PAR SAINTE-BEUVE LV
s'avance et se compromet auprès des principaux personnages, jusqu'à mériter pour un temps prochain leur désignation et leur vengeance. C'est comme si, dans VAntigone de Sophocle, un jeune homme du chœur sortait tout à coup des rangs, transporté de pitié pour la noble vierge, invectivait le tyran au nom de la victime, et méritait que Créon l'envoyât mourir avec elle. Antigone, pour André Ghénier, c'était la Justice, c'était la Patrie.
Né en 1762 à Gonstantinople, d'une mère grecque, nourri d'abord en France sous le beau ciel du Languedoc, après ses études faites à Paris au collège de Navarre, il essaya quelque temps de la vie militaire ; mais, dégoûté bientôt des exemples et des mœurs oisives de garnison, il chercha l'indépendance. La jeunesse croit aisément se la procurer. 11 eut quelquesunes de ces années consacrées à l'étude , à l'amitic , aux voyages, à la poésie. La dure nécessité pourtant, comme il l'appelle, le rengagea dans une carrière ; il fut attaché à la diplomatie et passa jusqu'à trois ans à Londres, trois années d'ennui, de souffrance et de contrainte. La Révolution de 89 le trouva dans cette position , et il ne tarda pas à s'en affranchir. André Ghénier partageait à beaucoup d'égards les idées de son siècle, ses espérances, ses illusions même. Ge n'est pas qu'il ne l'eût jugé au moral et littérairement : oc Pour moi, dit-il, ouvrant les yeux autour de moi au sortir de l'enfance, je vis que l'argent et l'intrigue sont presque la seule voie pour aller à tout; je résolus donc dès lors, sans examiner si les circonstances me le permettaient, de vivre toujours
Lvi ANDRÉ CHÉNIER
loin de toute atlaire, avec mes amis, dans la retraite et dans la plus entière liberté. » Comme tous ceux qui portent en eux l'idéal, il était très-vite capable de dégoût et de dédain. Pourtant cette misanthropie première ne tint pas devant les grands événements et les promesses de 89. Le serment du Jeu de Paume le transporta. Il n'avait que vingt-sept ans, et, pendant deux années encore, jusqu'en 1792, nous le voyons prendre part au mouvement dans une certaine mesure, donner en quelques occasions des conseils par la presse, ne pas être persuadé à l'avance de leur inefficacité ; en un mot, il est plus citoyen que philosophe, et il se définit lui-même à ce moment a un homme pour qui il ne sera point de bonheur, s'il ne voit point la France libre et sage; qui soupire après l'instant où tous les hommes connaîtront toute l'étendue de leurs droits et de leurs devoirs ; qui gémit de voir la vérité soutenue comme une faction, les droits les plus légitimes défendus par des moyens injustes et violents, et qui voudrait enfin qu'on eût raison d'une manière raisonnable. »
Ce premier moment qui nous laisse voir André Chénier dans la modération toujours, mais pas encore dans la résistance, se distingue par quelques écrits, dont le plus remarqué fut celui qui a pour litre ; Avis aux Français sur leurs véritables Ennemis, et qui parut d'abord dans le numéro XIH du Journal de la Société de 89. Il est signé du nom de l'auteur et porte la date de Passy, 24 août 1790. La ligne honorable d'André Chénier s'y dessine déjà tout enlière :
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Lorsqu'une grande nation , dit-il en commençant, après avoir vieilli dans l'erreur et l'insouciance, lasse enfin de malheurs et d'oppression, se réveille de cette longue léthargie, et, par une insurrection juste et légitime, rentre dans tous ses droits et renverse l'ordre de choses qui les violait tous, elle ne peut en un instant se trouver établie et calme dans le nouvel état qui doit succéder à l'ancien. La forte impulsion donnée à une si pesante masse la fait vaciller quelque temps avant de pouvoir prendre son assiette.
Et il va chercher quels sont les moyens de Ini faire icprendre cette assiette le plus tôt possible, et quelles sont les causes ennemies qui s'opposent à l'établissesement le plus prompt d'un ordre nouveau.
