‹ Œuvres poétiques; précédées d'une étude sur André ChénierChapitre 26 sur 232 · On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du Mendiant · texte numérisé non relu

On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du Mendiant

Le toit s'égaie et rit de raille odeurs divines ;

il est traduit des Noces de Thétis et de Pelée :

Queis permulsa domus jucundo risit odore.

On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poème entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la m("ino forme le poème mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle; on est en plein Lucrèce :

Sur leur base d'argent, des formes animées... Elèvent dans leurs mains des torches enflammées...

Si non aurea sunt juvenum simulacra per œdes Lampadas igniferas manibus retimentia dextris

Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique d'Homère {Odyssée, liv. VII, vers lÔO). André les avait tous présents à la fois. — Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Proraéthée. L'humble li.è.lre a dit :

Decipit

l-'ons prima multos ; rara mens intelligit

Quod interiore condidit cura anouh;

Lii ANDRÉ CHÉNIER

Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un peu évanouis de tant de l)oèles antiques; on ferait passer devant soi toutes les (lues questions de la poétique française; on les agiterait à loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore: on ferait son œuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne franchira pas, c'est là le train de la vie.

Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles publiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure ^ de croire intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude, uniquement propres à faire mieux connaître un poète, un homme, lequel, après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur la brèche sociale, et mourir?

1er février 1839.

et Cliénier :

L'inventeur est celui...

Q.ui, fouillant des objets les plus sombres retraites. Etale et fait briller leurs richesses secrètes,

N'est-ce li qu'une reiiconlre? N'est-ce pas une heureuse traductioa (lu prosaïque î'n^erio»' awjulus, et fouillant pour intelligil? — Un a un échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.

{. C'était le moment de ce qu'on a appelé la Coalition, dans laquelle les gagnants de Juillet, sous préte.vle qu'on n'avait pas le vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère et à le vouloir renverser coijte que coûte, comme si la dynastie était assez fondée et de force ii résister au contre-coup.

PAR SAINTE-BEUVE un

En parlant l'autre jour de Montaigne, et en le présentant au milieu des dissensions civiles avec toute sa philosophie, tout son bon sens et toute sa grâce, je n'ai pas prétendu offrir un modèle, mais seulement un portrait. Ici, c'est un autre portrait que je voudrais montrer en regard, et d'une nature toute différente, d'un caractère non moins enviable et cher aux gens de bien. André Chénier va nous personnifier en lui une autre manièie d'être et de se comporter en temps de révolution, une manière de sentir plus active, plus passionnée, plus dévouée et plus prodigue d'ellemême, une maaière moins philosophique sans doute , mais plus héroïque. Supposez non plus du tout un Montaigne, mais un Etienne de La Boëtie vivant en 89 et en 93, ou encore un Vauvenargues à cette double date, et vous aurez André Chénier.

Par nature, par instinct et par vocation, il n'était nullement un homme politique : il aimait avant tout la retraite, l'étude, la méditation, une société d'amis intimes, une tendre et amoureuse rêverie. Ses mâles pensées elles-mêmes se tournaient volontiers en considérations solitaires, et s'enfermaient, pour mûrir, en de lents écrits. Que si quelque événement public venait à éclater et à faire vibrer les âmes, il y prenait part avec ardeur, avec élévation; mais il aimait à rentrer aussitôt après dans ses studieux sentiers, du côté où était sa ruche, toute remplie, comme il dit, d'un poétique miel. Tel il fut pendant des années.

Liv ANDRÉ CHÉNIER

avant que le grand orage vînt l'arracher à ses pensées habituelles et le lancer dans l'arène politique. Isolé par goût, sans autre ambition que celle des Lettres, des saintes Lettres, comme 11 les appelle, n'aspirant à rien tant qu'à les voir se retremper aux grandes sources et se régénérer, ne désespérant point d'y aider pour sa part en un siècle dont il appréciait les germes de vie et aussi la corruption et la décadence, il n'entra jamais dans la politique qu'à la façon d'un particulier généreux qui vient remplir son devoir envers la cause commune, dire tout haut ce qu'il pense, applaudir ou s'indigner énergiquement. Ne lui demandez point de jugement approfondi ni de révélations directes sur les hommes et les personnages en scène : il pourra porter quelques-uns de ces jugements sur les personnes tout à la fin et après l'expérience faite : mais d'abord il ne les juge que d'après l'ensemble de leur rôle et de leur action, et comme on peut le faire au premier rang du parterre. Ou plutôt, et pour prendre une comparaison plus noble et plus d'accord avec son caractère, André Chénier, par ses vœux, par ses souhaits, par ses chagrins d'honnête homme, par ses conseils et ses colères môme, représente assez bien le chef du chœur dans les anciennes tragédies. Sans entrer dans les secrets de l'action, il la juge sur sa portée visible et sur son développement ; il l'applaudit, il la gourmande, il essaye de la contenir dans les voies de la morale et de la raison; il se donne du moins à lui-même et à tous les honnêtes gens la satisfaction d'exprimer tout haut ses sentiments sincères, et, à certains moments plus vifs, il est entraîné, il

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