‹ Œuvres poétiquesChapitre 119 sur 124 · LA FLEUR DES CIMES · texte numérisé non relu

LA FLEUR DES CIMES

Cueillez sur la cime austère Cueillez, au prix des périls, La fleur pure et salutaire Qui tient à peine à la terre, La fleur aux parfums subtils.

Dieu la sème et Dieu l'arrose; Préférez son vague encens A râcre odeur de la rose, Aux parfums que l'art compose Pour le vain plaisir des sens.

L'esprit seul, au bout du rêve, Rentré sur le sol natal, Après un combat sans trêve, Vous respire et vous enlève, Douce fleur de l'idéal.

Nul n'atteint ces fleurs divines, S'il n'a dans un long effort, Sur la pierre ou les épines, Rougi de sang nos collines Et monté... jusqu'à la mort.

Mais quand l'âme est parvenue

A ces jardins du haut lieu,

La terre, en bas diminue,

Et, soulevé par la nue,

L'homme est tout près de son Dieu.

Mais nous, ô voyageur, plus haut! montons encore Cet escalier des monts par où descend l'aurors; Chacun de ses degrés offre au cœur agrandi L'image et le conseil d'un travail plus hardi.

Plus haut, toujours plus haut ! Sur le glacier bleuâtre Le chasseur est debout. Les taureaux et le pâtre

28o IDYLLES HÉROIQ^UES.

Apparaissent, là-bas, au soleil endormis, Noirs sur les plateaux verts et tels que des fourmis. L'ardent chasseur bondit au bord des précipices; Un chemin sans péril est pour lui sans délices, Il aime à respirer, sur la neige des monts, Un air qui brillerait nos débiles poumons. Il cherche au bout des pics affrontés avec joie La fatigue et la lutte encor plus que la proie; Puis, sur la toison fauve et dans l'antre des ours. Il dort de longues nuits, il rêve de longs jours. Il part; le ciel est clair; dans sa force il s'enivre, Il sent sur les sommets le vrai bonheur de vivre, Et, comme l'aigle errant sans rival et sans loi. Loin de la foule impure, il est seul, il est roi.

LECHASSEUR DE CHAMOIS.

Le franc chasseur suit sur la neige

L'ours et l'isard ; A chaque pas il trouve un piège.

Vit de hasard.

En déposant la carabine,

Souvent, le soir.

Il mange à son feu de résine.

Un pain tout noir.

Il n'a pas même un lit de chaume

Pour s'y coucher...

Mais les sapins forment le dôme

Sur son rocher.

Dans sa cape de laine brune.

Sans nul souci, Il dort en attendant fortune...

Son chien aussi.

Son fusil et sa cartouchière

Près de sa main, Il dort, dans sa pauvreté tière,

Jusqu'à demain;

Rêvant de la fée immortelle

Qui l'a doté, Et lui fit la part la plus belle,

La liberté!

La liberté fière et sans règle

Dans sa ferveur, Qui donne au pain d'orge et de seigle

Tant de saveur ;

Qui rend l'habit de grosse laine

Souple et soyeux, Et fait battre à sa chaude haleine.

Les cœurs joyeux.

La liberté, plus douce encore

Que le doux miel, Plus éclatante que l'aurore

Au fond du ciel.

Tu viens, ô divine guerrière, Que nous aimons, it. 36

282 IDYLLES HÉROIQ.UES.

Tu descends, comme la lumière, Du haut des monts.

Là, debout sur la feuille sèche.

Au bord d'un bois, Tu lanças la première flèche

De ton carquois.

Là présente à l'heure fatale

Aux oppresseurs, Tu fondras la dernière balle

Des francs chasseurs.

Mais nous, ô voyageur, plus haut ! Montons encore Cet escalier des monts par où descend l'aurore. Chacun de ses degrés offre au cœur agrandi L'image et le conseil d'un travail plus hardi.

Aux confins de l'éther d'où la foudre s'élance. Voici la région du froid et du silence. Où la vie est -«'oilée, où cessent les combats; L'œil même du chasseur ne la voit que d'en bas.

C'est le front de la terre où dort l'âme du fleuve. Les fécondes sueurs où tout germe s'abreuve Jaillissent de là-haut ; et l'être, à grands flots, sort De ces monts recouverts du linceul de la mort.

LE CLACI ER.

L'esprit des eaux, caché dans son beau corps de neige, Conserve tout l'hiver son immuable siège

HERMAN. 28j

Posé sur les sommets; Sa statue au front blanc, calme, solide et pure, Semble un dieu qui s'assied à part dans la nature

Pour dormir à jamais.

Elle y forme des monts l'impassible couronne; Le nuage empourpré d'un manteau l'environne,

La lune s'y suspend, Et la foudre du ciel, qui tonne à côté d'elle. Sillonnant les glaciers sans qu'une onde en ruisselle.

S'éteint en les frappant.

