‹ Œuvres poétiques, Volume 2Chapitre 2 sur 21 · PREMIER LIVRE · texte numérisé non relu

PREMIER LIVRE

iiBEL, doux confident de mes jeunes mystères, Vois, mai nous a rendu nos courses solitaires. Viens à l'ombre écouter mes nouvelles amours; Viens, tout aime au printemps, et moi j'aime toujours. Tant que du sombre hiver dura le froid empire, Tu sais si l'aquilon s'unit avec ma lyre :

Ma Muse aux durs glaçons ne livre point ses pas; Délicate, elle tremble à l'aspect des frimas, Et près d'un pur foyer, cachée en sa retraite. Entend les vents mugir, et sa voix est muette. Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux.

Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux

Les champs ont revêtu leur robe d'hyménée, A ses caprices vains sans crainte abandonnée, Elle renaît; sa voix a retrouvé des sons; Et comme la cigale, amante des buissons, De rameaux en rameaux, tour à tour reposée, D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, S'égaye, et, des beaux jours prophète harmonieux. Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux; Ainsi, courant partout sous les nombreux ombrages, Je vais chantant Zéphyr, les nymphes, les bocages. Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs, Et mes belles amours, plus belles que les fleurs.

Sans parents, sans amis et sans concitoyens, Oublié sur la terre et loin de tous les miens. Par les vagues jeté sur cette île farouche; Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche : Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort. Je compte les moments, je souhaite la mort; Et pas un seul ami dont la voix m'encourage; Qjui près de moi s'asseye, et, voyant mon visage Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein. Me dise : « Qju'as-tu donc? » et me presse la maini

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Aujourd'hui qu*au tombeau je suis près de descendre.

Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.

Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul,

Que les pontifes saints autour de mon cercueil,

Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,

De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,

Et sous des murs sacrés aillent ensevelir

Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.

Eh i qui peut sans horreur, à ses heures dernières,

Se voir au loin périr datis des mémoires chères î

L'espoir que des amis pleureront notre sort

Charme l'instant suprême et console la mort.

Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques

Qjielque bord fréquenté des pénates rustiques.

Des regards d'un beau ciel doucement animé.

Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.

Cest là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille.

Qu'à mes mânes éteints je demande un asile;

Afin que votre ami soit présent à vos yeux.

Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux

La pierre, par vos mains de ma fortune instruite.

Raconte en ce tombeau quel malheureux habite;

Quels maux ont abrégé ses rapides instants ;

Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps.

Ahl le meurtre jamais n'a souillé mon courage.

Ma bouche du mensonge ignora le langage,

Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,

Ne trahit le secret recelé dans mon sein.

Nul forfait odieux, nul remords implacable

Ne déchire mon âme inquiète et coupable ;

Vos regrets la verront pure et digne de pleurs.

Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,

Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore.

Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore,

Que mes naissantes fleurs auront en vain promis.

Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.

Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse,

Au milieu des éclats d'une vive allégresse.

Frappés d'un souvenir, hélas I amer et doux,

Sans doute vous direz : a Que n'est-il avec nous ! »

Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh I que mollement reposera ma cendre.

Si parfois, un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi. Vos yeux en approchant pensent voir leur ami 1 Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu. L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu.

Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, N'allument dans vos flancs un pénible trépas; Que la joie en vos cœurs ignore vos alarmes ; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel, Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel. Et non sans quelque amour paisible et mutuelle. Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les dieux.

Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.

Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine, Et près d'elle partout voit changer tous les jours Les fêtes, les travaux, les belles, les amours. Moi, l'espoir du repos et du bonheur peut-être, Cette fureur d'errer, de voir et de connaître, La santé que j'appelle et qui fuit mes douleurs, Bien sans qui tous les biens n'ont aucunes douceurs, A mes pas inquiets tout me livre et m'engage.

C'est au milieu des soins compagnons du voyage Q.ue m'attend une sainte et studieuse paix Que les flèches d'amour ne trembleront jamais. Je suivrai des amis, mais mon âme d'avance Vous, mes autres amis, pleure de votre absence. Et voudrait, partagée en des penchants si doux, Et partir avec eux et rester près de vous.

Ce couple fraternel, ces âmes que j'embrasse D'un lien qui, du temps craignant peu la menace. Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, Sont mes guides encore; ils le furent toujours. Toujours leur amitié, généreuse, empressée, A porté mes ennuis et ne s'est point lassée.

Quand Phébus, que l'hiver chasse de vos remparts. Va de loin vous jeter quelques faibles regards. Nous allons, sur ses pas, visiter d'autres rives, Et poursuivre au Midi ses chaleurs fugitives. Nous verrons tous ces lieux dont les brillants destins Occupent la mémoire ou les yeux des humains : Marseille où l'Orient amène la fortune; Et Venise élevée à l'hymen de Neptune; Le Tibre, fleuve-roi; Rome, fille de Mars, Qui régna par le glaive et règne par les arts; Athènes qui n'est plus, et Byzance, ma mère; Smyrne qu'habite encor le souvenir d'Homère.

Croyez, car en tous lieux mon cœur m'aura suivi. Que partout où je suis vous avez un ami.

Mais le sort est secret ! Quel mortel peut connaître Ce que lui porte l'heure et l'instant qui va naître?

Souvent ce souffle pur dont l'iiomme est animé, Esclave d*un climat, d'un ciel accoutumé, Redoute un autre ciel, et ne veut plus nous suivre Loin des lieux où le temps l'habitua de vivre. Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats, Je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas. Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles. Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles, Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs. Et mes derniers discours et mes derniers soupirs.

Vivez heureux 1 gardez ma mémoire aussi chère. Soit que je vive encor, soit qu'en vain je l'espère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois.

D'une double moisson la grange sera pleine.

Avant que dans vos bras la voile nous ramène. Si longtemps autrefois nous n'étions point perdus ! Aux plaisirs citadins tout l'hiver assidus, Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites. Et des nuits à leur tour usurpaient les limites, Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux, Nous visitons les bois et les coteaux vineux, Les peuples, les cités, les brillantes naïades; Et l'humide départ des sinistres Pléiades Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs, Ou, souvent rassemblés, livrés à nos loisirs. Honteux d'avoir trouvé nos amours infidèles, Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles

48 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER

Ahl nous ressemblions, arrêtés ou flottants, Aux fleuves, comme nous, voyageurs inconstants. Ils courent à grand bruit; ils volent, ils bondissent; Dans les vallons riants leurs flots se ralentissent. Qiiand l'hiver, accourant du blanc sommet des monts, Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds, Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves; Mais le printemps revient amollir leurs entraves, Leur frein s'use et se brise au soufiîe du zéphyr. Et l'onde en liberté recommence à courir.