Mais d'abord, à la manière dont il présente les choses et dont il attaque son sujet, nous voyons bien que nous ne sommes ici ni avec Mirabeau ni avec Montaigne. A cette date de 1790, et dès le mois de février, Mirabeau, jugeant de son coup d'œll d'homme d'État le fond de la situation et les troubles de toute sorte prêts à éclater dans vingt endroits du royaume, disait énergiquemeut : œ II a encore l'aplomb des grandes masses, mais il n'a que celui-là, et il est impossible de deviner quel sera le résultat de la crise qui commence, s En fait, six mois et dix mois auparavant, Mirabeau jugeait les choses bien autremeiit aventurées et compromises. — Et le philosoplie Montaigne, en son temps, embrassant d'un coup d'oeil ces grandes révolutions radicales qui ont la prétention de faire table rase et de tout rebâtir à neuf, disait:
Rien ne presse un Etat que l'innovation ; le change-
Lvm ANDRÉ CHENIER
ment donne leur forme à l'injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l'étayer ; on peut s'opposer à ce que l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloigne trop de nos commencements et principes ; mais d'entreprendre de refondre une si grande masse et de changer les fondements d'un si grand bâtiment, c'est à faire à ceux qui, pour décrasser, effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle, et guérir les maladies par la mort.
André Chénier, dans sa vue plus limitée et tout appliquée aux choses présentes, va dénoncer quelquesuns des plus sérieux dangers, sans les prévoir peutêtre aussi grands qu'ils sont, et sans désespérer encore de l'ensemble. Dans la comparaison qu'on serait tenté d'établir entre lui et les deux grands esprits précédemment cités, il reprendra ses avantages du moins par la précision de son attaque et par son courage.
Il fait voir d'abord, au lendemain d'une révolution et d'un changement si universel, la politique s'emparant de tous les esprits, chacun prétendant concourir à la chose publique autrement que par une docilité raisonnée, chacun voulant à son tour porter le drapeau, et une foule de nouveaux-venus taxant de tiédeur ceux qui, depuis de longues années, imbus et nourris d'idées de liberté, se sont trouvés prêts d'avance à ce qui arrive, et qui demeurent modérés et fermes. Il montre une foule de gens irréfléchis, passionnés, obéissant à leur fougue, à leurs intérêts de parti, au mot d'ordre des habiles; semant des rumeurs vagues ou des imputations atroces ; inquiétant l'opinion , la laliguanl dans une stagnante anarchie, et troublant
PAR SAINTE-BEUVE lix
les législateurs eux-mêmes daus l'œuvre dcsnouveaux Établissements politiques. De tous côtés on s'accuse de conspirations, de complots, sans voir qu'à la fin il y a danger a que notre inquiétude errante et nos soupçons indéterminés, dit-il, ne nous jettent dans un de ces combats de nuit où l'on frappe amis et ennemis. 3> C'est cette confusion de rumeurs et ce nuage gros d'alarmes qu'André Ghénier a surtout à cœur d'éclaircir et de démêler. Les vrais, les principaux ennemis de la Révolution, il se le demande, où sont-ils?
Les ennemis du dehors, il les réduit à ce qu'ils sont, il ne les méconnaît pas, mais il ne se les exagère pas; les émigrés de même. Dans tous les cas, si l'on a des ennemis au dehors, si l'on en a aussi au dedans , il faut de l'union pour les combattre et en triompher, et ce qui s'oppose le plus à cette union, c'est ce malheureux penchant aux soupçons, au tumulte, aux insurrections, qui est fomenté en France, et qui l'est surtout par une foule d'orateurs et d'écrivains : a Tout ce qui s'est fait de bien et de mal daus cette Révolution est dû à des écrits », dit André Ghénier; et il s'en prend hardiment à ceux qui sout les auteurs du mal, à «: ces hommes qui fatiguent sans cesse l'esprit public , qui le font flotter d'opinions vagues en opinions vagues, d'excès en excès, sans lui donner le temps de s'affermir, qui usent et épuisent l'enthousiasme national contre des fantômes, au point qu'il n'aura peut-être plus de force s'il se présente un véritable combat. » Il se fait leur dénonciateur déclaré et commence contre eux sa guerre à moii ;
i.x ANDRE CHliNIER
Comme la plupart des hommes, dit-il, ont des passions fortes et un jugement faible, dans ce moment luraultiieux, toutes les passions étant en mouvement, ils veulent tous agir et ne savent point ce qu'il faut faire, ce qui les met bientôt à la merci des scélérats habiles : alors, l'homme sage les suit des yeux ; il regarde où ils tendent ; il observe leurs démarches et leurs préceptes; il linit peut-être par démêler quels intérêts les animent, et il les déclare ennemis publics, s'il est vrai qu'ils prêchent une doctrine propre à égarer , reculer , détériorer l'esprit public.
