine, incomparable amante.
Je vous perds! Quoi, par vous nos liens sont rompus!
Vous le voulez; adieu, vous ne me verrez plus :
Du besoin de tromper ma fuite vous délivre.
Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre !
Mais vous fûtes toujours l'arbitre de mon sort.
Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort.
Oui, sans mourir, hélas ! on ne perd point vos charmes.
< . Édition 1819.
Ah! que ii'êtes-vous là pour voir couler mes larmes!
Pour coanaître mou cœur, vos fers, vos cruautés,
Tout l'amour qui m'embrase et que vous méritez !
Pourtant, que taut-ii faire? on dit (dois-je le croire?)
Qu'aisément de vos traits on bannit la mémoire;
Que jusqu'ici vos bras inconstants et légers
Ont reçu mille amants comme moi passagers ;
Que l'ennui de vous perdre, où mon âme succombe,
N'a d'aucun malheureux accéléré la tombe.
Gomme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser;
De vous, comme eux encor, je pourrai me passer.
Mais quoi ! je vous jurai d'éternelles tendresses!
Et quand vous m'avez fait, vous, les mêmes promesses,
N'était-ce rien qu'un piège ? Il n'a point réussi.
J'ai fait comme vous-même : ah! l'on vous trompe aussi
Tous, dans l'art de tromper maîtresse sans émule.
Vous avez donc pensé, perfide trop crédule.
Qu'un amant, par vous-même instruit au changement.
N'oserait, comme vous, abuser d'un serment?
En moi c'était vengeance; à vous ce fut un crinie.
A tort un agresseur dispute à sa victime
Des armes dont son bras s'est servi le premier;
Le fer a droit d'ouvrir le flanc du meurtrier.
Trahir qui nous trahit est juste autant qu'utile.
Et l'inventeur cruel du taureau de Sicile, ,
Lui-même à l'essayer justement condamné,
A fait mugir l'airain qu'il avait façonné.
Maintenant, poursuivez : il suffit qu'on vous voie.
Vos filets aisément feront une autre pi-oie;
le m'en fie à votre art moins uu'à votre beauté.
Toutefois, songez-y, fuyez la vanité.
Vous me devez un peu celte beauté nouvelle;
Vos attraits sont à moi, c'est moi qui vous fis belle.
Soit orgueil, indulgence ou captieux détour.
Soit que mon cœur, gagné par vos semblants d'amour,
D'un peu d'aveuglement n'ait point su se défendie
(Car mon cœur est si bon et ma muse est si tendre 1),
Je vins à vos genoux, en soupirs caressants,
D'un vers adulateur vous prodiguer l'encens ;
De vos regards éteints la tristesse chagrine
Fut bientôt dans mes vers une langueur divine.
Ce corps fluet, débile et presque inanimé,
En un corps tout nouveau dans mes vers traiisfoimé.
S'élançait léger, souple; ils vous portaient la vie;
Des nymphes, dans mes vers, vous excitiez l'envie.
Que de fois sur vos traits, par ma muse polis.
Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lis !
Tandis qu'au doux réveil de l'aurore fleurie
Vos traits n'offraient aux yeux qu'une pâleur flétrii;,
Et le soir,^embellis de tout l'art du matin.
N'avaient de rose, hélas! qu'un peu trop de carmin.
Ces folles visions, des flammes dévorées,
Ont péri, grâce a»x dieux, pour jamais ignorées.
Sur la foi de mes vers mes amis transportés
Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés.
Vous voyaient, et soudain, dans leur surprise extiôMC,
Se demandaient tout bas si c'était bien vous-même,
Et, de mes yeux séduits plaignant la trahison,
M'indiquaient l'ellébore ami de la raison.
a Quoi! c'est là cet objet d'un si pompeux hommage î 1. 13
Dieux! quels flols de vapeurs inondent son visage ! Ses yeux si doux sont morts : elle croit qu'elle vit, Esoulape doit seul approcher de sou lit ; » Et puis tout ce qu'eu vous je leur montrais de gràco N'était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte : ils ne concevaient pas Quel charme si puissant m'attirait dans vos bras. Dans vos bras! qu'ai je dit? Oh non ! Vénns avare Ne m'a point fait un don qui fut toujours si rare. Si je l'ai cru longtemps, après votre serment, Je vous crois, et jamais une belle ne ment ; Jamais de vos bontés la confidente amie Ne vint m'ouvrir la nuit une porte endormie, Et jusqu'au lit de pourpre, eu cent détours obscurs, Guider ma main errante à pas muets et sûrs. Je l'ai cru, pardonnez; mais ce sera, je pense. Oui, c'est qu'à mon sommeil plein de votre présence. Un songe officieux, enfant de mes désirs, M'apporte votre image et de vagues plaisirs. Celte faute à vos yeux doit s'excuser peut-être ; Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre. Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux. Cherchez, aimez, trompez mille imprudents rivaux ; Je ne leur dirai point que vous êtes perhde, Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide. Que vous êtes plus tendre alors qu'un noir dessein. Pour troubler leur repos, veille dans votre sein; Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse, Quitter avec ojiprobre une indigne nuùlresse; Vous pleurerez, et moi, j'apprendrai vos douleurs Sans même les entendre ou rire de vos pleurs.
Elégies 255
XXXVlIIi