De l'art de Pyrgotèle élève ingénieux

Dont, à l'aide du tour, le fer industrieux

Aux veines des cailloux du Gange ou de Syrie

Sait confier les traits de la jeune Marie,

Grave sur l'améthyste ou l'onyx étoile

Ce que d'elle aujourd'hui les dieux m'ont révélé.

Souvent, lorsqu'aux transports mon âme s'abandonne,

L'harmonieux démon descend et m'environne.

Chante; et ses ailes d'or, agitant mçs cheveux.

Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feux.

Il m'a dit ta naissance, ô jeune Florentine 1

C'est vous, nymphes d'Arno, qui des bras de Lucine Vîntes la recueillir, et vos riants berceaux •L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux; Et Phébus, du Gincer hôte ardent et rapide, Ne pouvait point la voir, dans cette grotte humide, Sous des piliers de nacre entourés de jasmin. Reposer sur un lit de pervenche et de thym.

Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeilles S'asseoir et déposer ce miel doux et flatteur Qjai coule avec sa voix et pénètre le cœur.

Reine, aux yeux éclatants, la belle poésie Lui sourit et trempa sa bouche d'ambroisie.

Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux Qui font vivre la toile en magiques tableaux. Et mit dans ses regards ce feu, cette âme pure Qui sait voir la beauté, fille de la nature.

Une lyre aux sept voix lui faisait écouter Les sons que Pausilippe est fier de répéter.

Et les douces Vertus et les Grâces décentes, Les bras entrelacés, autour d'elle dansantes. Veillaient sur son sommeil, et surent la cacher A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher; Et puis au lieu de lait, pour nourrir son enfance. Mêlèrent la candeur, la gaîté, l'indulgence, La bienveillance amie au sourire ingénu.

Et le talent modeste à soi seul inconnu.

Et la sainte fierté que nul revers n'opprime, La paix, la conscience ignorante du crime.

La simplicité chaste aux regards caressants, Vrès de qui les pervers deviendraient innocents.

Artiste, pour l'honneur de ton durable ouvrage Graves-y tous ces dons brillants sur son visage. Grave, si tu le peux, son âme et ses discours. Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours; Les jours de ses amis, troupe heureuse et fidèle. Oui vivent tous pour elle, et qui mourraient pour elle. De la seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger; Mais les douces Vertus et les Grâces décentes N'inspirent aux cœurs purs que des flammes constantes.

De Pange, le mortel dont l'âme est innocente, Dont la vie est paisible et de crimes exempte. N'a pas besoin du fer qui veille autour des rois. Des flèches dont le Scythe a rempli son carquois. Ni du plomb que l'airain vomit avec la flamme; Incapable de nuire, il ne voit dans son âme Nulle raison de crainte, et loin de s'alarmer. Confiant, il se livre aux délices d'aimer.

O de Pange ! ami sage 1 est bien fou qui s'ennuie. Si les destins deux fois nous permettaient la vie, L'une pour les travaux et les soins vigilants, L'autre pour les amours, les plaisirs nonchalants, On irait d'une vie âpre et laborieuse Vers l'autre vie au moins pure et voluptueuse. Mais si nous ne vivons, ne mourons qu'une fois. Eh ! pourquoi, malheureux, sous de bizarres lois Tourmenter cette vie et la perdre sans cesse. Haletants vers le gain, les honneurs, la richesse; Oubliant que le sort, immuable en son cours, Nous fit des jours mortels ; et combien peu de jours Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?

Dès l'instant où Vénus me doit être ravie, Qiie je meure. Sans elle ici-bas rien n'est doux.

Humains, nous ressemblons aux feuilles d'un ombrage Dont au faîte des cieux le soleil remonté Rafraîchit dans nos bois les chaleurs de l'été. Mais l'hiver, accourant d'un vol sombre et rapide, Nous sèche, nous flétrit, et son souffle homicide Secoue et fait voler, dispersés dans les vents. Tous ces feuillages morts qui font place aux vivants. La Parque, sur nos pas, fait courir devant elle Midi, le soir, la nuit, et la nuit éternelle, Et par grâce, à nos yeux qu'attend le long sommeil. Laisse voir au matin un regard du soleil, duand cette heure s'enfuit, de nos regrets suivie,

La mort est désirable et vaut mieux que la vie. O jeunesse rapide! ô songe d'un moment!

Puis l'infirme vieillesse, arrivant tristement, Presse d'un malheureux la tête chancelante, Courbe sur un bâton sa démarche tremblante.

Lui couvre d'un nuage et les yeux et l'esprit. Et de soucis cuisants l'enveloppe et l'aigrit : C'est son bien dissipé, c'est son fils c'est sa femme, Ou les douleurs du corps, si pesantes à l'âme. Ou mille autres ennuis. Car, hélas I nul mortel Ne vit exempt de maux sous la voûte du ciel.

Oh I quel présent funeste eut l'époux de l'Aurore, De vieillir chaque jour et de vieillir encore, Sans espoir d'échapper à l'immortalité !

Jeune, son front plaisait. Mais quoi 1 toute beauté Se flétrit sous les doigts de l'aride vieillesse. Sur le front du vieillard habite la tristesse ; Il se tourmente, il pleure, il veut que vous pleuriez, Ses yeux par un beau jour ne sont plus égayés. L'ombre épaisse et touffue et les prés de Zéphire Ne lui disent plus rien, ne le font plus sourire. La troupe des enfants, en l'écoutant venir.

Le fuit comme ennemi de leur jeune plaisir ; Et s'il aime, en tous lieux sa feiblesse exposée Sert aux jeunes beautés de fable et de risée.

A FRANÇOIS DE PANGB

Ami, de mes ardeurs, quoi! ta plume ose rire! Quoi! tu ris de l'amour, tu ris de son empire! Imprudent, c'est l'amour que tu viens outrager! Ah 1 tremble, malheureux, il aime à se venger. C'est toi-même aiguiser le trait qu'il te destine; Toi-même sous tes pieds c'est creuser ta ruine. J'ai vu de ces rieurs qui, fiers dans leurs beaux jours, Insultaient à nos fers, à nos pleurs, aux amours. Vieux, gémir sous le joug d'une jeune inhumaine; Fatiguant leurs habits d'une richesse vaine.

Cachant leurs cheveux blancs, se traîner à ses pieds. L'accabler de leurs dons mille fois envoyés; Et d'une faible voix leurs lèvres palpitantes Bégayer en pleurant des caresses tremblantes. Alors en les voyant, le jeune homme à son tour Rit des justes revers de leur antique amour.

Ami, va, c'est un dieu, la force est inutile; Cède, c'est un enfant, un enfant indocile.

