AU ROI GUILLAUME. I
Dont les lâches horreurs épouvantent la terre; Il s'agit d'attacher l'Allemagne à ton char, Et, Dieu l'ayant fait roi. de t'appeler César. 11 s'agit d'échanger un titre qu'on révère Pour celui que portaient Néron, Claude et Tibère. Tu veux être empereur au lieu de roi chrétien... Va, ce titre infamant, tu le mérites bien; Cet exécrable fruit du meurtre et des rapines, Ce titre, il fut toujours conquis sur des ruines!
Va donc, poursuis ton œuvre et touches-en le prix ; D'un million de morts sème le grand Paris; Lance à flots sur ses murs, piétiste hypocrite, Le pétrole enflammé, ton arme favorite, Et, pour que le triomphe arrive à bonne fin, Appelle à ton secours et la peste et la faim. Alors, parmi la cendre et les pans de murailles, Des femmes, des enfants piétinant les entrailles, Sur ton coursier sinistre, heureux de tout ce deuil, Passe cette revue, objet de ton orgueil. Ecris du Champ de Mars à ta noble compagne; Signant : « César Guillaume, empereur d'Allemagne. Souris au Louvre en feu quand tu savoureras Des Huns et des Teutons les sauvages hourras, Et sur le Carrousel fais à tes bandes ivres Litière de nos arts, de nos dieux, de nos livres.
C'est ainsi qu'il convient à de preux chevaliers De saluer encor ces murs hospitaliers, Où naguère, abjurant la haine et les conquêtes, L'Europe se pressait à nos paisibles fêtes.
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Sois fier, inscris ton nom dans votre Walhalla;
Prends-y ta place auguste à côté d'Attila.
Ton œuvre est faite, ô roi, ton œuvre très chrétienne;
Repose-toi. C'est Dieu qui va faire la sienne.
Celte heure t'appartient, il a l'éternité;
Ton gîte s'y prépare, et ton règne est compté.
Tu ne mérites pas que Jeanne d'Arc s'éveille;
Mais peut-être ce soir la nièce de Corneille,
Servante d'une ferme ou fille d'un château.
Des flancs noirs de Marat retire son couteau,
Et va d'un coup pareil, pour un forfait semblable.
Au sale démagogue unir le roi coupable.
Car votre guerre à vous se fait sans foi ni loi ;
Vous êtes un bandit, vous n'êtes pas un roi!
Régents des nations, princes, prenez-y garde :
Votre arrêt débattu pour un peu se retarde;
Les peuples incertains, mais non plus à genoux,
Dans leurs calamités s'interrogent sur vous.
S'il ressort, après tout, de l'épreuve où nous sommes
Que les rois ne sont plus que des massacreurs d'hommes,
Si votre amour de gloire est un épouvantait
Pour ce siècle amoureux de paix et de travail;
Si l'on sait trop qu'un roi fait, en un jour de guerre.
Plus de morts qu'en deux ans Danton et Robespierre ;
Si l'on vous voit, sanglants et fous d'ambitions,
Découper par lambeaux les pauvres nations,
A mille engins de mort user notre industrie,
Et tourner la science en œuvre de tuerie;
Si la bombe et l'obus, dans vos jeux triomphants.
Choisissent à plaisir la femme et les enfants;
Si vous allez porter, dans vos blocus infâmes.
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La famine et la peste à des millions d'âmes; Si pour les orphelins broyés dans la maison Un prince a les douceurs du cordonnier Simon ; Si dans leur lâcheté nous découvrons égales La bête populaire et les bêtes royales... O rois, dignes objets de haine et de mépris, L'Europe de vous tous sera libre à tout prix. Et moi, fils de parents zélés pour la couronne, Morts pour votre pouvoir et pour votre personne, Moi que tous les tribuns trouvent sourd à leur voix. Qui garde au fond du cœur l'amour des vieilles lois Et porte hautement le deuil des vieilles races. Qui professai toujours l'horreur des populaces... En vous voyant finir sous le couteau sacré. Moi, poète et chrétien, ô rois, j'applaudirai.
Va donc, la Bible en main, va jusqu'au bout, Guillaume ! Achève d'égorger, de piller ce royaume; Ta race et toi portez inscrite à votre flanc La malédiction de tout le peuple franc. La sainte Némésis a sifflé sur vos têtes. Mes vers dureront plus, ô roi, que tes conquêtes; Ils porteront plus loin que ton lâche canon. Le sang dégouttera des lettres de ton nom. Ton peuple quelque jour, maudissant sa victoire, T'arrachera du front un laurier scélérat; Et tu seras cloué par la main de l'histoire Entre Bonaparte et Marat.
Décembre 1870.
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