PLUS DE SOLEIL
N'iicoutez plus ni Dieu, ni votre conscience : La foi ni La raison ne règlent ma croyance; J'ai récusé les voix qui sortent de l'autel, J'ai récusé mon âme et le verbe immortel. Sur le juste et le beau, sur la lumière et l'ombre, L'oracle, c'est le mot hurlé par le grand nombre; C'est l'appétit bruyant d'un peuple soulevé, C'est la longue rumeur qui monte du pavé. Donc, n'interrogez plus ni les penseurs austères, Ni les prêtres tenant la clef des saints mystères, Ni les sages trésors amassés par l'a'ieul, Ni ces grands cœurs à qui Dieu parla seul à seul. N'allezplus moissonner sur ces hauteurs superbes; N'allez plus y cueillir de lumineuses gerbes, Et ne gravissez plus l'Olympe ou le Thabor: L'âme n'a plus besoin d'aile ou d'échelle d'or.
Descendons, écartez la fange et la poussière: C'est d'en bas, aujourd'hui, que nous vient la lumière. Cherchez en bas ! fouillez quelque infime horizon, Un monde où n'ait jamais pénétré la raison.
OÙ le mobile instinct des enfants et des femmes, Où le seul appétit soit le ressort des âmes.. Lorsque vous hésitez sur deux sentiers divers, Interrogez les yeux qui ne sont pas ouverts. Renoncez au savoir, à l'orgueil des études; Faites-vous un esprit docile aux multitudes; Consultez sur le vrai, sur le beau tant cherché, Le champ de foire, un jour de fête, ou de marché Consultez, pour unir deux sagesses jalouses, Les foules en habit avec celles en blouses. Passez sous le fronton funeste à l'innocent Où le rauque Plutus hurle son trois pour cent. Au cirque, au bois, aux lieux où l'on rit et festine Suivez tout ce qui roule et tout ce qui piétine; Ecoutez, en chemin, les propos bien aimés Des estomacs repus aux ventres affamés.
Saisissez, à travers ce tumulte farouche, Lemotdu jour, lenom volant de bouche en bouche. Ce mot, c'est tout ! l'honneur, la raison, le devoir: Vous savez avec lui tout ce qu'il faut savoir. Donc, qu'un servile amen à la foule réponde, Et que Dieu, désormais, se taise dans le monde. Nous n'avons plus besoin pour écrire nos lois De la clarté du ciel, pas plus que de sa voix. Eteignez votre azur, ô jours, ô nuits sereines. Tout va s'illuminer de lueurs souterraines. L'antique firmament peut s'obscurcir partout; Notre art a fait jaillir des splendeurs d'un égout. La lumière aujourd'hui suinte de nos murailles ; Chaque ville en recèle un flot dans ses entrailles. Le ventre dans ce siècle en remontre au cerveau, Et les clartés du gaz nous font un ciel nouveau!
Mille rayons futurs dorment dans nos citernes ; Nous avons au lieu d'astre un peuple de lanternes. Voici les becs ouverts, j'en vais prendre conseil; Je sais pour y voir clair me passer du soleil.
Assez de fade encens, fermez les cassolettes! Commandez à Vulcain des armures complètes, Muses ! le temps est bon pour gagner des écus En jouant du couteau sur les partis vaincus. Sus aux blessés ! qu'on frappe et d'estoc et de taille. Faites-nous respirer, sur le champ de bataille, La douce odeur qu'exhale, au nez des gens de bien, Le corps d'un ennemi. .. surtout d'un citoyen, « Ces morts-là sentent bon », disait un jour à Rome Un de vos souteneurs, fort gras et fort bel homme.
En chasse, en guerre, et sus à ces vieux entêtés! Mettez flamberge au vent ; on nous tient garrottés. Et si l'acier vous manque, ô filles de Voltaire ! Égratignez, au moins, les gens qui sont par terre. Hourrah ! pour le progrès, pour ces bons garnements, Qui changent de partis autant que vous d'amants. Daubez ces maladroits, dignes du temps barbare, Qui, figés dans l'honneur, sont raides comme barre,
Ç6 POÈMES ClViq UES.
Et qui n'acceptent pas des mobiles destins Part dans tous les succès et dans tous les butins. Sus aux quelques badauds, fiers d'un serment unique, Qui rêvent de leur prince ou de leur république; Qui font à la victoire un stupide procès, Adorant un principe et non pas un succès; Qui n'en pensent pas mieux, quoiqu'il faille se taire. Se permettant de croire en Dieu, sans inventaire. Sans voir si ces fonds-là remontent quelque peu, Et si la Providence est de mise en haut lieu. Gare aux petits esprits qui n'ont pas deux morales ; Guerre à tout pleurnicheur des causes libérales Qui se console mal avec l'égalité, Et d'être autant que vous se trouve peu flatté. Guerre à cet orgueilleux, préférant, crime énorme, Son habit, — ou sableuse, — au plus bel uniforme. Et qu'un coup de bâton laisserait mal content, Même quand ses voisins en recevraient autant. Guerre aux gens attardés, murés sans perspectives Dans les opinions les plus improductives. Satisfaits de rester de simples gens de bien, Et, quand vous êtes tout, heureux de n'être rien ; Qui vivent sans galon, même sans ruban rouge, Qui mangent du pain sec et dorment dans un bouge, Et n'ont pas pu ce soir, — tant il faut calculer, — Acheter pour cinq francs le droit de vous siffler.
Voilà les gros abus, ô muses très hardies! Qu'il s'agit de pourfendre avec vos comédies.
Mais j'allais oublier les chouans des salons ! C'est le cas de monter sur nos grands étalons.
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Chassa à courre ! et poussez contre ces boudeurs fauves ! Forcez-les bravement jusqu'au fond des alcôves. Figurez-vous des ijens affreux, hideux, sournois, Ayant voiture, hôtel, château, vignes et bois, Paj-ant de bons impôts et montant biin leur gard^. Aimant beaucoup leurs fîls qui portent la cocarde, Et qui vont, pour la France et le gouvernement, Au Mexique, au Japon, mourir — tout bonnement; — Des gens qui, tous les soirs, à la faveur des lustres, Reçoivent leurs voisins, des obscurs, des illustres ; Qui font traîtreusement circuler des plateaux Chargés de lait d'amande et de petits gâteaux, Et qui, les pieds au feu, la porte étant bien close. Osent, dane leur maison, parler de quelque chose. Rire et penser tout haut devant quelques amis Absorbes par le whist et peut-être endormis; Qui lisent un journal, — averti, je l'avoue, — Au nez des gros b'.idgets font quelquefois la moue, Et sont assez hardis, quand ils ont pris le thé, Pour prononcer tout bas le mot de liberté! Dont les plus furieux, retirés sur leur terre. Visitent, au mois d'aoiit, la Suisse et l'Angleterre, Trouvent le Paris neuf d'un prosaïque effet, Et ne vont pas dîner chez monsieur le préfet ! Horreur!... de tels brigands tolérés dans nos villes! Que dis-je? ils sont aimésy estinvés et tranquilles. On ne leur ferme pas le seuil de l'indigent ; On leur permet encor de donner leur argent! Ils ne sont-pas pendus, ces chouans hypocrites. Noyés, guillotinés, sabrés!... Ils en sont quittes Pour être dénoncés quatre ou cinq fois le jour, Et pour les coups de pied des Pégases de cour.