‹ Œuvres polemiques (volume 5)Chapitre 13 sur 26 · ET DES CULTES SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

ET DES CULTES SUR LE MÊME SUJET

Angers, le 22 décembre 1879.

Monsieur le Ministre,

En voulant justifier devant le Sénat l'arrêté qui introduit deux pasteurs protestants dans les commissions hospitalières et charitables d'Angers et de Saumur, à l'exclusion des curés catholiques, vous avez jugé à propos d'articuler une série de faits tendant à établir que le diocèse d'Angers en général, et son clergé en particulier, sont « imbus de l'esprit d'intolérance. » Tout naturellement,

vous n'avez pas épargné davantage l'évêque de cet excellent diocèse auquel vous faites l'honneur, trop grand sans doute, de l'appeler « un département exceptionnel. » Je manquerais à mon devoir si je ne relevais à l'instant même cette attaque inattendue, en montrant qu'il n'est pas une de vos allégations qui ne soit tout juste le contrepied de la vérité.

1° « Je crois, dites-vous, qu'il se trouvait plusieurs ecclésiastiques dans la commission d'Angers (Journal officiel du 21 décembre 1879). » — Je vous demande bien pardon, Monsieur le Ministre, mais votre croyance n'est pas fondée : dans la commission d'Angers il ne se trouvait qu'un seul ecclésiastique , M. l'abbé Bachelot, curé de Saint-Serge, estimé dans toute la ville pour

sa douceur, sa modération et sa charité. Transformer cet honorable ecclésiastique en homme « partial et intolérant, » cela peut se faire à distance, et quand on ne connaît pas les personnes ; mais, à Angers, vous seriez contredit par ceux-là mêmes qui se rapprochent le plus de vos opinions.

2° Parlant « de la souscription que le maire d'Angers avait ouverte Fan dernier et dont les fonds devaient naturellement aller au bureau de bienfaisance, » vous ajoutez : « qu'a-t-on fait immédiatement à Angers sous l'impulsion clés ecclésiastiques dont je parlais ? On a inauguré, un an à l'avance, cette ligue que nous voyons se former à Paris même... Gela vous montre quel est le sentiment général du clergé dans cette ville. » — Ici encore, j'ai le regret de vous

dire que vous êtes complètement dans l'erreur. Le clergé s'est tenu absolument à l'écart de ce mouvement, si louable d'ailleurs. Si vous voulez bien vous faire représenter les listes de souscription publiées par les journaux catholiques d'Angers, vous n'y verrez pas figurer le nom d'un seul ecclésiastique. Ce que vous voulez bien appeler un fait « incontestable, » est un fait entièrement controuvé.

3° Vous dites que « la qualité de pasteur ne figurait pas dans l'arrêté qui a été soumis à l'approbation du ministre. » — Gomment donc se fait-il que l'arrêté ministériel, livré par la Préfecture au journal le Patriote le 12 décembre, portait en toutes lettres : « M. Audra, pasteur de l'église réformée ? » Donc de deux choses l'une : ou l'on vous

avait caché la qualité de pasteur, et alors que penser des auteurs de cette dissimulation ? ou bien on vous l'avait fait connaître, et dans ce cas que devient votre argument ? 4° Vous affirmez « que ma lettre a été publiée le 12 décembre dans les journaux. »

— Vous faites erreur une fois de plus : aucun journal, ni à Angers, ni à Paris, n'a publié ma lettre le 12 décembre, par la raison bien simple qu'aucun ne l'avait reçue à cette date-là.

5° Vous prétendez que « ma lettre publiée le 12 dans les journaux a été mise à la poste le 10 à l'adresse du ministre de l'intérieur. »

— J'ai en main la preuve matérielle du contraire de ce que vous avancez. Car, dès le 15, comme le prouve le timbre de la poste, vous aviez cru devoir me retourner ma lettre, par

un procédé que je ne dois ni ne veux apprécier. Vous auriez donc eu le secret de me retourner de Paris le 15 une lettre qui n'aurait été mise à la poste à Angers que le 16 ! Ce serait un miracle d'un nouveau genre. Je regrette, Monsieur le Ministre, d'être obligé de vous dire ces choses devant le public ; mais il faut bien que tout le monde soit édifié à cet égard. Bien entendu qu'en cas de contestation je suis tout prêt à faire tirer un fac-similé de l'enveloppe timbrée par la poste.

