‹ Œuvres poétiques, Volume 2Chapitre 4 sur 21 · ÉLOGE DE LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA VIEILLESSE

O délices d'amour! et toi, molle paresse,

Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse I

Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts.

Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts;

Rome d'amours en foule assiège mon asile.

Sage vieillesse, accours 1 ô déesse tranquille, De ma jeune saison éteins ces feux brûlants.

Sage vieillesse 1 Heureux qui, dès ses premiers ans, A senti de son sang, dans ses veines stagnantes. Couler d'un pas égal les ondes languissantes; Dont les désirs jamais n*ont troublé la raison ; Pour qui des yeux n'ont point de suave poison; Au sein de qui, jamais, une absente perdue N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue; Q.ui, s'il regarde et loue un front si gracieux, Ne le voit plus, sitôt qu'il n'est plus sous ses yeuxl Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes.

Femmes, de ma mémoire habitantes divines, Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer.

O mon cœur! ô mes sens! laissez-moi respirer. Laissez-moi, dans la paix de l'ombre solitaire. Travailler à loisir quelque œuvre noble et fière Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir. Me recommande aux yeux des âges à venir.

Mais, non! j'implore en vain un repos favorable; Je t'appartiens, amour, amour inexorable; Et tu ne permets pas à ton esclave amant De pouvoir, loin de toi, se distraire un moment!

... Il a le bien d'aimer sans en avoir les peines*. Il n'en exige rien, il ne veut que l'aimer.

Elle y consent... tout le monde le sait...

Elle le permet... et n'en fait point mystère. Et ne le reçoit point avec un œil sévère.

ifeLÉGIES IO$

N'affecte point de rire en le voyant pleurer.

Ne met point son étude à le désespérer.

Non. Il entre, elle accourt. Une aimable indulgence

Sourit dans ses beaux yeux au vieillard qui s'avance

Il Pembrasse. Il n*a point ces suprêmes plaisirs

Dont son âge paisible ignore les désirs.

Il est assis près d'elle. Il la voit, il. . .

Elle livre ses bras à ses baisers. . .

A ses débiles mains laisse presser ses flancs.

Et le caresse et joue avec ses cheveux blancs.

Au sein de ses amis il éteint son flambeau.

Et ceux qui l'ont connu pleurent sur son tombeau.

O c'est toi I Je t'attends, ô ma belle Romaine. Chez toi, dans cet asile où le soir nous ramène Seul je mourais d'attendre et tu ne venais pas. Mon cœur en palpitant a reconnu tes pas.

Cette molle ottomane

Ces glaces, tant de fois belles de ta présence, Ces coussins odorants, d'aromates remplis,

I06 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER

Sous tes membres divins tant de fois amollis; Ces franges en festons que tes mains ont touchées, Ces fleurs dans ces cristaux par toi-même attachées; L'air du soir si suave à la fin d'un beau jour. Tout embrasait mon sang : tout mon sang est amour. Non, plus de feux jamais, non, jamais plus d'ivresse N'ont chatouillé ce cœur affamé de caresses; Je veux rassasier cet amour indompté,

qui seul est la beauté.

Je veux que sur mon sein et plus qu'à demi nue. Tu repaisses mes sens d'une si belle vue.

Viens encore opposer à mes brûlants transports De tes bras envieux la lutte et les efforts; Ou ton ordre . . ou ta douce prière.

Ou du lin ennemi la jalouse barrière; Mes bras, plus que les tiens agiles et pressants, Forceront le rempart de tes bras impuissants. Mes baisers, sur ta bouche ou timide ou colère. Repousseront ton ordre ou ta douce prière.

Robe, lin, ces gardiens de tes charmes si beaux, Sous mes fougueuses mains voleront en lambeaux. A ma victoire alors tout entière livrée.

Il faudra bien céder à te voir adorée.

Lorsque pour se couvrir, enfin, tous tes appas N'auront que mes fureurs et ma bouche et mes bras.

Page 1