‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 17 sur 138 · III. ij · texte numérisé non relu

III. ij

POEMES CIVI Q U ES.

Je trouve exorbitant, moi, qu'on les laisse vivre! C'est trop peu d'un long drame, il faut en faire un livre, Prouvant que tout salon est gros d'un attentat, Et qu'un dîner en ville est un crime d'Etat.

On l'a vu, ce bel âge où des forfaits semblables Dans l'exil, au cachot, conduisaient les coupables. Les femmes expiaient, de par l'égalité, Le crime de génie et celui de beauté!

Ce n'était pas, du moins, le crayon des poètes Qui notait les suspects jusqu'au milieu des fêtes, Et la scène au salon n'eût pas fait un procès Qui pût finir ailleurs qu'au Théâtre-Français.

Oui, la démocratie a ses Aristophanes,

Libéraux très peu clairs, flatteurs très diaphanes;

Appuyés des sergents, des claqueurs, des faubourgs.

Ils lancent aux vaincus de hardis calembours.

Us ont soin de rayer de leur vocabulaire

La liberté, vieux mot resté peu populaire.

Vive un chemin de fer, c'est beaucoup plus moral !

Et maintenant, c'est moi qui suis ilLbéral :

Je crois en Dieu ; j'admets — ce qui les scandalise —

La liberté pour tous, même un peu pour l'Eglise.

Je n'ai jamais flatté, comme eux, en bafouant...

Chargez, Muses, cliargez, feu ! feu ! c'est un chouan !

C'est pire, un clérical! el que ce nom l'assomme!

Dites mieux, un poignard dont le manche est à Rome.

Railleurs qui m'accablez d'un trait aussi malin.

Vous hantez plus que moi le dieu capitolin.

J'ai toujours — que la Muse ici me le permette —

Aux sept monts préféré le Taygète et l'Hymette.

L'air de Rome a sur moi des effets surprenants, Et la nuit, quand j'y dors, j'y vois des revenants Tacite a de mes sens dérangé l'équilibre; Le spectre de Néron me gêne au bord du Tibre; Les Césars m'ont gâté le sol des Scipions; Et, pour n'y pas rêver tigres et scorpions. J'ai besoin de savoir que Rome est baptisée Et de trouver la croix debout au Colisée.

Donc je suis clérical! j'ai fait maintes noirceurs. J'ai bien quelques amis, assez libres penseurs Et vénérant très peu la déesse Fortune; Plus d'une belle idole avec eux m'est commune. J'ai pu juger de près leur cœur et leur raison; Je vais serrer leur main dans l'exil, en prison. Ces démocrates-là n'ont pas votre courage ; Aux gens mal vus en cour ils épargnent l'outrage. Jamais l'autre parti, pour être peu nombreux, De fourbe et de crétin ne fut traité par eux. Il est vrai que ceux-là ne sont pas des habiles. On pourrait les taxer, comme nous, d'immobiles; Ils ne sautent pas tous où saute le troupeau ; Ils ont planté leur vie en plantant leur drapeau. Dans la faveur des grands leur part est assez mince; Ils n'ont pas voltigé, ceux-là, de duc en prince. Et par les hauts seigneurs, par les gens nés coiffés, Ils n'étaient pas, ce soir, applaudis et truffés.

S'ils sont peu courtisans, sont-ils très populaires ? Je n'en jurerais pas : ils font mal leurs affaires. Heureux cet esprit fort qui chatouille à la fois Le gros cuir des manants, la fine peau des rois!

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PO KM ES ClVIl^UES.

Rien n'étant plus permis, il peut tout se permettre ; On est très libéral, même eu flattant le maître, Quand du nom de progrès on se fait un appeau, Et qu'on a démocrate écrit sur son chapeau. Je sais ce qu'en vaut l'aune et le fond de boutique De ces gens vernissés du mot démocratique; Le même lambeau rouge, un peu raccommodé, Après la carmagnole a fait l'habit brodé. Vous voulez du galon, messieurs les bons apôtres! Vos pères, vos hiros, guillotinaient les nôtres ; Pax aux morts ! vous, leurs fils, en signe de regrets, Vous jappe;! conire nous : c'est un petit progrès. Vous êtes bien leur sang et vous chassez de race, Courtisans et tribuns ! Venez, qu'on vous embrasse Et qu'on bénisse en vous, au même paradis. Et l'an quatre-vingt-treize ei l'an mil huit cent dix.

De ces temps si divers vous avez les mérites; L'avenir saura bien où sont les hypocrites. Molière eiit renoncé, s'il vous avait pu voir. Pour un Tartufe rouge à son Tartufe noir. Maintenant que votre ire à mes dépens s'exerce, Muses! continuez votre petit commerce; Criez à tous les dieux : « Il veut vous offenser! » Et que votre Aristarque aille me dénonc;;r. Accusez-moi d'avoir entassé dans mes rimes Parjure et trahison, guet-apens, tous les crimes; D'avoir fait de mes vers des gaines de poignard ; D'avoir, sous votre nom, sans pudeur, sans égard, Insuité Jupiter, Saturne et tout l'Olympe... Que sais-je? et Vénus même, et chiffonné sa guimpe; Citez Tartufe en preuve, et, pour tout abréger.

LA CHASSE AUX VAINCUS. lOI

Répétez : clérical! ce mot doit me juger.

O jeunes pourfendeurs de ces vieux qu'on vous livre ! Les gens que vous tuez pourraient bien vous survivre ! Ils sont vaincus, c'est vrai. — Vous auriez des remords, Ennemis généreux, de cracher sur des morts. — Qui sait, Muses ! qui sait si tous ces anciens cultes K 'auront pas votre encens, ayant eu vos insultes? Tlialie a plus d'un air encore à fredonner, Et, quand on fut chenille, on peut papillonner. Les destins sont changeants; vous avez des caprices. Et peut-être, un beau jour, vous mordrez vos nourrices. Si l'on ouvre un pari, j'y tiens tous les enjeux.

Muses! recommencer vos agréables jeux;

De louer une loge on fera la folie,

Si l'acteur est comique et l'actrice jolie.

Hypocrite ou ganache, on peut rire à ce pris :

On a peu de colère, ayant trop de mépris.

Décembre 1862.

POEMES CIVIQ.UES.

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