Les destins ont écrit (qui voudrait les blâmer?) Qjue plus tôt ou plus tard chaque homme doit aimer; Le plus tôt vaut le mieux. Ta science ennuyeuse

Te tue. Éteins, crois-moi, ta lampe studieuse, Viens savoir être heureux; c'est la première loi. Et loin de me gronder, viens aimer avec moi.

Qjiand la feuille en festons a couronné les bois. L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature Si, de ses dons heureux négligeant la culture Sur son triste rameau, muet dans ses amours, Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour, trop bruyante pour toi, Tu t'es fait du silence une coupable loi 1 Tu naquis rossignol. Pouquoi loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, T'en allais-tu chercher la muse des cités; Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, Qui, le glaive à la main, du diadème ornée, Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois?

Qjie n*étais-tu fidèle à ces muses tranquilles Qjii cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux? Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle : Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle, Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté Q.ui rend plus séduisant Tédat de la beauté?

L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre.

Dans le fond d'une rose, un matin du printemps.

Le trouva nouveau-né

Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.

Elle saisit le bout de ses ailes dorées, L'ôta de son berceau d'une timide main, Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire; Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux ; Là les prés, les gazons, les bois harmonieux, De mobiles ruisseaux la colline animée.

L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée; Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser; Là sous les antres frais habite le baiser.

Les muses et l'amour ont les mêmes retraites. L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. Bois, échos, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, Le génie et les vers se plaisent parmi vous.

J'ai choisi parmi vous ma Muse jeune et chère;

Et, bien qu'entre ses sœurs elle soit la dernière, Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; Délicate et craintive, un rien la décourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage, Elle va parcourant tous les objets flatteurs Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles. Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.

Une source brillante, un buisson qui fleurit. Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit.

Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente.

Elle erre avec une onde et pure et languissante; Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr, Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur, Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide.

Qiielquefois, gravissant la mousse du rocher, Dans une touflfe épaisse elle va se cacher, Et sans bruit épier, sur la grotte pendante, Ce que dira le faune à la nymphe imprudente Qpi, dans cet antre sourd et des faunes ami, Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi. Souvent même, écoutant de plus hardis caprices. Elle ose regarder au fond des précipices, Où sur le roc mugit le torrent eflfréné Du droit somn et d'un mont tout à coup déchaîné. Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, Suivre les moissonneurs et lier la javelle.

L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux. Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux ; Elle cueille la grappe, on blanche, ou purpurine; Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine; Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir, Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

Viens, viens, mon jeune ami ; viens, nos muses t'attendeni ;

Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent ;

Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts.

Chaque soir une table aux suaves apprêts

Assoira près de nous nos belles adorées;

Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées.

Nous entendrons les ris, les chansons, les festins;

Et les verres emplis sous les bosquets lointains

Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille,

De leur voix argentine égayer notre oreille.

Mais si, toujours ingrat, à ses charmantes sœurs

Ton front rejette encor leurs couronnes de fleurs,

Si de leurs soins pressants la douce impatience

N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense;

Q.u'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis

Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis ;

Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose;

Et, quand tu lui viendras présenter une rose.

Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don,

Ke t'ait vu de sa vie et demande ton nom.

O Muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines! Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas; Soit que de doux pensers, en de riants climats, Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne ; Soit que parmi les chœurs de ces nymphes du Rhône Phébé dans la prairie, où son flambeau vous luit, Dansantes vous admire au retour de la nuit; Venez. J'ai fui la ville aux Muses si contraire. Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire.

Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain Efliarouchent les vers qui se taisent soudain. Venez. Qjie vos bontés ne me soient point avares. Mais, oh 1 faisant de vous mes pénates, mes lares, Qjaand pourrai-je habiter un champ qui soit à moil Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poète, Goûter le doux oubli d'une vie inquiète?

Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans.

Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; Si mon cœur dévorait vos champêtres histoires, Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires, Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux; L'épouse de Booz, chaste et belle indigente.

Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas I Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas ; Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. Oh ! oui, je veux un jour en des bords retirés, Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.

Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux, Loin du superbe ennui que l'éclat environne.

Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; Avoir amis, enÊmts, épouse belle et sage ; Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs.

Douce mélancolie 1 aimable mensongère, Des antres, des forêts déesse tutélaire. Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur,

6o ŒUVRES D*ANDRÉ DE CHÉNIER

Quand, sorti vers le soir des grottes reculées.

Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,

Et voit des derniers feux le ciel se colorer,

Et sur les monts lointains un beau jour expirer.

Dans sa volupté sage, et pensive et muette, •

Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête.

Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur

Du fleuve, qui s'étend comme lui calme et pur,

Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages,

Et la pourpre en festons couronnant les nuages.

Il revoit près de lui, tout à coup animés,

Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés,

Dont la troupe immortelle habite sa mémoire.

Julie, amante faible et tombée avec gloire;

Clarisse, beauté simple où respire le ciel.

Dont la douleur ignore et la haine et le fiel,

Q.ui souffre sans gémir, qui périt sans murmure;

Clémentine adorée, âme céleste et pure,

Qjiii, parmi les rigueurs d'une injuste maison,

Ne perd çoint l'innocence en perdant la raison;

Mânes aux yeux charmants, vos images chéries

Accourent occuper ses belles rêveries;

Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous

Il est dans vos. foyers, il voit vos traits si doux,

A vos persécuteurs il reproche leur crime.

Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime.

Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs 1

Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs

Ne sont peut-être, hélas I que d'aimables chimères,

ÉLÉGIES 6l

De rame et du génie en&nts imaginaires.

II se lève, il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses vœux.

Il ira, le cœur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.

O jours de mon pnntemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose. Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées. Hélas I bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh I si du moins alors je pouvais à mon tour. Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Oflrir à mes amis une ombre hospitalière; Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes.

Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites,

62 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÊNIER

Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois.

Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles. Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles. J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix 1 Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qji'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête à la prière, et son âme aux affronts, Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles. Enrichir à son tour quelques têtes serviles.' De ces honteux trésors je ne suis point jaloux. Une pauvreté libre est un trésor si douxl Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même; De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses mœurs. D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs. Sa cellule de cire, industrieux asile Où l'on coule une vie innocente et tranquille; De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis. Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honnêtes caresses ! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir. Devant son propre cœur on n'a point à rougir. Si le sort ennemi m'assiège et me désole.

Je pleure; mais bientôt la tristesse s'envole. Et les arts, dans un cœur de leur amour rempli,

ÉLÉGIES f^

Versent de tous les maux l'indifFérent oubli.

Les délices des arts ont nourri mon enfonce.

Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance,

La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux

Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux.

Ma main donne au papier, sans travail, sans étude.

Des vers fils de l'amour et de la solitude.

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.

Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire;

Elle rit et s' égayé aux danses du satyre;

Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux.