Mais qu'un soleil ami caresse enfin la cime,

Le rocher devient flot, le dieu marche et s'anime

Sur son trône argenté.

L'esprit des eaux s'épanche avec un bruit sauvage. Et, roulant vers la plaine, y porte le ravage...

Ou la fertilité.

Tel, dans la région des stoïques pensées.

Le héros s'est vêtu de ces splendeurs glacées;

A voir ce front serein Pareil aux pics blanchis, sans larme et sans murmure. On a cru que l'amour glissait comme l'injure

Sur cet homme d'airain.

Mais que le vrai rayon vienne effleurer cette âme Qu'un dessein généreux colore de sa flamme

Ce front indifférent, Et vous verrez la neige en flot d'azur se fondre, Vous entendrez ce cœur éclater et répondre

Au fracas du torrent.

28^ IDYLLEg héroïques.

Et le grand fleuve ira susciter toute chose; Plainte ou joie, éveillant sur les bords qu'il arrose

Mille échos assoupis; Et l'âme s'épandra sur les âmes prochaines, Douce et terrible ; ici, faisant crouler les chênes,

Là, germer les épis.

l'esprit des sommets.

Le livre des hauts lieux plein d'images vivantes

Devant toi s'est ouvert; Tu reçus des torrents, des oiseaux et des plantes.

Les leçons du désert.

Aujourd'hui, tu parviens à des sphères plus hautes,

Où la terre et le ciel S'embrassent, en mêlant leurs confins et leurs hôtes,

Au-dessus du réel.

Dans ce monde, interdit à qui n'a pas des ailes,

Tu monteras sans peur; Il suffit d'évoquer tes souvenirs fidèles ;

Je te livre à ton cœur.

Réveille ici les dieux sacrés dans ta mémoire Par l'amour filial.

HE RM AN. 285

Lorsque tu traversas les sommets de l'histoire En quête d'idéal.

Je les vois, dans mon âme, au-dessus des nuages, Au-dessus des vapeurs de notre temps impur, Les aïeux, les héros ! Ils passent dans l'azur, Leur souffle excite en moi de sublimes orages.

J e viens les contempler, les entendre au désert, Pour que les hauts sapins où l'infini murmure. Les cascades, les vents et la grande nature Accompagnent leurs voix d'un plus digne concert.

l'espri t.

Je l'ai vu, tout enfant, pleurer sur mes collines,

Ton livre dans la main.

Cherchant pour t'approcher de ces âmes divines

Quel est le vrai chemin.

Et moi j'ouvre à ton cœur leurs sphères immortelles;

Viens les aimer de près, Et leur parler toi-même, et te baigner comme elles

Dans mes saintes forêts.

Viens, assis sur les fleurs, près de l'onde écumante,

Respirer tout Tété L'esprit qui les supporte et qui les alimente

Dans leur éternité.

28(5 IDYLLES HÉROIQ.UES.

Sur une mer de neige, une île verte et chaude Dans son cadre d'argent luit comme une émeraude ; Les glaciers crénelés, s'étageant par gradin, Font un rempart d'azur à ce chaste jardin. Le sourire empourpré du jour qui se réveille, Ruisselant sur les fleurs de l'immense corbeille, Enflamme, sous l'or vif dont il baigne leurs fronts, La digitale rouge et les rhododendrons, Et la longue asphodèle, et mille herbes étranges Qu'ailleurs n'ont vu fleurir ni l'homme ni les anges. Et mille arbres sans nom réservés à ce lieu Qui n'a pour jardinier que le souffle de Dieu.

Vers ce paisible Eden porté de rêve en rêve. De sommet en sommet l'ardent songeur s'élève. Et, comme en son berceau, vient, sans étonnement, S'asseoir sur ces gazons voisins du firmament.

Visible pour lui seul, un long cortège d'âmes Tourbillonnait dans l'air en ellipses de flammes, Et, formant un grand aigle au plumage vermeil. Comme un feu dans la nuit brillait dans le soleil. Ces radieux esprits, avec des cris de joie, Planent sur l'étranger comme sur une proie; Car de tout noble amour pour leur gloire excité

Dieu nourrit les héros durant l'éternité,

Et fait, entre eux et nous, flotter sans qu'il dévie

Un courant de vertus de l'une à l'autre vie.

Or, l'amant des hauteurs devant lui, tout le jour, Vit ces oiseaux divins se poser tour à tour; Et tous, en lui parlant sous leur figure ancienne, Échangeaient par éclairs leur âme avec la sienne. Tous, divers autrefois et de race et de lieux, Ne forment plus au ciel qu'un peuple merveilleux; Ils ont dans l'idéal leur commune patrie Et leur même symbole où plus rien ne varie; Et, d'un même langage alternant les douceurs, L'accent seul est divers entre ces âmes sœurs.

Des lyres, des parfums, une chaude lumière Accompagnent la voix qui descend la première. C'est l'héroïsme en fleur dans sa Jeune fierté, C'est la Grèce enseignant la force et la beauté.

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