TITY R E
Tu m'en citeras tant! Puisqu'on est en famille,... Je fais comme eux; en place! on s'est trop amusé: Haussez un peu le ton, Sicelides innsœ ! Voici le temps prédit par l'oracle de Cumes. Tous n'aiment pas les champs, le pain bis, les légumes ;
Si nous chantons les bois et les haricots verts, Au goût de nos consuls accommodons nos vers. Saturne est de retour avec la vierge Astrije. A bas les tourniquets ! la hausse est assurée. Nous tenons l'âge d'or ; gare aux ruisseaux de miel ! Et les faisans truffés tombent déjà du ciel.
Les gens qui font pour nous cette haute cuisine Auront mille héritiers. Sois propice, ô Lucine! Ton Apollon chez nous s'est impatronisé; Un nouvel art commence et tout devient aisé. De l'antique idéal on a fait l'épitaphe, Le poète n'est plus qu'un simple photographe ; L'art ne vient plus de l'âme, il siège au bout des doigts J'ai peint comme j'ai vu, j'ai fait ce que je dois. Quel progrès nous ferons, l'âme étant trépassée, Danscemonde, — autrefois nommé, — delà pensée, Quand les sots, les fripons, le singe et le corbeau, Seront les juges nés de l'honnête et du beau ! Quand nos lois, notre honneur, ma flûte et votre lyre, Tout dépendra des gens qui ne savent pas lire ! Voilà pour quels succès grandissent nos rimeurs. Comme, avccces beaux arts, on fait de belles mœurs ! Au bilan du progrès, Phœbus, sans rien soustraire. Inscrit l'invention du mouchard littéraire. L'art, du reste, en revient à ses premières lois : Orphée a fait, dil-on, la police des bois ; Il instruisait les loups à se tenir tranquilles. La lyre d'Amphion a nettoyé les villes. Rêver un temps pareil n'est pas d'un insensé. Toute chose finit comme elle a commencé. Les chanteurs sont encor nos dleiiK et nos oracles.
t'AGE d'or. 85
L'artpeut faire aujourd'hui les plus touchants miracles :
A se tenir debout il dressa les humains,
Il peut nous ramener à marcher sur les mains.
Nos mœurs, en attendant, sont beaucoup plus honnêtes :
On a fait une loi pour protéger les bêtes.
L'État, qui prévoit tout, qui guérit tous les maux,
Etend ses petits soins à tons les animaux ;
Devant lui le cocher est égal à ses rosses.
Mes veaux, à l'abattoir, sont menés en carrosses;
Des wagons suspendus, bien clos, à très bas prix,
Aux gueules des canons transportent les conscrits.
Tous les jours un savant — le Sicclenous, l'assure —
Invente quelque engin qui rend la paix plus sure :
Une poudre, un mortier, qui font, en peu d'instants.
Sauter toute une ville et tous ses habitants.
Les femmes, les vieillards... Tu vois, ô cœur sensible,
Qu'on rend ainsi la guerre à jamais impossible.
C'est pourquoi j'ai placé mes gains de quatre hivers.
En sabres, coutelas, tromblons et revolvers:
Je travaille à la paix en ce qui me regarde;
J'ai fondu mes chaudrons pour faire une bombarde.
— Dans une heure on clora le temple de Janus,
Et le reste du jour sera tout pour Vénus.
OVénus! c'est pour toi, — si l'on fait rien qui vaille, — Adorable Vénus, c'est pour toi qu'on travaille: Pour vous, jeunes amours ailés et peu vêtus. Voluptés à tous crins, qui serez nos vertus ! Le chauve hymen est mort avec ses vieilles roses Et ses fades plaisirs et ses devoirs moroses ; A périr de famine on l'avait condamné; Il était peu gênant, c'est vrai, mais fort gêné.