Et pense voir et voit ses antiques aïeux

Qjii, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages,

Arrêtent près de lui leurs palais de nuages.

Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs,

Des plus sombres ennuis riants consolateurs.

Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses.

Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses,

Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris

Par un indigne usage ont tant de fois flétris.

Je n'ai pas partagé leur honte trop commune.

Sur le front des époux de l'aveugle Fortune

Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux.

J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous.

Je ne vais point, au prix de mensonges serviles,

Vous marchander au loin des récompenses viles,

Et partout, de mes vers ambitieux lecteur,

Faire trouver charmant mon luth adulateur.

64 ŒUVRES d'andré de chénier

Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, Ces vieilles amitiés de l'enfance première, Qjiand tous quatre, muets, sous un maître inhumain. Jadis au châtiment nous présentions la main ; Et mon frère et Lebrun, les Muses elles-même; De Pange, fugitif de ces neuf sœurs qu'il aime : Voilà le cercle entier qui, le soîr, quelquefois, A des vers non sans peine obtenus de ma voix. Prête une oreille amie et cependant sévère.

Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux, Amant des nouveautés compagnes de voyage, Courant partout, partout cherchant à mon passage QjLielque ange aux yeux divins qui veuille me charnier Qjai m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer.

Qiii? moi? Moi, de Phébus te dicter les leçons? Moi, dans l'ombre ignoré, moi, que les nourrissons Pour émule aujourd'hui désavouraient peut-être? Dans ce bel art des vers je n'ai point eu de maître ; Il n'en est point, ami. Les poètes vantés Sans cesse avec transport lus, relus, médités;

Les dieux, l'homme, le ciel, la nature sacrée

Sans cesse étudiée, admirée, adorée :

Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants.

A peine avais-je vu luire seize printemps,

Aimant déjà la paix d'un studieux asile,

Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille,

Ma voix humble à l'écart essayait des concerts;

Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sapho, des champs de Mitylène,

Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur.

Une source inquiète, un ombrage, une fleur.

Des filets d'Arachné l'ingénieuse trame.

De doux ravissements venaient saisir mon âme.

Des voyageurs lointains auditeur empressé,

Sur nos tableaux savants où le monde est tracé.

Je courais avec eux du couchant à l'aurore.

Fertile en songes vains que je chéris encore,

J'allais partout, partout bientôt accoutumé;

Aimant tous les humains, de tout le monde aimé.

Les pilotes bretons me portaient à Surate,

due dis-je? dès ce temps mon cœur, mon jeune cœur

Commençait dans l'amour à sentir un vainqueur;

11 se troublait dès lors au souris d'une belle.

Qu'à sa pente première il est resté fidèle!

C'est là, c'est en aimant que, pour louer ton choix,

Les Muses d'elles-même adouciront ta voix.

Du sein de notre amie, oh! combien notre lyre

Abonde à publier sa beauté, son empire.

Ses grâces, son amour oe tant d'amour payé!

Mais quoil pour être heureux faut-il être envié? Qjaand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse N'attireraient jamais les ondes du Permesse, du'importe? Penses-tu qu'il ait perdu ses jours Celui qui, se livrant à ses chères amours.

Recueilli dans sa joie, eut pour toute science De jouir en secret? fut heureux en silence?

Qji'il est doux, au retour de la froide saison. Jusqu'au printemps nouveau regagnant la maison, De la voir devant vous accourir au passage.

Ses cheveux en désordre épars sur son visage 1 Son oreille de loin a reconnu vos pas; Elle vole et s'écrie et tombe dans vos bras.

Et, sur vous appuyée et respirant à peine, A son foyer secret loin des yeux vous entraîne. Là, mille questions qui vous coupent la voix, Doux reproches, baisers, se pressent à la fois. La table entre vous deux à la hâte est servie; L'œil humide de joie, au banquet elle oublie Et les mets et la table, et se nourrit en paix Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits. Sa bouche ne dit rien ; mais ses yeux, mais son âme. Vous parlent, et bientôt des caresses de flamme Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous. C'est là qu'elle s'informe avec un soin jaloux Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle Habitait la contrée où vous étiez loin d'elle.

Uart des transports de Tâme est tin faible interprète,

L'art ne fait que des vers; le cœur seul est poète,

Sous sa fécondité le génie opprimé

Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé.

Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle

Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle.

Son cœur dicte; il écrit. A ce maître divin

Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main.

S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente,

Si la folâtre joie et la jeunesse ardente

Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs,

Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,

Brillants de la santé qui luit sur son visage.

Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage.

Si, pauvre et généreux, son cœur vient de soufirir

Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir;

Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère.

L'oublie en écoutant une amour étrangère;

De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,

Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés,

Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes

Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes.

Toujours vrai, son discours souvent se contredit.

Comme il veut, il s'exprime ; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage :

Quand elle est prête à fiiir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, II fixe le passé pour lui toujours présent, Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.

J*ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui. Qjiel dégoût vient saisir mon âme consternée, Seule dans elle-même, hélas 1 emprisonnée?

Viens, ô ma lyre ! ô toi mes dernières amours (Innocentes du moins) ; viens, ô ma lyre, accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Qjioi 1 je suis seul? O dieux 1 où sont donc mes amis? Ah 1 ce cœur qui, toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême, Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même?

Où sont donc mes amis? Objets chéris et doux! Je souffre, ô mes amisi Ciel! où donc êtes-vous? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille frappée Écoute, et croit souvent reconnaître vos pas; Je m'élance, je cours, et vous ne venez pas.

Ah I vous accuserez votre absence infidèle, Quand vous saurez qu'ainsi je souffre et vous appelle. Que je plains un méchant! Sans doute avec effroi Il porte à tout moment les yeux autour de soi ; Il n'y voit qu'un désert ; tout fuit, tout se retire. Son œil ne vit jamais de bouche lui sourire; Jamais, dans les revers qu'il ose déclarer.

De doux regards sur lui s'attendrir et pleurer. Oh 1 de se confier noble et douce habitude !

Non, mon cœur n'est point né pour vivre en solitude : Il me faut qui m'estime, il me faut des amis A qui dans mes secrets tout accès soit permis ; Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée Réponde à mon silence, et sente ma pensée.

Ah! si pour moi jamais tout cœur était fermé, Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé.

Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie. Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie. Le malheureux qui, seul, exclu de tout lien, Ne connaît pas un cœur où reposer le sien, Une âme où dans ses maux, comme en un saint asile, Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille;

Pour qui nul n*a de vœux ; qui jamais dans ses pleurs Ne peut se dire : « Allons, je sais que mes douleurs Tourmentent mes amis, et quoiqu'en mon absence Ils accusent mon sort et prennent ma défense? »

Ahl le pourrai-je au moins? suis-je assez intrépide? Et toute belle enfin serait-elle perfide?

