‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 30 sur 113 · SILVA NOVA · texte numérisé non relu

SILVA NOVA

L'insecte qui s'envole à mes pieds de la mousse.

Moi, je suis ce courant qui m'attire et me pousse,

Repris par la jeunesse et l'instinct d'autrefois,

Je marche allègrement, car j'ai senti les bois.

Cinq coureurs inégaux, dont la gaîté me gagne,

Bondissent près de moi, vrais fils de la montagne-

L'aîné, déjà, me prête une robuste main;

La mienne au plus petit allège le chemin,

Et, tous, joyeux, grimpants, chantants, roulés dans l'herbe,

Nous allons par les fleurs, et chacun fait sa gerbe.

Au détour d'un rocher, le coteau m'apparaît

Où trôna seul, jadis, le roi de la forêt.

Etonnés, dans une ombre où tout chante et fourmille,

Trouvant, au lieu du père, une immense famille.

Nous entrons sous un dôme où de minces piliers

Formaient d'étroits arceaux et poussaient par milliers.

Les rameaux enlacés verdoyaient sur nos têtes.

Tout un peuple d'oiseaux y célébrait ses fêtes;

Les nids et les essaims, effrayés par moments.

Nous poursuivaient de cris et de bourdonnements.

Le bois se défendait, vierge encor de visites.

D'inextricables nœuds, ronces et clématites.

Le troëiie et le buis nous retenaient captifs.

Les hêtres et les pins, les érables, les ifs.

Semés là par le vent des montagnes prochaines,

Y luttaient de vigueur avec les jeunes chênes.

Tout vivait sur ce sol que j'avais laissé nu.

L'homme absent, il semblait que Dieu fût revenu ;

Tout avait refleuri sous sa main paternelle.

C'était au lieu d'un chêne une forêt nouvelle.

Un seul vide, au milieu de la verte prison,

ç6 LESVOIX DU SILENCE.

Laissait le bleu du ciel percer jusqu'au gazon, Et marquait, sur le sol, d'un tertre circulaire, La place où fut le tronc du géant séculaire. C'était comme l'autel du sanctuaire ombreux; Un soleil éclatant l'ornait de mille feux. Les digitales d'or, des fleurs de toute espèce, Des touft'es degrandslis montaient de l'herbe épaisse. L'air n'était que parfums, et ce réduit charmant Appelait la prière et le recueillement.

Je m'assis. Mon troupeau vagabond et folâtre, Mes chevreaux, par les bois, bondissaient loin du pâtre ; Et, seul, lançant un mot vers eux, de temps en temps, Je repris le poème interrompu vingt ans.

Qu'il est bon, dans cette ombre où le vent seul murmure, Sous ces arbres heureux, conseillers de la paix, Qu'il est bon de mêler son âme à la nature. Et d'exister sans vivre au fond d'un bois épais;

Laissant monter la sève, en silence amassée.

Du tronc dans les rameaux et jusqu'au fruit vermeil,

Et le rêve plus mûr devenir la pensée

Par l'insensible effort du temps et du soleil !

J'aime en ces lieux sacrés l'âme qui s'y recueille Pour éclater plus tard en mille êtres divers.

El ce travail sans bruit qui refait feuille à feuille L'arbre et l'esprit de l'homme et l'immense univers.

Dieu vous garde, ô forêts! de notre impatience. Le temps qui nous échappe au chêne est assuré. Que l'avarice impie et la demi-science Ignorent longuement votre asile sacré.

Croissez avec lenteur dans le creux des ravines, Sur ces sommets dont l'homme a décharné les os ; La nature aura vite effacé nos ruines, Si nous la respectons dans son puissant repos.

En groupes fraternels croissez, ô jeunes chênes! Des signes effrayants brillent de toute part ; Unis pour mieux braver les tempêtes prochaines Faites-vous l'un à l'autre un amoureux rempart.

Chaque automne à vos pieds la feuille s'amoncelle Elle a refait un sol à ce roc dévasté. Vous amassez là-haut, pour la race nouvelle. Un réservoir de vie et de fécondité.

Les oiseaux disparus reviendront avec l'ombre; Chaque arbre aura, l'été, son limpide concert; Et le riche oasis, peuplé d'hôtes sans nombre. S'étendra tous les jours aux dépens du désert.

