‹ Œuvres polemiques (volume 5)Chapitre 8 sur 26 · EN RÉPONSE A L'UNE DES ASSERTIONS DE SON DISCOURS · texte numérisé non relu

EN RÉPONSE A L'UNE DES ASSERTIONS DE SON DISCOURS

Angers, le 29 juin 1879.

Monsieur le Ministre,

Je lis dans le compte-rendu officiel de la séance d'hier les paroles suivantes, que vous avez cru devoir prononcer devant la Chambre des Députés :

« Quant à ce conseil supérieur dont les pouvoirs sont expirés depuis la fin de l'année dernière, et que vous semblez regretter, il s'est

occupé de livres d'histoire, oui, et notamment d'un livre d'histoire signé par un savant professeur de l'Université, qui est aujourd'hui le recteur d'une de nos grandes Académies. C'était une Histoire de France à l'usage des petites écoles. Ce livre fut foudroyé au sein du conseil supérieur par Mgr l'Évêque d'Angers. Et savezvous pourquoi ?

« J'ai voulu m'en rendre compte, et j'ai constaté que le conseil supérieur l'avait frappé pour quelques épithètes un peu sévères appliquées aux mœurs de François 1er et de Louis XIV. »

Permettez-moi d'abord, Monsieur le Ministre, de vous faire remarquer que les délibérations du conseil supérieur ne sont pas publiques, et que vos prédécesseurs s'étaient fait constamment un devoir de maintenir une règle dont tout le monde comprend la sagesse, j'oserai même dire la nécessité. Il vous a plu de rompre avec ce principe, de

mettre personnellement en cause le rapporteur de la commission des livres, et d'apporter à la tribune des faits qu'aucun de vos auditeurs, en l'absence des pièces du dossier, n'était en état d'apprécier. Je laisse le public juge d'un pareil procédé, qui ne doit pas avoir beaucoup de précédents dans les annales parlementaires.

Puisque vous semblez disposé à produire au grand jour des délibérations tenues secrètes jusqu'à vous, le droit naturel de la défense m'autoriserait à vous prier de vouloir bien publier intégralement les trois rapports que le conseil supérieur de l'instruction publique m'a fait l'honneur de me demander sur le livre en question : le premier est du 24 juin 1875, le deuxième du 8 novembre 1 875, le troisième du 26 j uin 1 876 .

La lecture de ces trois rapports, intervenus sur les instances réitérées de Fauteur du livre, permettrait de juger si le conseil supérieur de l'instruction publique a excédé la mesure d'une juste sévérité. Mais je me garderai bien de vous suivre dans la voie où vous paraissez vouloir entrer : car. quelle que puisse être votre pensée à cet égard, je suis convaincu que le secret des délibérations est une condition indispensable pour conserver à cette haute juridiction sa force et sa liberté.

Toutefois , Monsieur le Ministre , il ne saurait me convenir de laisser le conseil supérieur de l'instruction publique et son rapporteur sous le coup de l'impression qu'auraient pu produire vos paroles. « Vous avez voulu, dites-vous, vous rendre compte des

motifs qui avaient fait interdire le livre en question, et vous avez constaté que le conseil supérieur l'avait frappé pour quelques épithètes un peu sévères appliquées aux mœurs de François Ier et de Louis XIV. » Je vous en demande bien pardon, Monsieur le Ministre ; mais je suis plus qu'étonné de voir qu'après avoir étudié les pièces du procès, vous n'en ayez retenu que le moindre des griefs articulés contre un livre ^histoire destiné aux écoles primaires.

