IÔ
Allez, mes vers, allez ; je me confie à vous ; Allez fléchir son cœur, désarmer son courroux; Suppliez, gémissez, implorez sa clémence, Tant, qu'elle vous admette enfin à sa présence. Entrez; à ses genoux prosternez vos douleurs, Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs. Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, Qjie vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche.
Tel j'étais autrefois et tel je suis encor.
Q.uand ma main imprudente a tari mon trésor.
Quand la nuit, accourant au sortir de la table. Si Laure m'a fermé le seuil inexorable.
Je regagne mon toit... là, lecteur studieux, Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. Je crie : O soins de l'homme, inquiétudes vaines l
Oh I que de vide, hélas 1 dans les choses humaines 1 Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés Et l'argent et l'amour, aveugles déités!
Mais si Plutus revient, de sa source dorée, Conduire dans mes mains quelque veine égarée, A mes signes, du fond de son appartement.
Si ma blanche voisine a souri mollement; Adieu les grands discours, et le volume antique, Et le sage Lycée, et l'auguste portique ; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets, Et longs regards d'amour et molles élégies Et jusques au matin amoureuses orgies.
Elle avance, elle hésite, elle traîne ses pas. Grande, blanche. Sa tête aux attraits délicats Est penchée. Elle rit; mais à demi troublée.
D'un léger vêtement couverte et non voilée.
Le Gange a filé l'or qui de ses noirs cheveux Dans un réseau de soie emprisonne les nœuds.
Golconde, à pleines mains, sur sa riche ceinture A jeté le rubis et l'émeraude pure;
Cercle étroit et facile où ses flancs sont pressés, i Dans leur souplesse molle avec grâce élancés. Le diamant en feu, lumineuse merveille, |
Presse son doigt de rose et pend à son oreille. Son beau sein, éclatant de beauté et d'amour. Et s'élève et repousse un précieux contour.
De perles dont Ceylan voit son onde si vaine. Et de perles encor serpente une autre chaîne. Sur ses bras nus, divins, dont les yeux sont charmés, Q.u'avec un soin d'amour la nature a formés.
Assise auprès de lui, ses yeux pleins de son âme Nagent dans les langueurs d'une amoureuse flamme. Et sa voix sur un luth, voluptueux accents.
Lui soupire en chanson la langue des Persans... Et l'amour n'a point mis aux genoux d'une belle D'esclave plus soumis ni d'amant plus fidèle.
Salut, terre où Saturne a trouvé le repos.
Mère de l'abondance et mère des héros!
Salut, dieux paternels d'une terre sacrée!
O Romulusl et toi, Vesta, reine adorée I Toi qui tiens sous ta garde, en tes asiles saints. Et le Tibre toscan et les palais romains.
Partons, la voile est prête et Byzance m'appelle, Je suis vaincu, je fuis. Au joug d'une cruelle Le temps, les longues mers peuvent seuls m'arracher. Ses traits que, malgré moi, je vais toujours chercher, Son image partout à mes yeux répandue.
Et les lieux qu'elle habite, et ceux où je l'ai vue, Son nom qui me poursuit, tout offre à tout moment Au feu qui me consume un funeste aliment.
Ma chère liberté, mon unique héritage, Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage, Si doux à perdre, hélas 1 et sitôt regretté.
M'attends-tu sur ces bords, ma chère liberté?
Salut, dieux de l'Euxin, Hellé, Sestos, Abyde, Et nymphe du Bosphore, et nymphe Propontide, Qui voyez aujourd'hui du barbare Osmanlin
Le croissant oppresseur toucher à son déclin ; Hèbre, Pangée, Hœmus, et Rhodope et Ripbée ; Salut, Thrace, ma mère, et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps; Car c'est là qu'une Grecque en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans le sein de Byzance,
Rustan peut en un mois parcourir ses sillons; Des coursiers d'Yémen peuplent tous ses vallons, Il a toute une armée, aux regards formidables. Qui tient de son palais les portes redoutables. Les murs de ses jardins au zéphyr enchanté Semblent enceindre au loin quelque vaste cité. De cent noirs Africains la sûre jalousie Lui garde cent beautés, l'élite de l'Asie Que des bains odorants les suaves apprêts Conduisent à son lit éclatantes d'attraits.
