‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 24 sur 113 · LA DERNIERE FEE · texte numérisé non relu

LA DERNIERE FEE

Entré dans ces jardins, l'homme s'y renouvelle ; L'œil est plus clairvoyant, la nature est plus belle; On vient, tout est nouveau, rien ne semble inconnu; On l'avait dans le cœur, on s'en est souvenu. La fleur qu'en d'autres champs on dédaignait la veille, Cueillie en ces doux lieux paraît une merveille. Les oiseaux chantent mieux sur des arbres plus verts. Qui donc s'est transformé, notre âme ou l'univers? Rien; le cœur bat de même et la terre gravite; Mais un hôte meilleur tous les deux les habite. Ainsi quand sur nos pas, la main dans notre main, Un envoyé du ciel revêt le corps humain, Il nous est tout pareil, son front n'a rien d'étrange, L'œil ne voit qu'un mortel, l'esprit adore un ange.

Dans ce monde imprévu, le chanteur chevalier Se guidait seul, ainsi qu'en un lieu familier. Jamais de son passé plus vivantes images N'ont mieux rempli son cœur et reçu plus d'hommages, Et, sMl en croit ce cœur, jamais il n'a goûté,

72 LESVOIX DU SILENCE.

Jamais, avant ce jour, il n'a vu la beauté.

C'est un liomme nouveau, comme après le baptême,

Guéri, plus fort, plus pur, mais qui reste lui-même.

Jusque dans son harnais par les combats terni. Rien ne s'était changé, tout s'était rajeuni : Panache et lambrequins revenaient sur son casque, Comme sur un vieil arbre un feuillage fantasque; Comme un ciel dont la pluie a nettoyé l'azur, La cuirasse éclatait d'or sur un acier pur ; Sur l'écu, dont la rouille en un moment s'efface. Les émaux reverdis brillaient comme une glace; Sellé, harnaché d'or, à l'ombre d'un tilleul, Bayard impatient hennit avec orgueil ; La harpe, hier encore oubliée ou perdue, Résonne avec la brise aux rameaux suspendue.

Le preux dans ce doux monde errait en liberté,

Ne sachant s'il marchait ou s'il était porté ;

Joyeux et confiant, il parcourait en maître

Ces prés vierges encor, croyant les reconnaître.

Il revoyait plus beaux, dans ce frais paradis,

Tous les lieux où son cœur avait saigné jadis.

Là, comme entre les pins, une cime de neige

Blanche au-dessus d'uu bois noir, touffu, mais sans piège,

Montait la Tour d'ivoire ; un soleil d'Orient

Illuminait son front candide et souriant.

On eût dit ces créneaux doués de la parole.

De ce nid de colombe un chant léger s'envole.

Un appel, une voix qui convie; et le preux

Montait d'un pas réglé sur ces rythmes heureux.

LA TOUR d'ivoire. 7J

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