‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 105 sur 113 · A LA PATRIE. JO · texte numérisé non relu

A LA PATRIE. JO

Mon âme était présente à tes grandes batailles, Et je sais ce que c'est que de mourir vaincu.

Mais je sais qu'on revit, après mille défaites, A force de vertu, pur d'orgueil et de fiel ; Je sais pour tes soldats ce qu'ont pu tes prophètes, Rien qu'en tenant leurs coeurs élevés vers le ciel.

Je ne cesserai point d'aiguillonner les âmes, De leur crier, plus haut ! quand tout les pousse en bas, De prêcher le mépris des vanités infâmes... C'est ainsi qu'on les dresse à de meilleurs combats.

D'autres, plus mollement, sculptent l'or et l'ivoire ; Dans cet art je m'incline et j'ai plus d'un vainqueur ; Je prescris le devoir, la lutte méritoire, Et j'ai tâché d'apprendre à gouverner mon cœur.

Si l'homme encore intact et qui vient de me lire, Devant le bon chemin hésite un seul moment. Si quelques sons douteux s'échappent de ma lyre... Je brise et foule aux pieds le perfide instrument.

Peut-être ai-je lancé des rimes trop amères Et trop d'âpres dédains aux puissances du jour; Mais Dieu sait si l'orgueil alluma ces colères : La vigueur de ma haine attestait mon amour.

Je la puis avouer... el l'écarter sans honte; Je sais ce que je garde et je vois l'avenir : Mon cœur sent, de partout, l'éternité qui monte... C'est une ardeur d'aimer, d'espérer, de bénir !

Elle me vient dicter mon suprême cantique; Les présages meilleurs abondent... et je veux, A l'heure du départ, comme un rapsode antique, Sur tout ce que j'aimais répandre à (lots mes vœux.

Sur toi d'abord, ô terre, ô plaines, ô montagnes, Pour que Dieu multiplie, avec le sang gaulois. Les présents du travail dans nos rudes campagnes, Et les fortes vertus, filles des justes lois;

Pour qu'un soleil plus pur et vainqueur des orages Repeuple tes coteaux de leurs ceps généreux; Pour que les grands esprits, issus des grands courages. Renaissent de tes flancs et qu'ils s'aiment entre eux ;

Pour que nos fiers printemps aient de sages automnes. Des fruits qu'après nos fleurs on nous puisse envier, Et que la paix nous tresse, en solides couronnes. De l'une à l'autre mer, le chêne et l'olivier;

Sur nos vieilles cités, mères de l'industrie, Pour que l'âme y grandisse à l'abri des clameurs; Sur tout ce que j'adore en ce seul mot : Patrie... Pour la beauté des arts qui fait celle des mœurs;

Pour que ta France, ô Christ, en miracles abonde. Que son peuple soit tien, triomphant ou souffrant, Et qu'on dise à jamais dans l'histoire du monde : (( L'œuvre de Dieu s'y fait des mains du peuple franc. »

Cher pays, je m'en vais dormir sous tes grands chênes. D'un inutile amour j'emporte les remords.

A LA PATRIE. JOp

Pourtant, s'il faut livrer des batailles prochaines, Parmi tes bons soldats compte aussi tes vieux morts.

Tu le sais mieux que moi, chère âme de la France, Les amours que Dieu veut survivent au trépas; Tous ceux qui dans le Christ ont mis leur espérance, L'immense éternité ne les sépare pas.

Aux œuvres d'ici-bas, fidèles ouvrières.

Les âmes de nos morts ont la meilleure part; Il se forme un faisceau d'indomptables prières, Des légions d'esprits qui vaincront tôt ou tard.

Du jour où tu reçus ton illustre baptême, Où le Christ a dressé tes premiers bataillons, Du temps des vieux croisés à notre temps lui-même, Tes soldats dans le ciel comptent par millions.

Revêtus à jamais de l'armure des anges. Ils veillent sur ta gloire, ils veillent sur ta foi ; Ton plus obscur enfant, admis dans ces phalanges, Sous d'invincibles chefs y combattra pour toi.

Demeure à ta charrue, oublie un peu ton glaive ; Garde la patience, et souffre s'il le faut : Mais si des grands combats demain le jour se lève. Affronte-les sans peur... Ils sont gagnés là-haut.

Décembre 1879.

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