Les crins de trois coursiers marchent devant ses pas.
Où sont ces grands tombeaux qui devaient à jamais
D'une épouse fidèle attester les regrets?
L'herbe couvre Corinthe, Argos, Sparte, Mycènes;
La faux coupe le chaume aux champs où fut Athènes,
Ilîon, de ces dieux qui bâtirent tes tours,
Contre le fils d'Achille implore le secours.
Et toi qui, subjuguant l'un et l'autre Neptune,
De Rome si longtemps balanças la fortune,
De tes murs aujourd'hui, de tes fameux remparts
On cherche vainement les cadavres épars.
Et vous, fiers monuments des arts et du génie,
due la main d'une femme éleva sur l'Asie,
Prodigieuse enceinte où l'Euphrate étonné
Vit de ses flots vaincus le cours emprisonné;
Murs de bitume enduits, dont les vastes racines
Semblaient de l'univers attendre les ruines;
Jardins audacieux dans les airs soutenus,
Temples, marbres, métaux, qu'êtes-vous devenus?
Votre nom plus heureux, grâce aux chantres célèbres,
De la nuit envieuse a percé les ténèbres.
ÉLÉGIKS 115
TROISIÈME LIVRE
O lignes que sa main, que son cœur a tracées! O nom baisé cent fois! craintes bientôt chassées! Oui : cette longue route et ces nouveaux séjours, Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours, Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes. Dis vrai 1 Suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux?
Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages Où Sénart épaissit ses immenses feuillages, Des vers pleins de ton nom attendent ton retour, Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes.
Peut du Permesse encor visiter les retraites, Et, loin de son amante égayant sa langueur.
Calmer par des chansons les troubles de son cœurl Gimille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de Muse. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon.me refuse;
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114 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts,
Et les chœurs d'Apollon méconnaissent ma voix.
Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde
Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde,
N'éveillent plus mes sens ni mon âme. Ces bords
Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors ;
Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries,
Et l'ennui taciturne habite ces prairies.
Tu fis tous leurs attraits : ils fuyaient avec toi
Sur le rapide char qui t'éloignait de mui.
Errant et fugitif, je demande Camille
A ces antres, souvent notre commun asile;
OU je vais te cherchant dans ces murs attristés,
Sous tes lambris, jamais par moi seul habités,
Où ta harpe se tait, où la voûte sonore
Fut pleine de ta voix et la répète encore.
Où tous ces souvenirs cruels et précieux
D'un humide nuage obscurcissent mes yeux.
Mais pleurer est amer pour une belle absente;
Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante.
Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs.
Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs.
Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime.
Vous défendre une larme et pleurer elle-même.
Eh bien, sont-ils bien tous empressés à te voir? As-tu sur bien des cœurs promené ton pouvoir? Vois-tu les jours suivis de plaisir et de gloire. Et chacun de tes pas compter une victoire?
Oh 1 quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant,
Qjielque belle tout bas te reproche en riant
D*un silence distrait ton âme enveloppée,
Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée!
Mais dieux 1 puisse-tu voir, sous un ennui rongeur.
De ta chère beauté flétrir toute la fleur,
Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes.
D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes,
Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois.
Aux éloges rusés d'une flatteuse voix,
Comme font trop souvent de jeunes infidèles,
Sans songer que le ciel n'épargne point les belles.
Invisible, inconnu, dieux 1 pourquoi n'ai-je pas
Sous un voile étranger accompagné tes pas?
J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de zèle.
Porter, comme le cœur, le vêtement fidèle.
Qjioi I d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins,
Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins !
Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse
De tes pieds délicats offense la faiblesse.
Mes bras ne sont point là pour presser lentement
Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant 1
Ahl ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même
De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime.
Il fut un temps, Camille, où, plutôt qu'à me fuir,
Tout le pouvoir des dieux t'eût contrainte à mourir!
Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande Ce que je veux de toi, ce que je te commande!