Et il s'attache à définir ce que c'est que Vcsprit public dans un pays libre et véritablement digne de ce nom :
N'est-ce pas une certaine raison générale, une certaine sagesse pratique et com,me de routine, à peu près également départie entre tous les citoyens, et toujours d'accord et de niveau avec toutes les institutions publiques ; par laquelle chaque citoyen connaît bien ce qui lui appartient et par conséquent ce qui appartient aux autres; par laquelle chaque citoyen connaît bien ce qui est dû à la société entière et s'y prête de tout son pouvoir; par laquelle chaque citoyen respecte sa propre personne dans autrui, et ses droits dans ceux d'autrui?... Et quand la société dure depuis assez longtemps pour que tout cela soit dans tous une habitude innée et soit devenu une sorte de religion, je dirais presque de superstition , certes alors un pays a le meilleur esprit public qu'il puisse avoir.
On était loin de là en 90 : en est-on beaucoup plus près aujourd'hui? André Chénier, dans cet Avis aux Français, s'efTorcc de susciter le? sentiments capables de créer un tel esprit. 11 tAcIic d'élever les âmes, de les animer au bien par la grandeur doscirconstances:
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«. La France n'est point dans ce moment chargée de ses seuls intérêts; la cause de l'Europe entière est déposée dans ses mains... On peut dire que la race humaine est maintenant occupée à faire sur nos têtes une grande expérience. » A côté de l'Iionneur insigne de la réussite, il déroule les suites incalculables d*ua revers. Par tous les moyens, par toutes les raisons, il provoque une ligue active et vigilante de tous les citoyens probes et sages, une concorde courageuse et presque un vertueux 'complot de leur part pour conjurer les efTorls contraires de la sottise et de la perversité. Il montre ces efforts subversifs toujours renaissants et infatigables, et les oppose, pour la stimuler, à la tiédeur des honnêtes gens, qui, oc ennemis de tout ce qui peut avoir l'air de violence, se reposant sur la bonté de leur cause, espérant trop des hommes, parce qu'ils savent que, tôt ou tard, ils reviennent à la raison ; espérant trop du temps, parce qu'ils savent que, tôt ou tard, il leur fait justice; perdent les moments favorables, laissent dégénérer leur prudence en timidité, se découragent, composent avec l'avenir, et, enveloppés de leur conscience, finissent par s'endormir dans une bonne volonté immobile et dans une sorte d'innocence léthargique. » Pour lui, il ne fera point ainsi: tout résolu qu'il était d'abord à ne point sortir de son obscurité, à ne point faire entendre sa voix inconnue au milieu de cette confusion de clameurs, il a pensé qu'il fallait triompher de ces réserves d'amour-propre plutôt encore que de modestie, et payer, coûte que coûte, son tribut pour le salut commun;
LXii ANDRE GllENll-R
J'ai de plus, ajoute-t-il, goûté quelque joie à mériter l'estime des gens de bien en m'ofl'rant à la haiue et aux injures de cet amas de brouillons corrupteurs que j'ai démasqués. J'ai cru servir la liberté en la vengeant de leurs louanges. Si, comme je l'espère encore, ils succombent sous le poids de la raison, il sera honorable d'avoir, ne fut-ce qu'un peu, contribué à leur chute. S'ils triomphent, ce sont gens par qui il vaut mieux être pendu que regardé comme ami. »
Et ici, nous retrouvons le sentiment fondamental de rinspiratiou d'André Chénier pendant toute la Révolution. Il le dira et le redira sans cesse : œ II est beau, il est même doux d'ôtre opprimé pour la vertu. »
Environ deux ans après son Aois aux Français, dénonçant dans le Journal de Paris (n» du 29 mars 1792) la pompe factieuse et l'espèce de triomphe indigne décerné aux soldats suisses du régiment de Chàleauvieux, il terminera en s'adressanl à ceux qui demandent à quoi bon écrire si souvent contre des partis puissants et audacieux, car on s'y brise et on s'expose soi-même à leurs représailles, à leurs invectives :
Je réponds, dit-il, qu'en effet une immense multitude d'hommes parlent et décident d'api'ès des passions aveugles, et croient juger, mais que ceux qui le savent ne mettent aucun prix à leurs louanges, et ne sont point blessés do leurs injures.
