‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 67 sur 138 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

DONA SERAFINA, seule.

Comprend-on les maris avec leur politique? Voici le mien, bon homme, esprit droit, sens pratique, Ayant jusqu'à ce jour pas mal fait son chemin; Tout lui sourit; il tient son succès dans la main; Il n'a qu'à dire un mot pour être un personnage, Pour tripler sa fortune et le'train du ménage, Pour donner à sa femme une entrée à la cour, Et — que sait-on ? — pour être excellence à son tour. Eh bien ! nous projetons de fuir l'espèce humaine. D'aller vivre en fermiers dans un affreux domaine, D'avoir pour tout plaisir une chasse au renard, De marier ma fille à quelque campagard, Pourquoi ? parce qu'on change un nom sur les affiches ! Qu'il faut dire bonsoir à quelques vieux fétiches, Et qu'un prince, — après tout, celui qui tient l'argent, S'appelle maître Jacque, au lieu de maître Jean; Que deux ou trois anciens, tremblant qu'on les écarte. Pleurent sur un papier qu'ils nomment une charte;

Que l'on a déporté des tas de vauriens,

— Des gens qui projetaient de partager les biens ; —

Qu'on réduit les journaux à de simples réclames...

Mais je reçois toujours mon Conseiller des Dames!

Plus cette feuille, utile à ma dévotion,

Où j'apprends les douceurs de l'Inquisition.

Rien n'est changé. — Si fait, il faut pour une jupe

Quinze mètres de plus, et tout Paris s'occupe

De ce nouveau miracle : un diable en bois doré

Eternue à Saint-Roch aux sermons du curé.

Ce fait a consterné le schisme et l'hérésie.

Le Grand-Turc fait déjà ses paquets pour l'Asie.

Tout refleurit, les arts, le luxe et cœtera ;

On dit que Rossini compose un opéra.

Et voilà le moment où monsieur s'imagine.

De m'emmener bouder au fond d'une cassiiie,

Avec des hobereaux, des gens de mauvais ton,

Pour l'écouter gémir et parler de Caton!

Cela ne sera pas... ou gare à ma rancune!

Après tout, c'est de moi que lui vient la fortune;

Un mari de la dot nous doit l'équivalent.

Quand on épouse un titre, un scccès, un talent.

C'est pour faire figure et mener grande vie ;

C'est pour briller; enfin, c'est pour qu'on vous envie.

J'en vois, dont je riais, — j'expie, hélas ! mes torts... -

Et qui vont m'éclipser, ayant pris des butors,

Un épais magistrat, un procureur, un cuistre!

Les voilà maintenant des femmes de ministre!

La sefiora Mendez, par exemple; elle avait

La moitié de ma dot, — à peine, — elle en crevait ;

Des gens de rien! Son père a porté la marmotte,

Elle a de grosses mains; de plus, c'est une sotte...

ai8 TRIBUNS ET COURTISANS.

Elle a fait cet hiver l'ornement de la cour,

Et le prince avec elle a dansé l'autre jour!

On cite son hôtel, ses chevaux, ses livrées;

Et les ambassadeurs fréquentent ses soirées.

Et moi, j'irais trôner sur trente paysans!

J'aurais là des plaisirs nouveaux et séduisants ;

Le boston du curé flanqué du vieux notaire,

La promenade au bord de l'étang solitaire,

Les beautés du ciel bleu, du bois noir, des prés verts,

La nature... Et qui sait? Monsieur fera des vers!

Grâce à Dieu, je suis femme ! un dévot me seconde.

Tout peut se réparer...

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