Il6 ŒUVRES D*ANDRÉ DE CHÉNIER
Ce que je veux? dis-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent; je veux que nuit et jour Tu m'aimes. Nuit et jour, hélas I je me tourmente. Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente ; Dors en pensant à moi ; rêve-moi près de toi ; Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi.
Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur?
•Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon cœur! Abel, que me veux-tu? Je suis heureux, tranquille. Tu veux m'ôter mon bien, mon amour, ma Camille, Mes rêves nonchalants, l'oisiveté, la paix, A l'ombre, au bord des eaux, le sommeil pur et frais. Ai-je connu jamais ces noms brillants de gloire Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire? Pourquoi me rappeler, dans tes cris assidus.
Je ne sais quels projets que je ne connais plus? Que d'Achille outragé l'inexorable absence Livre à des feux troyens les vaisseaux sans défense : Qu'à Colomb pour le nord révélant son amour, L'aimant nous ait conduit où va finir le jour; Jadis, il m'en souvient, quand les bois du Permesse
Recevaient ma première et bouillante jeunesse,
Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers,
Respirant la mêlée et les cruels lauriers,
Je me couvrais de fer, et d'une main sanglante
J'animais au combat ma lyre turbulente;
Des arrêts du destin prophète audacieux,
J'abandonnais la terre et volais chez les dieux.
Au flambeau de l'Amour j'ai vu fondre mes ailes.
Les forêts d'Idalie ont des routes si belles 1
Là, Vénus, me dictant de faciles chansons.
M'a nommé son poète entre ses nourrissons.
Si quelquefois encore, à tes conseils docile,
Ou jouet d'un esprit vagabond et mobile,
Je veux, de nos héros admirant les exploits,
A des sons généreux solliciter ma voix.
Aux sons voluptueux ma voix accoutumée
Fuit, se refuse et lutte, incertaine, alarmée;
Et ma main, dans mes vers de travail tourmentés,
Poursuit avec effort de pénibles beautés.
Mais si, bientôt lassé de ces poursuites folles.
Je retourne à mes riens que tu nommes frivoles.
Si je chante Camille, alors écoute, voi :
Les vers pour la chanter naissent autour de moi.
Tout pour elle a des vers! Ils renaissent en foule;
Ils brillent dans les flots du ruisseau qui s'écoule;
Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs ;
Je les trouve cachés dans les replis des fleurs.
Son sein a le duvet de ce fruit que je touche;
Cette rose au matin sourit comme sa bouche;
it8 œuvres d*andré de chénier
Le miel qu'ici l'abeille eut soin de déposer Ne vaut pas à mon cœur le miel de son baiser. Tout pour elle a des vers 1 Ils me viennent sans peine, Doux comme son parler, doux comme son haleine. Quoi qu'elle fasse ou dise, un mot, un geste heureux Demande un gros volume à mes vers amoureux.
D'un souris caressant si son regard m'attire, Mon vers plus caressant va bientôt lui sourire. Si la gaze la couvre, et le lin pur et fin.
Mollement, sans apprêt; et la gaze et le lin D'une molle chanson attend une couronne.
D'un luxe étudié si l'éclat l'environne, Dans mes vers éclatants sa superbe beauté Vient ravir à Junon toute sa majesté.
Tantôt c'est sa blancheur, sa chevelure noire; De ses bras, de ses mains le transparent ivoire, Mais si jamais, sans voile et les cheveux épars, Elle a rassasié ma flamme et mes regards, Elle me fait chanter, amoureuse Ménade, Des combats de Paphos une longue Iliade; Et si de mes projets le vol s'est abaissé, A la lyre d'Homère ils n'ont point renoncé.
Mais, en la dépouillant de ses cordes guerrières. Ma main n'a su garder que les cordes moins fières dui chantèrent Hélène et les joyeux larcins, Et l'heureuse Corcyre, amante des festins.
Mes chansons à Camille ont été séduisantes.
Heureux qui peut trouver des Muses complaisantes, Dont la voix sollicite et mène à ses désirs
Une jeune beauté qu'appelaient ses soupirs I Hier, entre ses bras, sur sa lèvre fidèle, J*ai surpris quelques vers que j'avais faits pour elle. Et sa bouche, au moment que je l'allais quitter. M'a dit : « Tes vers sont doux, j'aime à les répéter. » Si cette voix eût dit même chose à Virgile, Abel, dans ses hameaux, il eût chanté Camille, N'eût point cherché la palme au sommet d'Hélicon, Et le glaive d'Énée eût épargné Didon.
