‹ Œuvres polemiques (volume 5)Chapitre 14 sur 26 · LES TROIS FRANCES · texte numérisé non relu

LES TROIS FRANCES

Angers, le 11 février 1880.

Mon Révérend Père,

Vous m'avez procuré une bien vive satisfaction par l'envoi de votre livre intitulé : Les Trois Frances. Je l'ai lu avec une

grande attention, et je n'hésite pas à vous

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en remercier comme d'un vrai service rendu à la cause de l'Eglise et à la société civile. Vous avez traité ce grave sujet en théologien, qui remonte aux principes pour juger les faits. C'est ainsi qu'il vous a été facile d'apprécier le véritable caractère de la Révolution française, les théories qui lui ont servi de base et les résultats auxquels nous l'avons vue arriver. Puissiez-vous réussir à faire pénétrer la lumière dans un si grand nombre d'esprits qui s'obstinent à la repousser, malgré la force du raisonnement et les leçons de l'histoire ! Vos citations et vos

arguments sont bien faits pour émouvoir quiconque n'est pas l'esclave du préjugé ou de la passion.

Il est évident que pour chacun de nos contemporains la manière de voir et d'agir

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dépend en partie de l'idée qu'il se fait dn mouvement de 1789, point de départ de l'époque actuelle. Hommes et choses, tout change d'aspect suivant le point de vue auquel on envisage un événement dont la haute portée n'échappe d'ailleurs à personne. Or, comme vous le démontrez fort bien, le mouvement de 1789, au lieu d'aboutir à une réforme désirée par tous et opérée dans le sens même de l'histoire religieuse et civile de notre pays, est devenue une révolution radicale, inspirée et gouvernée par les doctrines du Contrat Social de Rousseau.

Voilà pourquoi il a ouvert pour la France une ère de troubles et d'agitations dont nous ne verrons pas la fin, tant que l'on s'obstinera à chercher en dehors de la religion chrétienne la base de l'ordre social. Vingt

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tentatives, aussi infructueuses les unes que les autres, , ont donné à cette vérité un caractère de certitude que les divisions et les luttes de l'heure présente ne sont pas à la veille d'affaiblir. Bien au contraire, la démonstration gagne en force et en clarté à mesure que les essais les plus divers viennent révéler tour à tour une égale impuissance.

C'est avec raison que vous avez insisté davantage sur ce que vous appelez « la France chimérique » ou le libéralisme. Là est le grand danger de la situation, dans les déplorables illusions de ces hommes, honnêtes d'ailleurs, mais que les expériences les plus cruelles ne parviennent pas à désabuser. Sous prétexte d'antipathie pour l'ancien régime, que personne ne songe à rétablir, ou d'op-

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position au pouvoir absolu, dont les catholiques ne veulent à aucun prix, ils donnent la main aux révolutionnaires, prenant la licence pour la liberté, et voyant le progrès là où il n'y a que déchéance. Ils distinguent volontiers la Révolution de ses excès, oubliant que, au point de vue des doctrines, il n'y a aucune différence essentielle entre la Déclaration des droits de l'homme de 91 et celle de 93. On peut dire que c'est grâce à eux que les idées révolutionnaires se sont conservées dans notre pays, parce qu'ils en dissimulent le danger sous une certaine apparence de modération. Parviendrez-vous à les persuader, par vos raisonnements appuyés sur l'expérience? Je le souhaite plutôt que je ne l'espère. Jusqu'ici, ni leurs fautes, ni leurs malheurs, rieu n'a pu

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éclairer ces aveugles volontaires, dont il est permis de dire comme des idoles antiques : Oculos habent et non videbunt.

Et cependant, quoi de plus propre à dessiller leurs yeux que le tableau de cette France chrétienne et catholique, dont vous décrivez avec tant d'âme et de chaleur l'origine et la vocation, la nature et les qualités, les œuvres et les traditions ? Il y a là un fait supérieur à tous les raisonnements, et qui ne souffre pas de réplique : tant que la France a su rester fidèle à la foi catholique, elle était la première nation du monde, et aujourd'hui à quel état se trouve-t-elle réduite par le fait de la Révolution ! . . .

Vous indiquez les moyens de salut et vous avez foi dans l'avenir. A côté d'alarmes, hélas ! trop justifiées, les motifs d'espérance

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no font pas défaut à notre patriotisme; et c'est avec bonheur que je vous entends saluer d'avance l'avènement du xxe siècle par ce vieux cri de nos pères : Vivat qui Francos diligit Chris tics !

Quoi qu'il en soit d'un avenir dont le secret n'appartient qu'à Dieu, vous aurez mis autant de zèle que de talent à défendre la cause de la religion et de la patrie. Je souhaite vivement la diffusion d'un livre qui me paraît destiné à produire un grand bien. Je n'en connais pas où les questions actuelles soient traitées avec plus d'ampleur. Il m'a été tout particulièrement agréable de voir respirer dans votre ouvrage cet amour ardent de la France qui , du Patriarche sôraphique , semble avoir passé à tous ses fils. Dieu veuille bénir un ouvrage entrepris pour la

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gloire de son nom et pour le bien des âmes. Agréez, avec mes remerciements, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués,

f Ch. -Emile,

Évoque d'Angers.

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