UN HONNÊTE HOMME
Travaille pour ta part à lui donner raison. Tout régime a laissé du pain sur notre planche, Et tous, nous avons su naître en cravate blanche. C'est notre pourpre à nous, bons et loyaux sujets, Dont la fidélité suivit tous les budgets. Noirou bleu, rouge ouvert, nous aimons l'uniforme. Le mérite aux galons doit un prestige énorme. A cherches, le talent pourquoi trop l'efforcer? Un brevet de l'Etat peut nous en dispenser.
C'est ainsi qu'au brillant on unit le solide.
Un grand maître l'a dit, que je t'offre pour guide :
« Un citoyen habile et tant soit peu connu
Ne doit pas vivoter avec son revenu:
On est chaussé, très bien ! il faut une voiture.
On a le pain, l'État vous doit la confiture. »
Fais-toi donc, pour toujours, d'utiles sentiments :
Une foi qui s'allie aux plus gros traitements.
On peut être en tout temps, — moi certes je m'en pique.
Très fidèle sujet et très bon catholique ;
On le doit. Je m'en trouve assez bien jusqu'ici,
Et ma religion peut te suffire aussi.
Sans le moindre péril, — je t'en fais la promesse, —
Tu peux, comme ton père, aller même à la messe,
Pourvu que ton préfet, tout bien considéré.
N'ait pas mis à l'index l'évêque ou le curé.
On est chrétien, mais non clérical et papiste.
Un culte est nécessaire, et d'ailleurs il existe ;
Une messe à présent est dans le droit commun;
On chantera toujours le Salviim pour quelqu'un.
Il reste en ce pays plus de foi qu'on ne pense.
90 POÈMES CIVIQ.U ES,
La dciesse Raison aurait fort peu de chance. D'ailleurs, mon fils, si fort que j'adhère à l'État, J'aurais sincèrement horreur d'un apostat. Il faut savoir souffrir pour la foi de ses pères. Puis chaque heure de crise a ses retours prospères; J'irais jusqu'au martyre.... il a bien des appas. Quand on sait le choisir et quand on n'en meurt pas. Ne cours point cependant l'offrir en sacrifice ; Il est des piétés où tout est bénéfice.
On fait sonner très haut son culte, vieux ou neuf. Pourvu qu'on l'associe avec Quatre-vingt-neuf. C'est facile; il y faut très peu de politique; Ce bon Quatre-vingt-neuf est d'humeur élastique ; Tout s'y carre à la fois, conquérants et conquis; Des rois ou des consuls, des bourgeois, des marquis; Cayenne et Lambessa, Naples, Venise et Rome; Nous y verrons venir, si tu vis âge d'homme, Le sultan, le lama, le czar, le Grand Mogol Et l'empereur de Chine avec son parasol !
Tu peux donc, toi qui n'es ni tribun ni monarque, Y naviguer fort bien dans ta petite barque; Tu peux, sans hasarder ou ta caisse ou ta peau. Porter Quatre-vingt-neuf écrit sur ton chapeau. De quoi s'agit-il bien? Je n'en sais pas grand 'chose ; De progrès, de bonheur, de vertu, je suppose. Est-ce d'autorité? Salut au caporal !
Est-ce de liberté ? Mais je suis libéral ! Et je voudrais bien voir que l'on en fît un doute. Sois libéral aussi, c'est fort peu qu'il en coiite.
UN HONNETE HOMME. Çl
Sache donc te servir de ces mots favoris;
De ces fiers sentiments saupoudrons nos écrits.
Me prend-on pour un serf et pour une machine
Je relève le front, si je courbe i'échinc.
Fier comme un Espagnol, lorsque je tends la main ,
Libéral autrefois, je le serai demain.
Je puis servir, d'ailleurs, sansqu'on m'en fasse un crime :
Quand je fus opposant c'était fort légitime:
On m'osait refuser, en me donnant la croix,
Une septième place à qui j'avais des droits !
Enfin c'était le temps du parlementarisme.
Puis je fus sans excès dans mon libéralisme.
Fais ainsi pour avoir ton repos assuré;
Courtisan ou tribun, sois toujours modéré ;
On peut, dans ce système, avec grand bénéfice.
Passer sans trop de bruit de l'un à l'autre office.
Même quand un pouvoir est près de succomber,
Ne mets pas trop de zèle à le laisser tomber ;
A ttends qu'on le remplace, et qu'il soit mis en terre.
Pour le mieux accalber de ton mépris austère.
Vois le renom qu'obtient, dans son propre parti,
Ce hargneux pamphlétaire à la fin converti !
Il cessa d'aboyer à la liste civile...
Il n'est que raisonnable, on le tient pour servile.
Moi j'ai, selon les temps, attaqué, défendu;
J'ai léché quelquefois et quelquefois mordu;
Mais toujours sans excès, sans déchirer l'étoffe,
Comme il convient, mon fils, aux dents d'un philosophe.
Car la philosophie a du très bon parfois;
Sers-t'en, si bon chrétien et dévot que tu sois.
Il faut de certains mots se faire un catalogue:
92 l'OEMES CIVKiDKS.
On peut philosopher sans être idéologue.
Il fleurit, de nos jours, sur le sol allemand,
— Transplanlons-lc chez nous, — un système charmant,
Qui semble fait exprC-s pour les vrais politiques;
Le voici: blanc et noir, au fond, sont identiques;
Froid et chaud, bien et mal, tout va du même pas;
L'âme et Dieu, tout existe et tout n'existe pas.
Ne crions pas trop haut ces profondes maximes :
Réservons-en l'usage à nous, à nos intimes.
Enfin le résultat et le précepte urgent
Est le même pour tous: c'est qu'il faut de l'argent ;
Et que, pour en avoir, — puisqu'il est nécessaire, —
Comme on peut tout penser, on peut aussi tout faire.
Songe aussi que l'on peut doubler sa ration
Avec ce simple mot: Considération.
Tâche donc, ô mon fils! que l'on te considère;
Soisconvenable en tout, comme le fut ton père.
Quand on est bien vêtu, qu'on a mis des gants frais,
Un honnête renom s'acquiert à peu de frais.
Dans le train d'ici-bas, tout va mieux qu'on ne pense :
La vertu qui la cherche obtient s.i récompense.
Je te l'ai toujours dit, dans notre humble manoir.
Sois vertueux... allons, passe ton habit noir;
— J'ai vu plus d'un jeune homme arrivé par la danse! —
Nous irons aux Travaux, puis à la Présidence,
De lâchez monsieur X***, — c'est sur notre chemin,
Il fut ministre hier.... il peut l'être demain !
DES LANTERNES. pj