Neige et pluie et rosée iront de branche en branche, Et la mousse, à vos pieds, les boira longuement; Et l'eau s'y fera source, au lieu d'être avalanche, Pour fuir dans le vallon avec un bruit charmant.

Et tout reverdira; les fils des m(?Tairies j

Verront s'emplir encor les puits di leurs aïeux; 1 Tout, les fruits des vergers et les (leurs des prairies, Tout nous vient de ces bois cachés sur les hauts lieux.

Dans CCS temples ombreux, de jour en jour plus rares, Respectons le trésor des germes infinis ; Fermons la forêt sainte aux bûcherons avares; Laissons grandir l'arbuste et se peupler les nids.

Peut-être avec ces bois un monde recommence, Et, pareil au grand arbre où Dieu m'a visité, Un de ces rejetons, devenu chêne immense. Tiendra sous ses rameaux tout un peuple abrité;

Et les fils de mes fils viendront, rêveurs paisibles, Chantant d'un cœur plus pur et plus épanoui. Reprendre avec l'oracle et les voix invisibles Le sublime entretien dont j'ai si peu joui.

Peut-être un d'eux, priant sous ce dôme sonore, Verra l'hôte attendu sortir des antres verts, Et, vainqueur sans combat du sphinx qui nous dévore, Emportera d'ici le mot de l'univers.

Ah ! qu'ils soient plus heureux du moins que nous ne somm( Qu'ils ne connaissent pas la honte de servir ; Qu'ils cherchent ici Dieu, mais sans y fuir les hommes, Et qu'alors le devoir ne soit plus de haïr.

Que l'accord fraternel des hêtres et des chênes Serve aux humains d'exemple et leur dicte ses lois ;

LE MOIS DES MORTS. 99

Et que la liberté, seul remède à nos haines,

Règne autour des palais comme au fond des grands bois.

Décembre 1S63.

LE MOIS DES MORTS

Novembre a mis, comme un suaire, Sa longue robe de brouillards; Le soleil, dans nos cieux blafards, Semble une lampe mortuaire.

Les feuilles pendent en haillons Au noir squelette de la vigne.

Et, là-bas, fument des sillons Près de ces tombeaux qu'on aligne.

Le semeur, en grand appareil, Donne au champ la façon dernière; Comme un mort promis au réveil, Le grain est couché sous la terre.

Mais rien ne parle encor d'espoir; Tout s'endort et tout se recueille;

Univers/Tàs*

BIBLIOThfECA ^itaviensis

Il n'est resté ni fleur ni feuille; Le sol est gris, le ciel est noir.

Connais-tu ces buissons moroses?

C'est l'aubépine et l'églantier.

Où sont les roses du sentier

Et les mains qui cueillaient ces roses?

Dans ces prés ne retourne pas Le bois mort, que le vent y sème, Avec la trace de vos pas, A caché le sentier lui-même.

Tu peux marcher jusqu'à la nuit; Tu seras seul avec ton livre:

On refuse, hélas ! de te suivre Oîi, jadis, on t'avait conduit.

Tu n'aurais là d'autre cortège Qu'oiseaux noirs et loups aux abois; L'hiver a changé, dans les bois, Vos lits de mousse en lits de neige.

Voici l'heure où le souvenir Peuple seul la forêt discrète; Sans y troubler aucune fête.

Les morts peuvent y revenir.

Au bord des étangs et des chaumes, A l'abri dans les chemins creux, Tu peux conserver avec eux ; Suis, pas à pas, ces chers fantômes

LE MOIS DES MORTS

Ils te ramènent par la main Dans ce passé que l'on t'envie, Où les lambeaux de votre vie Pendent aux buissons du chemin.

Qu'ont-ils fait de leurs premiers charmes, Ces jardins aux vives couleurs, Où l'on récolte moins de fleurs, Hélas ! qu'on n'y sème de larmes ?

Voici les berceaux familiers Où, dans la mousse et les pervenches.

Les baisers chantaient par milliers, Comme les oiseaux sur les branches.

Mais, ces arbres et ces soleils, S'ils t'ont prêté l'ombre et la flamme, S'ils t'ont donné leurs fruits vermeils, Ont pris tous des parts de ton âme.

Tu la jetais à tous les vents.

