‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 79 sur 138 · LE CONSUL PONTIUS TELÉSINUS · texte numérisé non relu

LE CONSUL PONTIUS TELÉSINUS

COSSUTIANUS CAPITO,

ÉPRIUS MARCELLUS, tous les sénateurs.

LE CONSUL

Prions d'abord les dieux, source de la Justice ! Nous avons à remplir un douloureux office : Nous jugeons Tliraséas, un frondeur obstiné... Je n'en dirai qu'un mot : César l'a condamné; Vous n'en restez pas moins très libres de l'absoudre. César aime, d'ailleurs, à retenir sa foudre; Ménageons à ce dieu l'honneur d'être clément. Vous savez son grand cœur pur de ressentiment; Le seul soin de l'État en ceci l'embarrasse;

Si nous faisons justice, il aime h faire grâce. Donc jugeons vite et bien... et sans nous émouvoir. — On trouvait le sénat fort tiède à son devoir, Occupé de ses fleurs, de ses chiens, très frivole; Songcz-y! Capito, vous avez la parole.

COSSUTIANUS CAPITO.

Seigneurs! si, dans l'histoire, on vit un heureux temps Oii la cité fut libre et les Romains contents, Où chaque citoyen ait pu, sans imprudence. Penser comme il lui plaît et parler comme il pense. C'est depuis, — j'en appelle à cent témoins divers,- -■ C'est depuis que Néron commande à l'univers.

VOIX NOMBREUSES

Bene! Bene !

COSSUTIANUS CAPITO.

J'en suis, moi-même, un grand exemple:

Un projet très hardi me conduit dans ce temple; Sans phrase, et sans frayeur, et sans précaution. J'accuse Thraséas d'aimer trop peu Néron, Et je viens hautement vous demander sa tête. Ses crimes sont connus quoiqu'on le dise honnête. On sait — je ne le puis répéter sans horreur — Qu'il n'applaudissait point la voix de l'empereur! Il n'a jamais pour elle offert de sacrifices; Il est quindécemvir et manque les offices; A peine assiste-t-il une fois par hasard Aux prières qu'on fait pour le divin César. Quand on prête serment, au début de l'année,

Un rhume ou la migraine occupent sa journée.

Il n'a pas au sénat paru depuis trois ans ;

— Depuis qu'on connaît mieux ses projets malfaisants !

Il était plus zJlé, quand les jours étaient pires;

Il a fait acquitter un auteur de satires,

L'infâme Aiitistius! — On ne l'a qu'exilé;

Il eût été pendu si l'autre n'eût parlé. —

Puis, quand on fait justice, un jour où tout l'accable,

Lorsqu'il faut renoncer à sauver un coupable,

Le seigneur Thraséas, pour garder la maison,

Sait toujours vous donner une bonne raison...

Mais son mauvais esprit est assez manifeste.

Et j'hésite, seigneurs, à raconter le reste...

VOIX NOMBREUSES

Parlez ! parlez !

COSSUTIANUS CAPITO.

J'aborde un douloureux endroit!

Vous connaissez Néron, ce cœur pieux et droit, Vous savez s'il aimait, s'il adorait sa mère; Vous savez à quel point sa douleur fut amère Quand des difficultés s'élevèrent entre eux. Le prince et le sénat furent très généreux; Mais l'on dut, néanmoins, pour punir tant d'injures Et sauver l'empereur, prendre quelques mesures. Lorsqu'on délibérait sur cet événement, Thraséas du sénat sortit ouvertement, Comme pour témoigner qu'il donnait confiance Aux bruits que fit alors courir la malveillance. Peut-être il propagea ce mensonge odieux?. .

Est-ce tout? Non, seigneurs, il brave aussi les dieux.

Nous avons tous frémi de sa lâche équipée

Quand on promut au ciel la divine Poppée.

Le seigneur Thraséas est de nos esprits forts;

Il traite les Césars comme les autres morts;

Il refuse l'encens aux défuntes princesses...

Il a mis ce jour-là le comble à ses bassesses!

Rome entière assistait au cortège sacré :

Le traître, en son logis, s'était claquemuré!