Si vos préoccupations vous avaient permis de vous rendre un compte plus détaillé du livre dont il s'agit, vous auriez constaté bien autre chose que des épitbètes un peu sévères appliquées aux mœurs de deux rois. Vous n'auriez pas admis qu'aux jeunes filles des petites écoles l'on pût présenter Mme Ro-

land comme un type de vertu et de pureté d'âme (p. 120). Vous n'auriez pas admis qu'au risque de mettre en doute la validité d'un contrat librement consenti, l'on écrivît une phrase telle que celle-ci : « Bonaparte força le Pape Pie VII à signer le Concordat, il devint par cet acte célèbre le véritable chef du clergé français. » (P. 127.) Vous n'auriez pas admis que l'on portât contre la Restauration cette accusation aussi monstrueuse que fausse : « Des exécutions frappèrent tous ceux qui avaient pris part aux événements de la Révolution et de l'Empire » (p. 137), comme si Louis XVIII avait fait exécuter tous ceux qui avaient servi l'Empire et les régimes précédents. Devant les illustrations plébéiennes qui ont rempli les derniers siècles de la Monarchie, depuis

Vauban jusqu'à Turgot, vous n'auriez pas admis que l'on pût enseigner aux enfants qu'avant 1789, « les grands emplois étaient exclusivement réservés à la noblesse et au clergé. » (P. 111.)

Au souvenir des terribles scènes de la Convention, vous n'auriez pas admis que l'on pût écrire contre toute justice et toute vérité : « Au plus fort de la mêlée des passions déchaînées, la Convention conservait tout son sang- froid. » (P. 122.) Quel que puisse être votre jugement sur l'une des époques les plus glorieuses de notre histoire, vous n'auriez pas admis que dans un portrait de Louis XIV, l'on glissât si légèrement sur les grandes qualités de ce roi, pour apprendre aux enfants « que son appétit était extraordinaire, et qu'il mit à la mode

pour se grandir les hautes perruques et les talons élevés. » (P. 99.) Et quel ton, quel style dans un livre destiné aux petites écoles, où il faudrait avant tout enseigner le respect : « le brutal Charles-Martel, l'indolent Louis VII, l'infâme Henri III, l'Autrichienne Marie- Antoinette ! » (P. 17, 37, 75 et 110.)

Je m'arrête, puisqu'il s'agit « d'un livre d'histoire signé par un savant professeur de l'Université, qui est aujourd'hui le recteur d'une de nos grandes Académies. » Mais je suis prêt à continuer cette revue, si l'on songeait à rien contester. En tous cas, nous voilà loin, Monsieur le Ministre, de « quelques épithètes un peu sévères appliquées aux mœurs de François Ier et de Louis XIV. » Veuillez bien remarquer que, devant le con-

seil supérieur, il ne s'agissait pas d'un ouvrage composé pour le public, et dans lequel il pourrait être loisible à l'écrivain de soutenir des thèses plus ou moins aventurées ; mais d'un livre classique, destiné aux écoles primaires, et dans lequel l'auteur doit nécessairement s'imposer une grande réserve, sous peine de manquer au respect qu'il doit à la première enfance. Il ne s'agissait même pas d'un manuel composé pour les collèges, où le professeur, plus instruit, est capable de redresser ou de compléter les appréciations de l'auteur ; mais d'un traité tout à fait élémentaire, que l'instituteur se borne le plus souvent à faire réciter de mémoire, sans y ajouter les explications qui pourraient modifier ou atténuer les impressions laissées par

le texte lui-même. C'est à ce point de vue que le conseil supérieur a dû se placer, quand le 24 juin 1875, il se prononçait à Vunanimitê contre l'ouvrage dont vous avez cru devoir entretenir la Chambre des Députés. En cela, il a fait acte de justice et de sagesse.

Je n'ajouterai plus qu'un mot, et ce mot sera une indiscrétion ; mais vous m'y forcez, Monsieur le Ministre, en affirmant que « le livre a été foudroyé au conseil supérieur par Mgr l'Evêque d'Angers » . Le terme est si peu exact, que, si vous voulez bien vous reporter au procès-verbal, vous y verrez que le conseil supérieur, dans sa juste sévérité, est allé au delà des mesures proposées par son rapporteur. Le rôle des évêques, dans cette

haute assemblée, a toujours été celui de l'indulgence et de la modération.

Agréez, Monsieur le Ministre, l'hommage de votre très humble serviteur,

f Ch. -Emile,

Évêque d'Angers.

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