LE SUPPLICE DE ME2ENCE
Sans but, sans rigle, avare, esclave d'elle-même; Le poids de ses instincts qui régnent sans combats L'entraîne et chaque jour la fait ramper plus bas.
Donc le destin choisit et. par diverses routes, Conduit l'âme qu'il veut torturer entre toutes ; Lui cachant, s'il le faut, sous des gerbes de fleurs, Le monstre qui la guette et le lit de douleurs. Puis quand il a vu l'ange et la bête farouche Pressés sein contre sein et bouche contre bouche, Déjà dans les deux cœurs soufflant les désaccords, Sous des réseaux de fer il enlace âme et corps.
Qui peindra jusqu'au bout cette infâme torture? Certes l'œil infernal ouvert sur la nature Pour savourer nos maux et rire de nos lois. Lui-même, à ces horreurs, se ferme quelquefois !
Boire une haleine infecte aux lèvres du vampire, Sentir couler en lui votre âme qu'il aspire. L'embrasser sans pouvoir rompre l'affreux lien, Lui donner tout son sang et recevoir le sien, De ses cupidités et de ses basses haines Sentir le noir venin s'infiltrer dans vos veines Et les membres tord as de ses convulsions Rouler sur le penchant des mêmes passions; Esclave en ses douleurs, esclave dans sa joie, Savoir que, désormais, on n'est plus qu'une proie, Qu'il n'est plus de beauté, de fierié, d'idéal Et que tout est fini, tout excepté le mal... Voilà ton sort à toi qu'un jour d'erreur naïve, Pauvre âme, à ce cœur mort enchaîna toute vive
Souffrir, quand on espère, et lorsqu'on peut encor Vers les hautes vertus monter d'un ferme essor. Souffrir c'est peu!,.. Déchoir, voilà ta destinée. L'inéluctable fin de ton lâche hj-ménée. Tu cesses de livrer d'inutiles combats, Tu te sens, jour par jour, descendre un peu plus bas. Jusqu'à ce vil niveau d'où nul cœur ne remonte. Tu n'as plus même, hélas! ce frêle appui, la honte. Tu ne sais plus le nom des biens que tu rêvais; Tes hauts désirs font place aux appétits mauvais. Ton sang pur se dissout dans le noir tête-à-tête, Et l'ange est devenu tout semblable à la bête; Plus rien ne dit quel fut le pire entre les deux ; Et l'on voit, en deux corps pareillement hideux. Un seul monstre n'étant ni l'homme ni la femme, Chez qui les hurlements attestent seuls une âme. Un sombre amas de chair et de pus et de fiel Qui fait peur à la terre et qui fait honte au ciel.
Novembre 1877.