Moi, tendre, même feible, et dans l'âge d'aimer. Faut-il n'oser plus voir tout ce qui peut charmer? duiind chacun à l'envi, jouit, aime, soupire, Faut-il donc de Vénus abjurer seul l'empire?

Ne plus dire : « Je t'aime ! » et dormir tout le jour, Sans avoir pour adieux quelques baisers d'amour? Et lorsque les désirs, les songes ou l'aurore Troubleront mon sommeil, me réveiller encore, Sans que ma main déserte et seule à s'avancer. Trouve dans tout mon lit une main à presser?

Souffre un moment encor ; tout n*est que changement; L'axe tourne, mon cœur; souffre encore un moment.

La vie est-elle toute aux ennuis condamnée?

L*hiver ne glace point tous les mois de l'année. L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, Pour mieux goûter le calme, il fout avoir passé, Des pénibles détroits d'une vie orageuse, Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune, arrivant à pas inattendus, Frappe et jette en vos mains mille dons imprévus: On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N'a mis le pied. Mais quoi I son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.

Toi qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles. Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; Qjii sais de ton palais, d'esclaves abondant. De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent, Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde, Brillante déitél tes riches favoris Te fatiguent sans cesse et de vœux et de cris. Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne, Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers, Belle encor l'Italie attire l'univers,

Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille C'est là que mes désirs m'ont promis un asile; C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs Éteindra les douleurs et les sables brûlants. Là, j'irai t'oublier, rire de ton absence; Là, dans un air plus pur respirer en silence, Et nonchalant du terme où finiront mes jours, La santé, le repos, lés arts et les amours.

O nécessité dure I ô pesant esclavage !

O sort 1 je dois donc voir, et dans mon plus bel âge

Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs.

Dans ce flux et reflux d'espoir et de douleurs!

Souvent, las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie.

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté.

Je regarde la tombe, asile souhaité;

Je souris à la mort volontaire et prochaine;

Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;

Le fer libérateur qui percerait mon sein

Déjà frappe mes yeux ei frémit sous ma main;

Et puis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse : Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse, Mes écrits imparfaits; car à ses propres yeux, L'homme sait se cacher d'un voile spécieux.

A quelque noir destin qu'elle soit asservie, D'une étreinte invincible il embrasse la vie, Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. Il a souffert, il souffre : aveugle d'espérance. Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remède si doux.

Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

Je vis. Je souffre encor; battu de cent naufrages. Tremblant, j'affronte encor la mer et les orages, Qjaand je n'ai qu'à vouloir pour atteindre le port! Lâche 1 aime donc la vie, ou n'attends pas la mori .

Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs. Sous ses hauts monts ainsi TAllobroge recèle, Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle, Et les fleurs du printemps et les biens de Tété. Sur leurs arides fronts le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée, En flots âpres et durs brille une mer glacée. A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. Il entend retentir la voix du précipice.

Il se tourne, et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glace épaissis, Fils du vaste mont Blanc, sur leurs têtes assis. Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes Qu'ils s'élèvent eux-même au-dessus des abimes. Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende ; à ses yeux S'étendent mollement vallons délicieux.

Pâturages et prés, doux enfants des rosées, Trient, Cluses, Maglan, humides Élysées, Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.

Animé par Tamour, le vrai dieu des poètes,

Du Pinde, en mon printemps, j'ai connu les retraites.

Aux danses des neufs sœurs entremêlé mes pas,

Et de leurs jeux charmants su goûter les appas.

Je veux, tant que mon sang bouillonne dans mes veines,

Ne chanter que l'amour, ses douceurs et ses peines.

De convives chéris toujours environné,

A la joie avec eux sans cesse abandonné.

Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots Partout aille à la ronde éveiller les bons mots. Reine de mes banquets, que ma déesse y vienne; due des fleurs de sa tête elle pare la mienne; Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux S'unisse à la vapeur des vins délicieux. Hdtons-nous, l'heure fuit, un jour inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs.

Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. Qji'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes Respirent près de nous leur haleine de roses; Que Laïs sans réserve abandonne à nos yeux

De ses charmes secrets les contours gracieux. Quand Tdge aura sur nous mis sa main flétrissante, Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? Nos cœurs en la voyant ne palpiteront plus.

C'est alors qu'exilé dans mon champêtre asile,

De l'antique sagesse admirateur tranquille,

De tout cet univers interrogeant la voix,

J'irai de la nature étudier les lois :

Par quelle main sur soi la terre suspendue

Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue;

Quel Titan foudroyé respire avec effort

Des cavernes d'Etna la ruine et la mort ;

Si d'un axe brûlant le soleil nous éclaire;

Ou si roi, dans le centre, entouré de lumière,

A des mondes sans nombre, en leurs cercles roulants,

Il verse autour de lui ses regards opulents;

Conunent à son flambeau Diane assujettie

Brille, de ses bienfaits chaque mois agrandie;

Si l'ourse au sein des flots craint d'aller se plonger;

Qpel signe sur la main conduit le passager,

Qjaand sa patrie absente et longtemps appelée

Lui Élit tenter l'Euripe et les flots de Malée ;

Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur.

Arme d'un aiguillon la main du laboureur.

Souvent, dès que le jour chassera les étoiles^

Aux hôtes des forêts j'irai tendre des toiles;

Sur les beaux fruits du Gange en nos bords transplantés

Des dieux de nos jardins appeler les bontés;

Lier à ses ormeaux la vigne paresseuse;

Voir à quelles moissons quelle terre est heureuse;

Aux vergers altérés conduire les ruisseaux;

De chaume et de filets armer les arbrisseaux,

Et soulager leurs troncs des branches inutiles,

Pour leur faire adopter des rameaux plus fertiles.

Mais alors que du haut des célestes déserts

Uastre de la nature embrasera les airs,

Tantôt dans ma maison plus commode que belle,

Tantôt sur le tapis dont se pare Cybèle,

Où des feux du midi le platane vainqueur

Entretient sous son ombre une épaisse fraîcheur,

J* aurai quelques amis, soutiens de ma vieillesse.

Le plaisir, qui n'est plus celui de ma jeunesse,

Est encor cependant le dieu de mes banquets :

L'œillet, la tubéreuse, y brillent en bouquets,

L'automne sur ses pas y conduit l'abondance

Et la douce gaîté, mère de l'indulgence.

Et, tel que dans l'Olympe à la table des dieux.

De pampres et de fruits et de fleurs radieux.

Donne à tous les objets offerts à son passage

Ce ris pur et serein qui luit sur son visage.

Cependant jouissons ; l'âge nous y convie.

Avant de la quitter, il faut user la vie.

Le moment d'être sage est voisin du tombeau.