J'ajoute qu'il est bon, qu'il est honorable, qu'il est doux, de se présenter par des vérités sévères, à la haine des despotes insolents qui tyrannisent la liberté au nom de la liberté même.
Quand dus brouillons tout-puissants, ivres d'avarice et d'orgueil, tombent détruits par leui-s propres excès, alors
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leurs complices, leurs amis, leurs pareils, les foulent aux pieds; et l'homme de bien, en applaudissant à leur chute, ne se mêle point à la foule qui les outrage. Mais jusque-là, même en supposant que l'exemple d'une courageuse franchise ne soit d'aucune utilité, démasquer sans aucun ménagement des factieux avides et injustes, est un plaisir qui n'est pas indigne d'un honnête homme.
Enfin, c'est le même sentiment qu'il prête h Charlotte Corday , dans l'Ode éloquente où il l'a célébrée :
Oh ! quel noble dédain fit sourire ta bouche, Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, Crut te fair pâlir aux menaces de mort !
Tel se dessine à nous André Chénier, dans sa courte et vaillante carrière politique. Ce qui l'anime et le dirige, ce n'est pas la pensée [d'un politique supérieur, ambitieux et généreux, qui veut arriver au pouvoir et l'arracher des mains d'indignes adversaires. Le sentiment qui le jette hors de lui et le porte en avant est surtout moral : c'est la haine de l'homme intelligent contre les brouillons, de l'homme d'esprit contre la sottise , de l'homme de cœur contre les lâches manœuvres elles infamies; c'est le dédain d'un stoïcien passionné et méprisant contre la tourbe de ceux qui suivent le torrent populaire et qui flagornent aujourd'hui la multitude comme ils auraient hier adulé les rois; c'est l'expression irrésistible d'une noble satire qui lui échappe, qui se profère avec indignation et bonheur, qui se satisfait quand même, diitelle ne produire d'autre effet en s'exhalant que de soulager une bile généreuse. Son inspiration en ceci
i.Mv ANDRE ClIENIER
est encore antique; elle relève de celle de Tacite et de V homme juste d'Horace: elle rappelle de vertueux accents de Juvénal ou de Perse, quelque chose comme un Gaton poète, un Alceste lyrique, et qui sait, au besoin, s'armer de l'ïambe.
Orgueil et courage, orgueil et plaisir à se trouver à part, seul debout, exposé à la rage des méchants, quand les lâches et les hébétés se taisent, il entre beaucoup de cela dans rinspiration politique d'André Ghénier.
Ce mot de brouillons revient perpétuellement dans sa bouche pour flétrir ses adversaires : c'est le stigmate iiaiirimé par un esprit juste et ferme au genre de défaut qui lui est le plus antipathique et qui le fait le plus souffrir.