Mânes de Callimaque, ombre de Philétas, Dans vos saintes forêts daignez guider mes pas. J'ose, nouveau pontife, aux antres du Permesse, Mêler des chants français dans les chœurs de la Grèce. Dites en quel vallon vos écrits médités Soumirent à vos vœux les plus rares beautés.
Qji'aisément à ce prix un jeune cœur s'embrase I Je n'ai point pour la gloire inquiété Pégase. L'obscurité tranquille est plus chère à mes yeux due de ses Éivoris l'éclat laborieux.
Peut-être, n'écoutant qu'une jeune manie, J'eusse aux rayons d'Homère allumé mon génie.
Et, d'un essor nouveau jusqu'à lui m*élevant, Volé de bouche en bouche heureux et triomphant. Mais la tendre Élégie et sa grâce touchante M*ont séduit : l'Élégie à la voix gémissante, Aux ris mêlés de pleurs, aux longs cheveux épars, Belle, levant au ciel ses humides regards ; Sur un axe brillant c'est moi qui la promène Parmi tous ces palais dont s'enrichit la Seine ; Le peuple des Amours y marche auprès de nous ; La lyre est dans leurs mains. Cortège aimable et doux, Qii'aux fêtes de la Grèce enleva l'Italie I Et ma fière Camille est la sœur de Délie.
L'Élégie, ô Le Brun 1 renaît dans nos chansons, Et les Muses pour elle ont amolli nos sons.
Avant que leur projet, qui fut bientôt le nôtre. Pour devenir amis nous offrît l'un à l'autre. Elle avait ton amour comme elle avait le mien ; Elle allait de ta lyre implorer le soutien.
Pour montrer dans Paris sa langueur séduisante. Elle implorait aussi ma lyre complaisante.
Femme, et pleine d'attraits, et fille de Vénus, Elle avait deux amants l'un à l'autre inconnus. J'ai vu qu'à ses faveurs ta part est la plus belle; Et pourtant je me plais à lui rester fidèle, A voir mon vers, au rire, aux pleurs abandonné. De rose ou de cyprès par elle couronné.
Par la lyre attendris, les rochers du Riphée Se pressaient, nous 4it-on, sur les traces d'Orphée. Des murs fils de la lyre ont gardé les Thébains;
Arion à la lyre a dû de longs destins.
Je lui dois des plaisirs : j'ai vu plus d'une belle,
A mes accents émue, accuser l'infidèle
Qui me faisait pleurer et dont j'étais trahi.
Et souhaiter l'amour de qui le sent ainsi.
Mais, dieux? que de plaisir quand, muette, immobile.
Mes chants font soupirer ma naïve Camille;
Quand mon vers, tour à tour humble, doux, outrageant
Éveille sur sa bouche un sourire indulgent ;
Quand, ma voix altérée enflammant son visage,
Son baiser vole et vient l'arrêter au passage 1
Oh I je ne quitte plus ces bosquets enchanteurs
Où rêva mon TibuUe aux soupirs séducteurs.
Où le feuillage encor dit Corinne charmante,
Où Cynthie est écrite en l'écorce odorante,
Où les sentiers français ne me conduisaient pas.
Où mes pas de Le Brun ont rencontré les pas.
Ainsi, que mes écrits, enfants de ma jeunesse. Soient un code d'amour, de plaisir, de tendresse: Que partout de Vénus ils dispersent les traits; Que ma voix, que mon âme, y vivent à jamais; Qji'une jeune beauté, sur la plume et la soie, Attendant le mortel qui fait toute sa joie.
S'amuse à mes chansons, y médite à loisir Les baisers dont bientôt elle veut l'accueillir; Qu'à bien aimer tous deux mes chansons les excitent ; Qu'ils s'adressent mes vers, qu'ensemble ils les récitent. Lassés de leurs plaisirs, qu'au feu de mes pinceaux