CHOEUR
Toi qui veux prendre à toute chose Ce que la main n'y peut saisir ; Qui rêves l'éternelle rose, Des amours où l'on se repose, Un bonheur exempt de désir;
Toi qui poursuis la beauté pure, Le lis que nul doigt n'a terni ; Toi qui veux aimer sans mesure, Savourer ta doucj blessure Et t'enivrer de l'intiiii,
Suspends tes armes en trophée :
C'est ici l'éclatant séjour Où toute guerre est étouffée, Où règne la dernière fée, Où fleurit le dernier amour.
Viens l'asseoir, tu verras près d'elle Tes pleurs séchés, tes maux guéris ; C'est la sœur que ton âme appelle; C'est la dernière et la plus belle Qui reste au bois de leurs Péris.
Dans la forêt joyeuse et folle, Quand l'arbre du Christ fut planté, Le jour où la dernière idole.
Où l'essaim trompeur et frivole Fuyaient ce lieu désenchanté ;
OÙ les fleurs dont le suc enivre Mouraient à l'ombre de la croix, Une fée a lu le saint Livre; Et Dieu lui donna de survivre Et la fit reine de ces bois.
Car elle a pris à l'Évangile
Ses inexprimables douceurs;
Elle est plus simple et moins fragile,
Elle est faite d'une autre argile
Que la plus pure entre ses sœurs.
Elle est docile, humble, apaisée, Cachant ses discrètes vertus; Et les anges l'ont baptisée De quelques gouttes de rosée Avec une fleur de lotus.
Ce baptême a fixé son âme ; Jadis fleur, oiseau, rayon d'or, Brise ou vapeur, rosée ou flamme, La Péri devint une femme...
Tout son pouvoir lui reste encor.
Un ermite est venu prescrire Le Sylvain, le Faune indiscret, Les dieux de la danse et du rire; Mais la fée a gardé l'empire Des doux rêves dans la forêt.
Fouille les monts et les vallées.
Plus d'autre fée ou de lutin ;
LA TOUR d'ivoire. 75
Toutes ces belles désolées Tu sais qu'elles sont envolées Avec les brumes du matin :
L'une ardente et qui t'a fait boire Dans sa rose un acre poison, Et la folle aux ailes de moire, Et la sombre à l'écharpe noire Qui t'endormait sur le gazon.
Renonce à leurs molles caresses; A l'ombre des bois chevelus Ne rêve plus d'autres ivresses; Ces terribles enchanteresses, Tu ne les rencontreras plus.
Ma tour en cache une plus belle; Viens ! subis son charme vainqueur, En vain tu lui serais rebelle, Tu ne verras jamais plus qu'elle Dans la nature et dans ton cœur.
Il marche et, vers la tour, suit la voix qui Tinvite ; Ce chant le contenait, s'il s'élançait trop vite. Il va, d'un pas égal, humble, et franchit le seuil; Sur les cent degrés d'or il monte sans orgueil, Il entre. Une lueur, à chaque instant croissante, Dès l'abord inondait la salle éblouissante. Au milieu, sur un trône aux multiples couleurs Fait d'un arbre vivant tout couvert de ses fleurs. Est assise une femme ou trône une statue; D'une blancheur de neige elle était revêtue,
Lumineuse, immobile en son geste cliarmant Comme une (jioile fixe au fond du firmament. La sjriiine clarté qui l'enveloppe toute Semble de son beau corps émaner goutte à goutte, Et circule autour d'elle en de si chauds torrents Que la voûte et les murs deviennent transparents; Et son regard, sans rien qii l'arrête ou le voile, S'étend, comme en plein ciel des sommets d'une étoile.
Pénétré jusqu'au cœur de ce our calme et doux,
Le chevalier s'incline et fléchit les genoux
Et, sans lever les yeux sur l'éclatante image,
Se reconnaît vassal et prête son hommage.
Or, du milieu des fleurs, la fée aux doigts de lis
Tout à coup de son voile écarte les longs plis
Et la rustique enfant, l'innocente sirène.
Aussi fraîche, apparaît dans ses habits de reine.
L'amoureux reconnaît ce qu'il avait aimé :
Sur ce front, dans ces yeux, rien ne s'est transformé ;
C'est la même, et pourtant elle est plus belle encore ;
Des grâces du bonheur sa beauté se décore,
El, dans cet appareil de l'amour triomphant.
L'ange a pu révéler ce que voilait l'enfant.
Et leurs mains se joignaient, dans une douce étreinte;
Et le respect entre eux restait pur de la crainte;
Et les tendres discours achevés par les j'eux
Mêlaient et confondaient ces deux esprits joyeux.
— « Je vous devinais bien, et l'humble pastourelle Etait mieux qu'une reine, était une immortelle, n
— « J'étais, quand j'ai senti pour la première fois,
LA TOUR d'ivoire.