86 POÈMES CIVIQ UES.
Un seul mari, — fût-il possesseur d'une mine, — Ne pouvait plus suffire à tant de crinoline; L'hymen s'y morfondait en poussant des hélas! Tout un essaim d'amours niche en ces falbalas; On passe, on vole, on fuit dès qu'on cesse de plaire ; Tout comme les oiseaux, sans maire et sans notaire. A quoi bon s'enchaîner et se mettre en prison Pour se donner des fils et faire une maison? L'âge d'or n'est-il pas un heureux pêle-mêle? Nous y mangerons tous à la même gamelle; On n'y connaîtra plus ni le tien ni le mien ; Sans foyer, sans famille, on y vivra fort bien. L'État sera chargé tout seul de la cuisine ; C'est par lui, c'est pour lui que l'on dort, que l'on dîne ; Il pense à notre place, il enseigne, il écrit. Vois quelle économie et quel repos d'esprit ! Un seul commis, veillant sur la machine ronde, Tourne la manivelle et fait aller le monde. Quelques longs fils partis de ce centre commun Meuvent les pieds, les mains, la langue de chacun. Le temps ne se perd plus en discussion vaine. On n'a plus à soigner que sa propre bedaine; On reçoit tout bâclés son culte et son tabac. Sans répondre de rien qu'envers son estomac. Raisonner, je l'avoue, est un beau privilège ; Mais j'abdique aisément ce plaisir de collège; J'aime à me décharger de tout soin hasardeux: Que l'on pense pour moi, je dînerai pour deux ! C'est l'état d'innocence et la paix assurée. Voici venir les jours de Saturne et de Rhée. Va! nous ferons de l'homme un heureux animal! Discerne qui voudra le bien d'avec le mal ;
l' AG E D 'or. 87
On rit, on danse, on boit, on aime, on se caresse. Vrai! rien que d'ysonger j'en pleuredetendresse. Ah ! pourquoi, cher Daphnis, n'ai-je plus de cheveux ? Si nous étions, au moins, nos arrière-neveux !
DAPHNIS
Tableau charmant! doux rêve ! horizon qui m'attire ! J'en ai la larme à l'œil comme toi, cher Tityrc. D'accord sur la chanson ! — tu me pardonneras, — Mais le ton du chanteur me cause un embarras. Es-tu bien converti? Voyons, je te soupçonne... Parlons-nous sérieux, ne ris-tu de personne? Ne m'engages-tu pas avec les factions, Tityre, es-tu bien sûr de tes intentions? Ne va pas compromettre un père de famille... Aussi bien j'aperçois, là-bas, sous la charmille, J'aperçois Crispinus, un citoyen courtois. Que l'on rencontre peu d'ordinaire en nos bois. J'aurais fort grand plaisir, n'était l'heure avancée, A poursuivre avec lui la thèse commencée ; Je l'ai vu dans le monde.. Il vient là tout exprès Pour causer poésie et pour prendre le frais... Il est auteur lui-même... et de plus fort aimable... Je te laisse avec lui. ., bonsoir ! — Va-t'en au diable !
Avril 1862.
83 POÈMES CIVIQ.U ES.
UN HONNÊTE HOxMME
J'ai tout fait, mon cherfils, pourtercndiehonnGtehomme;
Ta vertu représente une assez ronde somme:
Mais ce bien te rendra plus qu'il ne m'a coûté,
Si tu sais te servir de ton iionnêteté.
Aux esprits éclairés et tant soit peu fertiles,
Tous les bons sentiments sont faits pour être utiles
C'est un vrai capital que l'on porte avec soi :
Sachons le ménager et trouver son emploi.
Dieu t'a donné le fonds, je l'ai mis en culture ;
Un peu d'art aidera ton heureuse nature.
Apprends d'abord, mon fils, si tu veux le succès.
Que dans la vertu même il ne faut nul excès.
J'entends, — et ce bruit-là, je l'accepteà merveille, —
Dire que la jeunesse, aujourd'hui, se réveille;
Que quelques tapageurs et quelques songe-creux
Ont ramené la mode aux instincts généreux.
C'est bien. Mais, croyez-en, mon fils, à qui vousaime,
On doit être, avant tout, généreux pour soi-même.
Au bonheur de l'Etat je ne comprends plus rien,
Du moment qu'il se fait sans le vôtre et le mien.
A servir mon pays je consacre ma verve;
D'accord, mais il faut bien que mon pays me serve.
Ce principe, ô mon fils! a fait notre maison;