A MON AMI ALFRED DE VIGNY
Quand la lumière eut percé l'ombre
Des éléments tumultueux,
Quand l'homme apparut dans le nombre
De tes habitants monstrueux,
O Terre, ô puissante nature,
Dans cette infime créature
Qui te contemple avec effroi,
Dans ce dernier né de la fange,
Sous la brute as-tu senti l'ange,
O Terre, as-tu connu ton roi?
Perdu dans son terrible empire,
Vois-le, seul en sa nudité;
Tout le menace, et tout conspire
Contre sa frêle roj'auté:
Sous ses pas le sol tremble et fume,
Un mont croule, un volcan s'allume,
La mer vomit les grandes eaux ; Impur géant des premiers âges, L'hydre, autour des longs marécages, Souffle la mort de ses naseaux.
Un arbuste, un fruit sans défense, Un insecte au venin subtil.
Tout cache à sa débile enfance Quelque mystérieux péril ; Que pourra sa main désarmée?
D'ennemis la terre est semée; Vivra-t-il même une saison?
Pour lutter avec la matière, Pour vaincre la nature entière, Quelle est sa force? la raison.
1 pense, la nature est dès lors sa vassale; j'âme agite la masse inerte et colossale. va pensée asservit le granit et l'airain, j'esprit fait circuler la sève dans la plante, 1 déchaîne la neige ou la lave brillante; )es éléments discords l'esprit est souverain.
'ensée, esprit, raison, c'est la force qui crée; i'est, après les six jours, la parole sacrée J^ui dit : c'est bien ! devant son ouvrage accompli, ^a raison, c'est l'essieu sur qui tourne le globe,