André Ghénier entra décidément dans la polémique au Journal de Paris, par un article du 12 février 1792 contre la ridicule et indécente Préface que Manuel avait mise en tôte des Lettres de Mirabeau et de Sophie, C'est l'écrivain homme de goût qui s'irrite d'abord et qui s'indigne de cette violation inouïe de la raison et de la pudeur dans la langue. Lui, amateur des sources antiques, toujours en quête des saines et bonnes disciplines, qui voudrait ])roduire dans son style la tranquiUité modeste et hardie de ses pensées; lui qui, dans les belles pages de prose où il ébauche des projets d'ouvrages sévères, aspire et atteint à la concision latine, à la nerveuse et succulente brièveté d'un Sallusle honnête homme et vertueux, on conçoit la colère à la Desprcaux, et plus qu'à la Despréaux, qui dut le saisir en voyant un tel débordement de déclamations
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soi-disant philosophiques, de facéties galantes el de genlillesseslibertines,découlant de la plume d'un bel esprit formé à l'école de Danton. Se séparant, pour le mie ux flétrir, du faux bon ton qui n'avait jamais été le sien, et revendiquant le vrai bon ton éternel et naturel, celui qui est tel pour toute âme bien née, et qu'aucune révolution n'est en droit d'abolir : «. Tout homme qui a une âme bonne et franche, s'écriait-il, n'a-t-il pas eu soi une justesse de sentiment et de pensées, une dignité d'expressions, une gaieté facile et décente, un respect pour les vraies bienséances, qui est en effet le bon ton, puisque l'honnêteté n'en aura jamais d'autre ? »
Une autre de ses indignations et de ses colères, qui causa finalement sa perte par l'offense mortelle qu'il fit à CoUot d'Herbois, est celle que lui causa la fêle triomphale décernée (ou tolérée) par la Ville de Paris eu l'honneur des Suisses de Châteauvieux. Il faut se rappeler que ces soldats, après s'être révoltés à Nancy deux années auparavant et avoir pillé la caisse du régiment, avaient été, au nombre de quarante ou cinquante, condamnés aux galères d'après les lois de la justice fédérale en vigueur parmi les troupes suisses. Non content de les amnistier en mars 1792, on voulut encore les célébrer, et Collot d'Herbois fit la motion factieuse de leur décerner un honneur public. Tout à l'heure, c'était l'écrivan et l'homme de goût, dans Chénier, qui se révoltait contre Manuel; ici, c'est le militaire qui prend feu contre Collot d'Herbois, c'est le gentilhomme qui a porté l'épée et qui sait ce que c'est que la religion du drapeau. Lui, qui eût été
Lxvi ANDRÉ CHÉNIER
un digue soldat de Xénophon, il sent toute sa conscience héroïque se soulever à l'idée de cette violation de la discipline et de l'honneur érigée en exploit. Il faut l'entendre qualifier cette scandaleuse bacchanale, cette bambochade ignominieuse, que favorisaient la lâcheté des Corps constitués et l'immortelle badauderie parisienne, et s'écrier, par un mouvement digue d'un Ancien :
On dit que, dans toutes les places publiques où passera cette pompe, les statues seront voilées. Et, sans m'arrèter à demander de quel droit des particuliers qui donnent une fête à leurs amis s'avisent dévoiler les monuments publics, je dirai que si, en effet, cette misérable orgie a lieu, ce ne sont point les images des despotes qui doivent être couvertes d'un crêpe funèbre, c'est le visage de tous les hommes de bien, de tous les Français soumis aux lois, insultés par les succès de soldats qui s'arment contre les décrets et pillent leur caisse militaire. C'est à toute la jeunesse du royaume, à toutes les gardes nationales, de j)rendre les couleurs du deuil, lorsque l'assassinat de leurs frères est parmi nous un titre do gloire pour des étrangers. C'est l'armée dont il faut voiler les yeux pour qu'elle ne voie point quel prix obtiennent l'indiscipline et la révolte. C'est à l'Assemblée nationale, c'est au Roi, c'est à tous les administrateurs, c'est à la Patrie entière à s'envelopper la tête pour n'être pas de complaisants ou de silencieux témoins d'un outrage fait à toutes les autorités et à la Patrie entière. C'est le livre de la Loi qu'il faut couvrir, lorsque ceux qui en ont déchiré les pages à coups de fusil reçoivent des honneurs civiques.