6° Pour justifier l'exclusion de M. Mérit, curé de Saint-Pierre de Saumur, vous produisez une délibération du Conseil municipal de 1873. — Il n'y a qu'un malheur à cela, pour votre argumentation, c'est que M. l'abbé Mérit n'est curé de Saint-Pierre de Saumur

que depuis le 21 mai 1876. Expliquer son exclusion par des actes auxquels il n'a pu participer, c'est une manière de raisonner qui n'a peut-être pas une grande force.

7° Vous nous reprochez, à mes excellents coopérateurs et à moi, d'avoir organisé des quêtes dans toutes les églises du diocèse au profit des victimes de' l'inondation, « en concurrence avec la souscription ouverte par le préfet. » — Voilà, en effet, un grand crime, je l'avoue. Dans notre simplicité, en face des misères pressantes, auxquelles les formalités administratives de « la charité civile » ne permettent pas toujours de subvenir avec toute la promptitude possible, il nous avait paru que ce n'était pas trop, à la fois, de souscrire à la mairie et de quêter à l'église. Mais pourquoi ne pas avoir remis

le produit des quêtes entre les mains de la commission préfectorale? Je vais vous le dire, Monsieur le Ministre, en toute franchise. Il avait plu au titulaire qui vient de renoncer à l'administration civile, d'instituer une commission de quarante membres dans laquelle ne figurait pas un seul ecclésiastique. Ainsi les curés des paroisses inondées étaient systématiquement exclus d'un comité chargé de répartir les secours entre leurs paroissiens les plus nécessiteux ! Une pareille exclusion parut inique, tout comme aujourd'hui. Que fit l'Évêque ? Pour marquer son intolérance ù l'endroit des laïques, il institua une commission où l'élément ecclésiastique n'entrait que pour une très faible part. Voilà comment, Monsieur le Ministre, nous pratiquons l'intolérance dans ce « département excep-

tionnel. » Il est vrai, et c'est là votre grand grief, que M. de Cumont, votre prédécesseur au ministère des Cultes, avait sa place marquée parmi les membres de notre Commission. C'est qu'en effet, M. de Cumont, j'aime à lui rendre ce témoignage public, avait fait preuve d'un admirable dévouement au milieu des inondations dont il était lui-même la victime. Je l'avais vu sur la jetée de Saint- Georges où., ensemble nous étions allés secourir les inondés, je l'avais vu payant de sa personne et se montrant tel que doit être en pareille circonstance un homme de foi et de cœur ; et quand une politique intolérante et mal entendue eut fermé devant lui les rangs d'une commission officielle que sa charité aurait dû lui faire ouvrir, nous n'hésitâmes pas un instant à profiter de ses

lumières. Voilà toute l'explication d'un fait qui a eu le privilège de vous émouvoir outre mesure.

J'espère, Monsieur le Ministre, n'avoir rien laissé subsister des allégations que vous avez cru devoir porter devant le Sénat dans la séance de samedi dernier. Croyez bien que nous ne manquerons jamais à ce devoir, chaque fois qu'on nous fournira l'occasion de le remplir. A lire votre discours, dans lequel vous avez bien voulu me faire une si grande part, je crains que l'on ne vous ait mal renseigné sur ce « département exceptionnel, » comme il vous a plu de l'appeler. Rien de plus calme ni de plus soumis aux lois du pays ; mais le droit, mais l'honneur, mais la religion, ce sont là des choses qui font vibrer tous les cœurs dans notre cher

et bel Anjou. Quand on y touche, évêque, clergé, laïques, tous se réunissent dans un seul et même sentiment ; et quand nous voyons tout ce qui se prépare et tout ce que l'on médite contre les Universités catholiques, contre les congrégations religieuses, contre l'enseignement religieux dans les écoles, contre l'aumônerie militaire, contre les fabriques des églises paroissiales, nous sommes émus, je l'avoue, nous parlons tout haut et nous combattons avec les armes que la religion et la loi nous mettent en mains. Rien ne pourra nous décourager.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Ministre, votre très humble serviteur,

•f- Ch. -Emile,

Évoque d'Angers.

AU R P. UBALD

AUTEUR, DU LIVRK

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