Et l'on ne cite pas qu'aux pieds de cette vierge

Il ait brûlé depuis le moindre petit cierge.

Quoi de plus? trahison, parjure, impiété,

Appel à la révolte et lèse-majesté.

Tous crimes définis, classés avec méthode

Dans la loi Regia, plus dans le nouveau code.

Je n'ajouterai rien, le délit est patent.

On ne doit pas souffrir, chez nous, un mécontent !

Qu'il aille chez Pluton ! moi j'ai le sens pratique;

J'aime les grands moj'ens, je hais la rhétorique;

Je la laisse aux bavards qui pleurent Cicéron.

On va plus droit au fait sous le divin Néron.

Voulez-vous qu'on vous pille et qu'on vous assassine ?

TOUS

Non ! non !

COSSUTIANUS CArlTO.

Eh bien ! coupez le mal à sa racine.

TOU s.

Bene! Bene! Bene

EPRIUS MARCELLU3.

Je demande à parler.

Ce discours est bien tiède, à ne vous rien céler ! Le seigneur Capiio sans doute aime son prince, Mais fait à la just-ice une part un peu mince. Condamner Thrascas, très bien! c'est leur Brutus. Mais cet Helvidius et cet Agrippinus, Soranus, Montanus, auteurs de vers infâmes, Paconius, leurs fils, leurs filles et leurs femmes... Tous ces gens-là, faut-il qu'on les laisse échapper? Le glaive de la loi ne doit-il plus frapper? Si tous ne sont pendus, au moins qu'on les embarque. Ah! seigneurs, nous avons un trop digne monarque, Trop clément, désarmé contre ses ennemis! Vengez-le, sénateurs, ce soin vous est commis! Quand je songea cet homme, et qu'on l'appelle honnête J'en écume! et les yeux m'en sortent de la tête! Suspect d'avoir pensé que le divin César Piuce mal une lyre et conduit mal un char. Que madame Agrippine enfin pouvait s'attendre A trouver plus d'égards chez un fils aussi tendre! ! I Ah ! seigneur Thraséas, vous êtes mécontent De ce qu'a fait Néron! tâchez d'en faire autant! Ayez sa voix céleste à qui rien ne résiste, Soyez poète, acteur, grand cocher, grand artiste ; Restaurez les cités détruites par le feu. Triomphez de partout... enfin, soyez un Dieu! On est moins exigeant pour messieurs les stoïques : Bornez-vous à remplir quelques devoirs civiques ; Rentrez dans le sénat; donnez de bons avis;

j'ai toujours vu les miens écoutés et suivis. Blâmez, on répondra; nous avons nos génies. Mais ce lâche silence est plein de calomnies! Le sourd dénigrement, dont vous faites métier, Frappe et mine en dessous notre édifice entier. Qu'est-ce qui vous déplaît dans une ère aussi belle ? C'est donc notre bonheur, la paix universelle, Des victoires sans nombre et pas un seul revers, Et Néron de sa gloire étonnant l'univers ? Mais il faut en finir, seigneurs, avec ce traître Qu'affligent les grandeurs de Rome et son bien-être. Qu'on n'a jamais vu rire... et qui traîne après lui Une contagion de munnure et d'ennui ; Qui s'abstient des soupers, du sénat... qui s'en gausse. Et qui trouve à César — justes dieux ! — la voix fausse. Lorsqu'on a cette horreur de son siècle, on en sort i Les moyens sont connus!... je vote pour la mort.

COSSUTIANUS CAPITO.

J'ai conclu le premier, j'ai des droits sur l'affaire; J'ai voté pour la mort d'une façon très claire; J'adjure le sénat de bien noter ce point. Maintenant, que Néron ne nous entrave point! Après de tels arrêts sa douleur est immense, Et je crains de sa part un excès de clémence. Allons, — c'est notre droit, — le prier à genoux, D'avoir pitié de Rome, et du peuple et de nous. O trop généreux prince, entends notre supplique ! Livre-nous Thraséas, sauve la république. Il s'est fait un parti qui se moque du tien: On prend déjà ses mœurs et son grave maintien,

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