Pour un mot, pour un regard tendre...

Mais, viens, et les morts vont te rendre Ce qu'ont emporté les vivants.

Car, là-haut, sur les mêmes grèves.

Dans ces astres peuplés d'esprits.

Flottent à la fois les débris Et les germes de tous nos rêves.

Là-haut, dans l'immatériel,

Tout va perdre et retrouver l'être;

Quand les morts descendent du ciel, C'est pour nous aider à renaître.

Pur de désirs et de remords, Fais donc, sans terreurs insensées, La moisson d'austères pensées Qui se récolte au mois des morts.

Novembre 1859.

O mes Alpes, salut! En vain l'arrêt du monde M'interdit vos sommets au nom du cœur humain. Et m'invite à la plaine et veut que je réponde Aux voix des vils passants, aux bruits du grand chemin ;

Moi, je retourne à vous, au désert mon vieux maître, Dans ces bois où j'entends un écho du saint lieu; Pourmieux connaître l'homme, et pour l'aimer peut-être J'ai besoin de m'assioir seul à seul avec Dieu.

Là-haut, sous les sapins, sur ces blocs en ruines. Un mystère, ô nature ! entre nous s'accomplit ;

RETOUR AUX ALPES. lOJ

Mes Alpes! portez-moi vers les choses divines; Rien d'iiumain n'est absent d'un cœur que Dieu remplit

Sitôt qu'en votre azur près de lui je m'élève, Tout grandit dans mon âme et tout monte avec moi ; Je cueille en vos sentiers, où l'on dit que je rêve, Des fleurs pour mes amours, des clartés pour ma foi.

Ma muse a pris chez vous sa parure et ses armes; Des vivantes couleurs vous m'ouvrez le trésor. Là j'ai trouvé peut-être, au lieu de vaines larmes^ Un vers âpre et nerveux vêtu de fer et d'or.

Sans doute, aux jours d'enfance où l'on gémit sans causes, J'aimai trop vos déserts de l'amour d'un banni; J'ai trop oublié l'âme en embrassant les choses, J'ai trop méprisé l'homme au nom de l'infini.

Mais la vie a pour moi peuplé vos solitudes D'êtres chers et sacrés, de bonheurs sans remords ; J'y rencontre, en fuyant les viles multitudes, Des âmes que j'y cherche et l'esprit des grands morts.

Mais que je vienne ici pour rêver ou pour vivre. Ou seul ou deux à deux dans un oubli profond, C'est toujours l'infini, sur vos monts, qui m'enivre; C'est toujours Dieu qui parle et l'amour qui répond.

Puis, quand il faut descendre et lutter dans les plaines, Là-bas, dans leurs cités, dont le sang teint les fiots, La Muse oublie alors vos lis, et sur vos chênes Saisit, quand je le veux, massue et javelots.

Dites, ô blancs sommets, rochers qu'on croit stériles, Bois sombres dont l'amour est mon heureux travers, Que ne vous dois-je pas de tendresses viriles, De fierté dans mon cœur, de sève dans mes vers?

Par vous, j'aime à braver ce que mon siècle loue, Et ses lâches grandeurs et ses plaisirs épais; J'appris de votre neige à mépriser leur boue, J'apprends de leur tumulte à chérir votre paix.

Vous m'avez enseigné l'horreur des choses viles. Des idoles qu'encense un vulgaire hébété; Vous dressez, pour ma foi qui se perd dans les villes, Deux autels : l'un à Dieu, l'autre à la liberté.

C'est chez vous que l'on fuit pour y rompre ses chaînes. Pour y porter ses deuils ou ses bonheurs cachés; Là qu'on abrite mieux ses amours et ses haines : Les cygnes ont vos lacs, les aigles vos rochers.

Tout homme qui frémit sous quelque joug infâme Dans vos libres déserts échappe à ses tyrans : De ces chastes hauteurs où vous portez mon âme Coulent de froids dédains que je verse à torrents.

Je voudrais, n'en déplaise à des Muses banales, Pareil, comme on l'a dit, à ces monts nébuleux. Suspendre ainsi dans l'air des glaces virginales, Armé de l'avalanche et des lieuses comme eux.

Sur cet impur amas d'esclaves, de parjures, Ma haine descendrait comme un déluge amer;

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