‹ Œuvres poétiques, Volume 2Chapitre 3 sur 21 · ÉLÉGIES IT^LIEWK.ES · texte numérisé non relu

ÉLÉGIES IT^LIEWK.ES

ET OXIE'KTjILES

... Ma main veut fixer ces rapides tableaux, Et frémit et s'élance et vole à ses pinceaux : Tantôt m'éblouissant d'une clarté soudaine, La sainte poésie et m'échauffe et m'entraîne, Et ma pensée, ardente à quelque grand dessein. En vers tumultueux bouillonne dans mon sein.

Ou bien dans mon oreille un fils de Polymnie, A qui Naple enseigna la sublime harmonie, A laissé pour longtemps un aiguillon vainqueur Et son chant retentit... dans mon cœur.

... Des belles voluptés la voix enchanteresse N'aurait point entraîné mon oisive jeunesse.

ÉLÉGIES lOI

Je n'aurais point, en vers de délices trempés Et de l'art des plaisirs mollement occupés.

Plein des douces fureurs d'un délire profane, Livré nue aux regards ma muse courtisane; J'aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats. Usé pour la patrie et ma voix et mon bras; Et si du grand César l'invincible génie A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie. J'aurais su, finissant comme j'avais vécu.

Sur les bords africains, défait et non vaincu, Fils de la liberté, parmi ses funérailles.

D'un poignard vertueux déchirer mes entrailles. Et des pontifes saints les bancs religieux Verraient même aujourd'hui vingt sophistes pieux Prouver en longs discours appuyés de maximes Que toutes mes vertus furent de nobles crimes. Que ma mort fut d'un lâche et que le bras divin M'a gardé des tourments qui n'auront point de fin.

L'emploi de la vieillesse est plus sage et plus beau ; Mais on rit qu'une muse, hélas I près du tombeau. Ceignant son front glacé de guirlandes fanées,

102 ŒUVRES d'aNDRÉ DE CHÉNIER

Sous le rouge et le fard déguisant ses années, D'une tremblante voix chante encor le printemps. On rit quand, opprimé sous le fardeau des ans, Vieux amant, vieux chanteur, un poète ose peindre Des douceurs qu'il n'a plus et qu'il ne peut que feindre, Et d'une voix fardée et d'un vers doucereux Nous conte en cheveux blancs ses exploits amoureux. Un vieillard n'aime plus. Il n'est, dans sa tendresse. Ni pressant, ni timide avec délicatesse; La douce émotion n'agite plus son cœur.

Et son baiser rebute et n'a point de fraîcheur. La troupe aux yeux charmants des trois sœurs ingénues, Qji'un même nœud retient dansantes, demi-nues. Fuit un triste vieillard qui n'a que des regrets, Et qui veut à la rose unir ses noirs cyprès.

Elles aiment à voir deux âmes enfantines Se conter tour à tour leurs caresses divines; Deux visages brillants de jeunesse et d'amour Se presser l'un sur l'autre à la fuite du jour; Deux jeunes seins se joindre et palpi<er ensemble; Deux bouches de vingt ans, qu'un même feu rassemble. Mêler leur douce haleine et leurs cris langoureux. Leurs baisers dévorants, humides, savoureux.

... Ah ! qu'ils portent ailleurs ces reproches austères D'une triste raison ces farouches conseils.

Et ces sourcils hideux, et ces plaintes amères De leur âge chagrin, lugubres appareils.

Lycoris, les amours ont un plus doux langage;

Jouissons; être heureux c'est sans doute être sage. Vois les soleils mourir au vaste sein des eaux; Téthys donne la vie à des soleils nouveaux, Qui mourront dans son sein, et renaîtront encore; Pour nous, un autre sort est écrit chez les dieux; Nous n'avons qu'un seul jour; et ce jour précieux S'éteint dans une nuit qui n'aura point d'aurore. Vivons, ma Lycoris, elle vient à grands pas Et dès demain peut-être, elle nous environne; Profitons du moment que le destin nous donne; Ce moment qui s'envole et qui ne revient pas. Vivons, tout nous le dit : vivons, l'heure nous presse. Les roses dont l'amour pare notre jeunesse Seront autant de biens dérobés au trépas.

Page 1