J'étais moins qu'une fl^ur, moins qu'un oiseau des bois;
Un souffle eût dissipé mon âme aérienne;
J'étais à peine un rêve avant d'être chrétienne;
Et mon âme impalpable, à travers le ciel bleu,
Reçut son corps de vierge en s'élançant vers Dieu.
Sur tout ce qui sourit, vole, embaume et soupire,
Sur la brise et les fljurs je garde un vague empire ;
Mais mon sort fut lié par un enchantement
A celui d'un mortel, d'un autre cœur aimant.
11 fallait que la fée, afin de rester femme,
D'unir les deux splendeurs de la forme et de l'âme.
Sût, au printemps marqué, d'un amour idéal
Inspirer dans ces bois un chevalier féal.
Un seul jour me restait, et j'allais disparaître...
Vous m'aimez ! après Dieu vous m'avez donné l'être.
— « Vous m'avez arraché, dans ma profonde nuit. Au sombre esprit du mal qui seul m'aurait conduit ; Et des hôtes méchants de la forêt impure,
Vos yeux m'ont préservé bien mieux que mon armure. Mais, pourquoi, l'immortelle en quête d'un amant. Voiler sa royauté sous un déguisement ? Pourquoi, bergère usant d'un si long stratagème, Nejn'avoir rien montré que l'ombre de vous-même ?
— « Si j'ai ces quelques dons, cachés à mon miroir, Qu'aidés de votre coeur, vos yeux ont cru me voir, Si, sous l'habit grossier d'une humble bergerette, J'ai voulu me garder dans une ombre discrète, C'est qu'en mon faible coeur tout prêt à se donner C'était à votre cœur de lire et deviner.
Ce qu'on chérit surtout dans l'autre âme qu'on aime,
78 LESVOIX DU SILENCE.
C'est le joyau secret qu'on a trouvé soi-même; Après que le trésor s'est pleinement ouvert, On croit posséder mieux ce qu'on a découvert ; Et pour mieux être à vous, j'ai voulu, je le gage, Etre une découverte, ou plutôt votre ouvrage.
- — « S'il faut, pour le réduire et le mieux faire sien, Connaître un cœur à fond, vous m'appartenez bien ! J'ai pénétré, j'ai vu briller votre âme entière, Comme je vois ce front dans un Hot de lumière.
— « L'éclat des fleurs varie avec l'éclat du jour ; Ce que j'ai de beauté me vient de votre amour. »
Et, sur l'échelle d'or promenant leur extase, Ils parcouraient la tour du sommet à la base. Les salons constellés du feu des diamants, Et, dans un demi-jour, mille réduits charmants. Puis à travers les bois, les vergers, les prairies. Pas à pas, ils cueillaient la fleur des rêveries; Goiltaient, en souriant, sur des arbres amis Tous les fruits délicats au pur amour permis. Parfois ces deux aiglons, ou ces deux hirondelles, Jusqu'au fond de l'azur volaient à tire-d'ailes. Leur âme, en ses élans fiers ou capricieux. Des sublimes pensers parcouraient les dix cieux. Ce couple allait ainsi, gai, souriant, austère; Tantôt perçant le ciel, tantôt rasant la terre; Comme aux jours de l'Eden le premier couple humain. Ils glissaient dans les fleurs en se tenant la main. La vipère infernale expirait sur l'entrée; Car la croix dominait cette chaste contrée.
Ils se disaient tout bas des mots inachevés Et compris sans parole aussitôt que rêvés : Un regard, un soupir, une main mieux pressée, Je ne sais quel accent aclievaient leur pensée. Ces deux cœurs se mêlaient comme deux coupes d'or Qui du miel et du vin se versent le trésor; Dans le doux sacrifice offert d'une même âme, L'un répandait l'encens, l'autre attisait la flamme. Ainsi, pour louer Dieu dans un hymne commun, Le ciel donne une brise et la terre un parfum.
C'étaient de longs propos, mais un plus long silence Où l'esprit se recueille et tout à coup s'élance. Où le rêve poursuit le geste commencé, Où tout s'exprime, enfin, sans un mot prononcé.
Le jardin tout entier s'était fait leur complice :
Les oiseaux dans les nids, la tleur dans son calice.
L'arbre avec ses rameaux, l'herbe au fond des sillons.
Dans les blés la cigale et les humbles grillons,
La couleur du nuage et le bruit des fontaines,
Le profil rougissant des montagnes lointaines,
La nature attentive avec sa voix de sœur
Traduisaient aussitôt ce que sentait le cœur.
Et, rien qu'à l'écouter, si joyeuse et si tendre.
Rien qu'à lavoir, l'un l'autre ils pouvaient se comprendre
Tant les vives splendeurs, tant les bruits d'alentour.
N'étaient rien qu'un reflet, qu'un écho de l'amour.
80 LESVOIXDU