LA GUERRE
Le vautoiii' de la guerre a faim de nos entrailles ;
Livrez-lui ces fils, votre orgueil, Mères! et leur disant l'adieu des funérailles,
Fermez sur eux vos cœurs en deuil.
Avant le plomb fatal, baisez cos mâles joues,
Ces fronts faits aux graves travaux; Pressez ces flancs promis aux étreintes des roues,
Aux pieds de fer des noirs chevaux.
Vierges qu'ils entraînaient dans la valse joyeuse,
Pleurez, fuyez ces prés charmants, Où s'ébattront, demain, les louves sous l'yeuse,
Parmi les cadavres fumants.
Nos champs sont envahis par les bêtes de proie,
Nos champs privés de laboureurs.
A chaque place où Dieu fit fleurir une joie
Les rois ont semé des fureurs.
L'azur est sillonné d'astres de fer; la bombe,
Prélude horrible des assauts Où le viol rugit sur l'autel, sur la tombe. S'en va foudroyer les berceaux.
LA GUERRE. lOj
Les actives cités pleurent comme des veuves.
L'Europe, mère du savoir, S'obscurcit et se tait. La musa au bord des fleuves
Suspend son luth voilé de noir.
Le feu court sur le sol, le fer pleut de la nue ;
Les vieux volcans se sont rouverts; Les peuples effarés croiront l'heure venue
Où Dieu va briser l'univers.
Et pourquoi tant d'horreurs? pourquoi, s'est dit le sage,
S'est dit l'esprit sous ses bâillons, Pourquoi ces murs croulants, ces flammes, ces carnages,
Ce sang qui coule à pleins sillons?
Ah! c'est qu'il faut parquer sous des maîtres rigides
De plus nombreux troupeaux humains.
Changer en sceptres d'or les houlettes des guides,
Et mettre un globe dans leurs mains; Pour que d'humbles cités, reines dans leurs murailles,
Libres des courtisans pervers.
Aillent grossir la part des gagneurs de batailles
Qui se découpent l'univers; Pour que tout citoyen soumis à des lois pires,
Créé sujet par le canon, Plonge, atome sans droits, dans la mer des empires
Et porte un chiffre au lieu d'un nom; Qu'entre les grands Etats promis aux tyrannies,
Pas un hameau, si reculé,
N'offie sa république aux vérités bannies.
Son pain noir au sage exilé.
C'est pour que le sculpteur, au front des capitaines
Tressant le laurier souverain, Creuse un moule éternel à ces faces hautaines
Qui nous insultent dans l'airain; Que la loi, consacrant la grandeur usurpée,
Soit l'âpre vouloir du plus fort; Qu'une aveugle Thémis nous juge avec l'épée,
Que tout arrêt donne la mort; Pour que tout soit de fer chez un peuple machine ;
Que le penseur, mol histrion, Prônant la servitude, aille courber l'échiné
Sous le cep du centurion.
Voilà pour quel triomphe il faut que ton fils meure ;
Pourquoi ton sang coule, ô Rachel !
Pourquoi le recruteur entré dans ta demeure
Y laisse un désert éternel.
Ah ! quand le citoyen d'une cité sans maître
Doit sauver les lois en mourant; S'il s'agit de garder la terre des ancêtres
Vierge des pas d'un conquérant ; Quand, la liberté sainte aux flots des mercenaires
Opposant ses trois cents soldats, On suit, sous le drapeau des hardis volontaires.
Non Xerxès, mais Léonidas!