Allons, jeune homme, allons, marche ; prends ce flambeau,

Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse.

J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse.

78 ŒUVRES D'aNDRÉ DE CHÉNIER

Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.

S'ils n'ont point le bonheur, en est-il sur la terre?

Qpel mortel, inhabile à la félicité,

Regrettera jamais sa triste liberté.

Si jamais des amants il a connu les chaînes?

Leurs plaisirs sont bien doux, et douces sont leurs peines.

S'ils n'ont point ces trésors que l'on nomme des biens,

Ils ont les soins touchants, les secrets entretiens;

Des regards, des soupirs la voix tendre et divine,

Et des mots caressants la mollesse enfantine.

Auprès d'eux tout est beau, tout pour eux s'attendrit,

Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit.

Aréthuse serpente et plus pure et plus belle;

Une douleur plus tendre anime Philomèle.

Flore embaume les airs d'une plus douce odeur

Et son amant soupire avec plus de douceur.

Pour eux tout s'embellit, ils n'ont que de beaux deux; Aux plus arides bords Tempe rit à leurs yeux. A leurs yeux tout est pur comme leur âme est pure; Leur asile est plus beau que toute la nature. La grotte, favorable à leurs embrassements, D'âge en âge est un temple honoré des amants. O rives du Pénée 1 antres, vallons, prairies, Lieux qu'Amour a peuplés d'antiques rêveries; Vous, bosquets d'Anio; vous, ombrages fleuris, Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes du Liris; Toi surtout, ô Vauclusel ô retraite charmante I Ohl que j'aille y languir aux bras de mon amante; De baisers, de rameaux, de guirlandes lié.

Oubliant tout le monde, et du monde oublié I Ah 1 que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance, N'ont connu qu'une oisive et morne indifférence, En bonheur, en plaisir pensent m'avoir vaincu : Ils n'ont fait qu'exister, l'amant seul a vécu.

Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible? Qjie servit à Junon cet Argus si terrible.

Ce front, de jalousie armé de toutes parts, Où veillaient à la fois cent farouches regards? Mais quoi que Ton oppose et d'adresse et de force, Qjaand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce Ne pourraient au dragon* ravir l'or de ses bois, Et du triple Cerbère assoupir les abois; On t'aime, garde-toi d'abandonner la place.

Il faut oser. L'amour favorise l'audace.

Si l'envie à te nuire aiguise tous ses soins. Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins? Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes; Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes; Semer toi-même un bruit d'attaque, de danger; Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger. Et, tandis que par toi leur prudence égarée Rit, s'applaudit de voir ton attente frustrée. Aveugles, auprès d'eux ils laissent échapper Tes pas, qu'ils défiaient de les pouvoir tromper. Tel, car ainsi que toi c'est l'amour qui le guide, Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d'Élide, Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr. Parmi les flots salés garde un flot doux et pur, îrtvisible, d'Enna va chercher le rivage; Et l'amère Téthys ignore son passage.

Lorsqu'un amant, qui pleure en vain près d'une belle,

La voit à ses rivaux également rebelle,

Il peut souffrir; il peut, sans honte et sans éclats,

Partager des rigueurs qui ne l'outragent pas.

Mais à d'autres que lui s'il voit qu'elle est unie.

Son infortune alors lui semble ignominie;

Et dans son cœur blessé gémissent en courroux

L'orgueil, l'amour : tous deux dieux sombres et jaloux.

Nulle heure n'est oisive et nul instant n'est vide. Le temps vole, pour eux, d'une aile si rapide 1 Tous deux muets, tous deux tranquilles à l'écart. S'étonnent à la fin qu'il soit déjà si tard.

Ils se parlent d'amour dans leur silence même. L'âme sans le vouloir rêve de ce qu'elle aime. Il est là : c'est assez.

Je leur ai conseillé de s'absenter quelquefois; mais vous n^ave^ rien i craindre, c'est un précepte bien pénible,

Ehl qui peut sans mourir s'éloigner d'une amante?

Au malin.

Pour elle, en ce moment, au sortir de son lit, Dans ces coupes dont Sèvre, émule de la Chine, Façonne et fait briller la pâte blanche et fine. Les glands dont l'Yémen recueille la moisson Mêlent aux flots de lait leur amère boisson, Ou du noir cacao la liqueur onctueuse Teint sa bouche et ses lis d'une empreinte ccumeuse.

Non, ces doctes beautés n'ont plus d'attraits pour moi, Dont le cœur ne bat plus ni d'amour, ni d'effroi 1

Qui sont faites à tout; dont le hardi sourire Entend tout, connaît tout, sait tout ce qu'on veut dire. Dont, même en nous trompant, le visage imposteur Daigne feindre l'amour et jamais la pudeur.

Non, laisse-moi; retiens ces discours caressants, Ces sourires trompeurs autant que séduisants. Et ces yeux si divins quand ils font des blessures, Ces lèvres tant de fois si doucement parjures. Et ce baiser si doux, mais souvent inhumain.

Sceau d'un amour constant, scellé souvent en vain. Ce transport aujourd'hui, parle, est-il bien sincère? Je doute, je balance et crains quelque mystère. due veux-tu? Quel projet ton cœur a-t-il formé? Le mien à ses détours est trop accoutumé.

Je ne sais; rarement en un excès si tendre Tes caresses le jour ont osé se répandre, Qu'elles ne m'aient caché sous leurs baisers menteurs Quelque piège imprévu qui me coûtait des pleurs. O ne me trahis point. Grâce! ô belle perfide.

84 ŒUVRES d'AKDRÉ DE CHÉNIER

Sous le roc sombre et frais d'une grotte ignorée,

D'où coule une onde pure aux nymphes consacrée,

Je suivis l'autre jour un doux et triste son,

Et d'un faune plaintif j'ouïs cette chanson :

« Amour, aveugle enfant, quelle est ton injustice!

Hélas! J'aime Nais; je l'aime sans espoir.

Comme elle me tourmente, Hylas foit son supplice.

Écho plaît au berger, il vole pour la voir;

Ëcho loin de ses pas suit les pas de Narcisse,

Q.ui la fuit, pour baiser un liquide miroir. »

Je dors, mais mon cœur veille; il est toujours à toi. Un songe aux ailes d'or te descend près de moi. Ton cœur bat sur le mien. Sous ma main chatouilleuse Tressaille et s'arrondit ta peau voluptueuse. Des transports ennemis de la paix du sommeil M'agitent tout à coup en un soudain réveil;

Et seul, je trouve alors que ma bouche enflammée Crut, baisant Toreiller, baiser ta bouche aimée ; Et que mes bras, en songe, allant te caresser, Ne pressaient que la plume en croyant te presser...