Et se retournant contre le maire Pétion qui, dans une Lettre à ses concitoyens, avait répondu avec une astuce niaise et une bénignilc captieuse que cette fêle, si on n'y avait vu que ce qui était, n'avait qu'un ca-
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ractère privé, innocent et fraternel, et que l'esprit public s'élève et se fortifie au milieu des amusements civiques, André Chénier l'enferme dans ce dilemme : a Dans un pays qui est témoin d'une telle fête, de deux choses l'une : ou c'est l'autorité qui la donne, ou il n'y a point d'autorité dans ce pays-là. »
Le même sentiment militaire d'André Chénier, dcjcà si noblement irrité dans l'affaire des Suisses, s'anime de nouveau et éclate par les plus beaux accents, à l'occasion de l'assassinat du général Dillon, massacré après un échec de ses propres soldats près de Lille, en 1792. André Chénier en tire sujet d'adjurations éloquentes et véritablement patriotiques : « 0 vous tous, dont l'âme sait sentir ce qui est honnête et bon; vous tous qui avez une patrie, et qui savez ce que c'est qu'une patrie!... élevez donc la voix, montrezvous... Ce moment est le seul qui nous reste : c'est le moment précis où nous allons décider de notre avenir... La perte d'un poste est peu de chose, mais l'honneur de la France a été plus compromis par de détestables actions qu'il ne l'avait été depuis des siècles, s II réclame la punition énergique, exemplaire des coupables ; il fait entendre de grandes vérités: Œ Souvenez-vous que rien n'est plus humain, plus indulgent, plus doux, que la sévère inflexibilité des lois justes; que rien n'est plus cruel, plus impitoyable, que la clémence pour le crime ; qu'il n'est point d'autre liberté que l'asservissement aux lois. »
Un caractère essentiel à noter dans ces articles de prose d'André Chénier, c'est que si le poète s'y marque par l'élévation et la chaleur du sentiment, par le
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désintéressement de la pensée et presque le détachement du succès, par une certaine ardeur enfin d'héroïsme et de sacrifice, il ne donne pourtant au style aucune couleur particulière. La métaphore s'y montre rarement. La langue est noble, pure, ferme, pas trèséclatante : elle pourrait même , par moments , l'être plus , sans le paraître trop. Ce qui me frappe, c'est la raison et l'énergie : l'idée du talent ne vient qu'après. On y sentirait par endroits le souffle éloquent et véhément de l'orateur, plus encore que la veine du poète. André Chéuier, fidèle en ceci au goût antique, ne mêle point les genres.
Un des points les plus importants de la polémique d'André Ghénier est la dénonciation qu'il fil de la Société des Jacobins, dans l'article intitulé: De la Cause des Désordres qui troublent la France et arrêtent l'Établissement de la Liberté, et inséré dans le Supplément au Journal de Paris, du 26 février 1T92. Il montre que cette Société, et toutes celles qui en dépendent, ces Confréries usurpatrices, œ se tenant toutes par la main, forment une sorte de chaîne électrique autour de la France »; qu'elles forment un État dans TjÉ'faf; que <c l'organisation de ces Sociétés est le système le plus complet de désorganisation sociale qu'il y ait jamais eu sur la terre. » C'est à cette Société des Jacobins qu'il pensait encore, quand il disait: œAux talents et à la capacité près, ils ressemblent à la Société des Jésuites. » Il fait sentir la distinction profonde qu'il y a entre le vrai peuple, dont, suivant lui, la bourgeoisie laborieuse est le noyau, et ces Sociétés, où un infiniment petit nombre de Français parais-
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sent un grand nombre, parce qu'ils sont réunis et qu'ils crient :
Quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle, ou quelques troupes de bandits qui pillent des boutiques, sont effrontément appelés le Peuple; et les plus insolents despotes n'ont jamais reçu des courtisans les plus avides un encens plus vil et plus fastidieux que l'adulation impure dont deux ou trois mille usurpateurs de la souveraineté nationale sont enivrés chaque jour par les écrivains et les orateurs de ces Sociétés qui agitent la France.