Et dormant ou veillant, moi je rêve toujours...

Le doux sommeil habite où sourit la fortune.

Pareil aux fiaux amis, le malheur l'importune. Il vole se poser, loin des cris de douleurs, Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs. Perfide; mais pourtant chère quoique perfide...

Et ton cœur m'aimera, si ton coeur peut aimer...

tu verras ses rigueurs.

Se fondre et s*amollir à tes douces langueurs.

Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices. S'assied sous un mélèze au bord des précipices. Et là revoit la lettre où, dans un doux ennui. Sa belle amante pleure et ne vit que pour lui.

Il savoure à loisir ces lignes qu'il dévore; Il les lit, les relit et les relit encore; Baise la lettre aimée et la porte à son cœur. Tout à coup de ses doigts Taquilon ravisseur Vient, l'emporte et s'enfuit. Dieux 1 il se lève ; il crie. Il voit par le vallon, par l'air, par la prairie, Fuir avec ce papier, cher soutien de ses jours, Son âme et tout lui-même et toutes ses amours. Il tremble de douleur, de crainte, de colère. Dans ses yeux égarés roule une larme amère.

II se jette en aveugle, à le suivre empressé, Court, saute, vole, et, l'œil sur lui toujours fixé. Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes. Et l'atteint, hors d'haleine, à travers les abîmes.

Et moi, quand la chaleur ramenant le repos, Fait descendre en été le calme sur les flots, J'aime à venir goûter la fraîcheur du rivage, Et, bien loin des cités, sous un épais feuillage. Ne pensant à rien, libre et serein comme l'air Rêver seul en silence, et regardant la mer.

Jeune vierge à Toeil doux, à la voix douce et tendre, Tu fuis, tu ne sais pas, tu ne veux point entendre Que de tes yeux charmants la grâce et la douceur Ont remis dans ta main les rênes de mon cœur.

A l'heure où quelque amant inquiet, agité.

Sur sa couche déserte où son amour s'ennuie.

Qu'habitent les désirs et la triste insomnie. Non sans plaisir, de loin, écoute les doux sons Du clavier barbaresque aux nocturnes chansons ; Quand, partout dans Paris, seul, attendant l'aurore. Dans ses pipeaux d'airain, charge utile et sonore, Un vagabond Orphée, incliné sous le poids.

Du vent mélodieux fait résonner la voix.

Il rêve sous les bois; il les peuple de belles. A ses jeunes chansons il sait donner des ailes, Pour voler, enflammé d'amour et de désirs.

Porter à la beauté son âme et ses soupirs.

, . . . mes plaisirs veulent un peu de gloire. J'aime qu'à votre amour je doive ma victoire. Votre bouche dit non ; votre voix et vos yeux Disent un mot plus doux et le disent bien mieux. - Craignant de vous livrer, craignant de vous défendre. Vous ne m'accordez rien et me laissez tout prendre. La molle résistance, aux timides refus, Est pour un cœur sensible une faveur de plus.

On ne vit que pour soi; l'amitié n'est qu'un nom. ]q veux que ton ami soit hors de tout soupçon;

Mais je vais, tout rempli de mon enchanteresse,

Lui conter mes plaisirs, sa beauté, mon ivresse.

De ces récits d'amour l'éloquente chaleur,

En me disant heureux, a fait tout mon malheur.

Peut-être sur ma foi dévorant ma conquête,

Il vole, en m'accusant, assurer ma défaite.

Me bannir de mon règne, et d'un récit d'amour

Devenir, s'il se peut, le héros à son tour;

Et, fier de me devoir une si belle proie,

Ma colère fera la moitié de sa joie.

Paris fut ravisseur; mais les nœuds d'amitié

Au jeune Atride, au moins, ne l'avaient point lié.

Patrode à Briséis aurait été rebelle;

Et Pylade ignorait qu'Hermione fût belle.

Tout change. Il est passé ce temps des vrais amis

Et le parjure utile est honnête et permis :

Il se rit de ma honte et de sa perfidie.

Moi seul, en mes moissons je soufflai l'incendie;

Moi seul, en lui vantant mon trésor clandestin.

J'ai du voleur nocturne aiguillonné la main.

Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade; II. Il

Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché

Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché.

D'un mutuel amour combien doux est l'empire l

Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire.

Deux cœurs qui ne font qu'un, dont la vie et l'amour

N'auront, dans un long temps, qu'un même dernier jour l

Mais bien peu, qu'ont séduits de si douces chimères.

Ont fui le repentir et les larmes amères.

O poètes amants! conseillers dangereux.

Qui vantez la douceur des tourments amoureux,

Votre miel déguisait de funestes breuvages;

Sur les rochers d'Eubée, entourés de naufrages.

Allumant dans la nuit d'infidèles flambeaux.

Vous avez égaré mes crédules vaisseaux.

Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes...

Ah! tremble que ton âme à la sienne livrée

Ne s'en puisse arracher sans être déchirée.

Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit

Garde ce qu'autrefois les sages ont écrit :

Une femme est toujours inconstante et fragile.

Et qui pense fixer leur caprice mobile.

Il pense avec sa main retenir l'aquilon.

Ou graver sur les flots un durable sillon.

. . . . mais, quelque soin jaloux et vigilant Dont ton amour ait vu sa poursuite éludée.

Fuis d'employer jamais ces armes de Médée,

Des herbes de Colchos ces philtres embrasés, Sous un sucre menteur ces poisons déguisés, QjLii, lui soufBant un feu mécanique et rapide. Offusquent sa raison d*un nuage perfide;

Victoire fausse et lâche, indigne et vil détour Que l'orgueil désavoue encor plus que l'amour 1 Qjielle gloire, en effet, quel plaisir, quand on aime, De tenir une belle absente d'elle-même.

Qui, ne voyant plus rien, livre sans le savoir Un cœur que tyrannise un aveugle pouvoir I N'est-ce pas avouer que ton mérite habile Craignait, pour se montrer, un œil libre et tranquille £t que tu n'eus jamais cet aimable poison Qjii sait si doucement enivrer la raison ?

Certes, quand une belle en mes bras s'abandonne, Je veux qu'elle reçoive un baiser que je donne; Que le sien y réponde, et, soumise à ma loi, Qji'elle soit elle-même et sente que c'est moi.

... Ou ton projet sera la toile fugitive De cette Pénélope, assiégée et captive, Qui, d'Ulysse, en secret, implorant le retour, Va défaire la nuit son ouvrage du jour.

... Du céleste voyage à mon char confié £n deux courses son vol a franchi la moitié.

Descendons, sous nos pas la nuit couvre les plaines. De mes cygnes fumants je détache les rênes;

Demain même trajet s'ouvre devant mes yeux; Mon char avec le jour regagnera les cieux.

Oh ! puisse le ciseau qui doit trancher mes jours

Sur le sein d'une belle en arrêter le cours l

Qu'au milieu des langueurs, au milieu des délices,

Achevant de Vénus les plus doux sacrifices.

Mon âme, sans efforts, sans douleurs, sans combats

Se dégage et s'envole et ne le sente pasi

Qu'attiré sur ma tombe, où la pierre luisante

Offrira de ma fin l'image séduisante.

Le voyageur ému dise avec un soupir :

« Ainsi puissé-je vivre et puissé-je mourir 1 »

DEUXIÈME LIVRE

Ah I je les reconnais, et mon cœur se réveille. Osons I ô douces voix chères à mon oreille 1 O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour; Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour! Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, Où j'entendais le bois murmurer et frémir.

Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. Ingrat ! ô de l'amour trop coupable folie !

Souvent je les outrage et fuis et les oublie ; Et sitôt que mon cœur est en proie au chagrin, Je les vois revenir le front doux et serein.

J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; Ah ! je la vois livrée à des bras étrangers.

Elles viennent 1 leur voix, leur aspect me rassure : Leur chant mélodieux assoupit ma blessure;

Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. Par vous. Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines, Soit Catile ou Falèrne et leurs riches coteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux, Par vous de l'Anio j*admire le rivage.

Par vous de Tivoli le poétique ombrage, £t de Bacchus, assis sous des antres profonds, La nymphe et le satyre écoutant les chansons; Par vous la rêverie errante, vagabonde.

Livre à vos favoris la nature et le monde; Par vous mon âme, au gré de ses illusions, Vole et franchit les temps, les mers, les nations. Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène. Est tout ce qui lui plaît, car tout est son domaine.

Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, Je vais changer en miel les délices du thym.

Rose, un sein palpitant est ma tombe divine... Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs. Le papillon plus grand offre moins de couleurs; Et rOrénoque impur, la Floride fertile Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile.

Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits, Et pensent dans les airs voir nager des rubis. Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage.

Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras Je presse mollement des membres délicats.

Mille fraîches beautés que partout j'environne ; Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux, Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux. Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide. Je te vois. Si ton cœur complaisant et perfide Livre à d'autres baisers une infidèle main.

Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrète.

Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton cœur Mon nom et tes serments et ma juste fureur.

Mais périsse l'amant que satisfait la crainte I Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, Qjii voit dans ses serments une pénible loi, Et n'a point de plaisir à me garder sa foi 1

Souvent le malheureux songe à quitter la vie, L'espérance crédule à vivre le convie.

Le soldat sous la tente espère, avec la paix, Le repos, les chansons, les danses, les banquets. Gémissant sur le soc, le laboureur d'avance Voit ses guérets chargés d'une heureuse abondance. Moi, l'espérance amie est bien loin de mon cœur. Tout se couvre à mes yeux d'un voile de langueur; Des jours amers, des nuits plus amères encore. Chaque instant est trempé du fiel qui me dévore; Et je trouve partout mon âme et mes douleurs. Le nom de Lycoris, et la honte et les pleurs. Ingrate Lycoris ! à feindre accoutumée, Avez-vous pu trahir qui vous a tant aimée?

Avez-vous pu trouver un passe-temps si doux A déchirer un cœur qui n'adorait que vous?

Amis, pardonnez-lui; que jamais vos injures N'osent lui reprocher ma mort et ses parjures : Je ne veux point pour moi que son cœur soit blessé, Ni que pour l'outrager mon nom soit prononcé. Ces amis m'étaient chers ; ils aimaient ma présence. Je ne veux qu'être seul, je les fuis, les offense, Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi Balance à me connaître et doute si c'est moi. Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie, A de jeunes désirs comme eux toujours en proie. Jeune amant des festins, des vers, de la beauté? Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété.

Est celui d'un vieillard appesanti par l'âge. Et qui déjà d'un pied touche au fatal rivage. Sans doute, Lycoris, oui, j'ai fini mou sort

Quand tu ne m'aimes plus et souhaites ma mort. Amis, oui, j'ai vécu; ma course est terminée. Chaque heure m'est un jour, chaque jour une année; Les amants malheureux vieillissent en un jour. Ah I n*éprouve2 jamais les douleurs de l'amour : Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides, Et, non moins que le temps, la tristesse a des rides. Q.uoi 1 Gallus ! quoi 1 le sort, si près de ton berceau. Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau?

Hélas! mais quand j'aurai subi ma destinée.

Du Léthé bienfaisant la rive fortunée Me prépare un asile et des ombrages verts :

Là, les danses, les jeux, les suaves concerts. Et la fraîche naïade, en ses grottes de mousse, S'écoulant sur des fleurs, mélancolique et douce; Là, jamais la beauté ne pleure ses attraits.

Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais; Là tout choix est heureux, toute ardeur mutuelle. Et tout plaisir durable, et tout serment fidèle. Que dis-je? on aime alors sans trouble ; et les amants, Ignorant le parjure, ignorent les serments.

Venez me consoler, aimables héroïnes.

O Léthé! fais-moi voir leurs retraites divines;

Viens me verser la paix et l'oubli de mes maux.

Ensevelis au fond de tes dormantes eaux

Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages.

Un jour peut-être aussi, sous les riants bocages,

Lycoris reviendra tout en pleurs demander mon amour ;

98 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER

Me dire que le Styx me la rerid plus sincère, Qjû'à moi seul désormais elle aura soin de plaire, Qjae cent fois, rappelant notre antique bien, Elle a vu que son cœur avait besoin du mien.

Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante :

Pourtant... O Lycoris 1 ô trop funeste amante 1 Si tu l'avais voulu, Gallus, plein de sa foi. Avec toi voulait vivre et mourir avec toi.

Vois ta brillante image à vivre destinée.

D'une immortelle fleur dans mes vers couronnée.

L'étranger, dans mes vers contemplant tes attraits,

S'informera de toi, de ton nom, de tes traits.

Et quelle fut enfin celle qui, dans la France,

Ëtait la Lycoris du Gallus de Byzance.

De la reine d'amour les jeunes favoris

Demanderont aux dieux une autre Lycoris.

L'amante inquiétée ou la fidèle épouse

Te verra dans mes vers et deviendra jalouse.

Un enfant d'Apollon, par l'amour excité,

Fait aux rides du Temps survivre la beauté.

Elle a pu me bannir 1 Imprudente et sans foi. Aux bras d'un autre amant elle a fui loin de moil Il la quitte aujourd'hui. Comme elle il est volage. Elle apprend i son tour à gémir d*un outrage, Et sans doute en pleurant se ressouvient, hélas! D'un qui l'aima toujours et ne l'outrageait pas.

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