Aristote et Burke avaient déjà remarqué que le caractère moral du démagogue flatteur du peuple, et celui du courtisan flatteur des rois, se ressemblent identiquement au fond. La forme seule de la majesté qu'ils flattent a changé: l'un de ces rois n'a qu'une tête, l'autre en a cinq cent mille. Le procédé, d'ailleurs, de bassesse est le même. André Chéuier a remarqué spirituellement qu'au théâtre on flagorne le peuple, depuis qu'il est souverain , aussi platement qu'on flagornait le roi,dutempsqueleroi était tout, etque le parterre, qui représente le peuple en personne, applaudit et ait répéter toutes les maximes adulatrices en son honneur aussi naïvement que Louis XIV fredonnait les prologues de Quinault à sa louange, pendant qu'on lui mettait ses souliers et sa perruque.
Je me borne à indiquer cette polémique d'André Ghénier contre les Jacobins, d'oîi résulta une discussion publique et par écrit avec son frère Marie-Joseph, membre et alors défenseur de cette dangereuse Société Les témoins et les gens de parti firent de leur mieux
Lxx ANDRÉ CHÉNIER
pour envenimer celte dissidence des deux frères, laquelle, du resle, n'eut jamais le caractère qu'on a voulu lui prêter. Leur brouille ne fut que de quelques mois. Lorsque après le 10 août, André Chénier, souffrant et retire delà polémique, voulut aller à Versailles pour s'y reposer et y refaire sa santé, ce fut Marie- Joseph même qui lui loua cette petite maison où il a écrit ses dernières odes si élevées et si touchantes^
André Chénier, d'ailleurs, ne jugeait point Marie- Joseph et ses tragédies révolutionnaires avec la sévérité qu'on pourrait supposer d'après l'esprit modéré de l'ensemble de ses doctrines. Il se retrouvait frère et un peu partial à cet endroit. Dans un écrit daté de 91 et intitulé Réflexions sur l'Esprit de parti, il se montre injuste et vraiment injurieux pour Burke, et le désir de venger son frère de ce que Burke avait dit sur la tragédie de Charles IX dans son fameux pamphlet y entre pour quelque chose.
En général, la politique d'André Chénier doit être envisagée comme une politique de droiture et de cœur, émanée d'une simple et haute inspiration personnelle. Attaché à la Constitution de 91, la jugeant praticable malgré ses défauts, croyant que la question serait résolue si tous les honnêtes gens s'unissaient pour prêter main-forte à cette loi une fois promulguée, seul d'ailleurs, ne tenant à aucun parti, à aucune secte, ne connaissant pas môme les rédacteurs du
1. Je ticus ce fait de M. Gabriel do Clu'nier, neveu des deux poêles.
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Journal de Paris, dans lequel il publie ses articles, se bornant à user de cette méthode commode des Suppléments, qui permettait alors à chacun de publier ses réflexions à ses frais, il répondait hardiment à ceux qui voulaient établir une solidarité entre lui et les personnes à côté de qui il écrivait : a II n'existe entre nous d'association que du genre de celles qui arment vingt villages contre une bande de voleurs, d Sa politique, en quelque sorte isolée et solitaire, se dessine nettement à l'occasion de la hideuse journée du 20 juin. Par un mouvement généreux et tout chevaleresque, il se déclare plus à découvert que jamais pour le roi entre le 20 juin et le 10 août; il félicite le pauvre Louis XVI, si humilié et si insulté, de sou attitude honorable dans cette j)remièrc journée. Par un sentiment délicat, il voudrait faire arriver une parole de consolation à son cœur : « Puisse-t-il lire avec quelque plaisir, écrit-il, ces expressions d'une respectueuse estime de la part d'un homme sans intérêts comme sans désirs, qui n'a jamais écrit que sous la dictée de sa conscience ; à qui le langage des courtisans sera toujours inconnu ; aussi passionné que personne pour la véritable égalité, mais qui rougirait de lui-même s'il refusait un éclatant hommage à des actions vertueuses par lesciuelles un roi s'efTorce d'expier les maux que tant d'autres rois ont faits aux hommes ! » Il suppose, il rédige une Adresse de ce même roi à l'Assemblée, datée de juin 1792, et où il le fait parler avec autant de bon sens que de dignité. Il lui prête un rôle impossible après le 20 juin et quand la partie est déjà perdue : ce jour, en effet, qui