SUR LA
THEOLOGIE MORALE Dl P, GUIVY
Angers, 40 juillet 1879.
Monsieur le Député,
Je lis, dans le compte-rendu officiel de la séance du lundi 7 juillet, ces paroles que vous avez cru devoir prononcer devant la Chambre des députés : « Jusqu'à ce que vous ayez apporté à cette tribune la preuve que les textes que j'ai cités sont, je ne dirai pas tronqués, le mot est trop commode quand il
s'agit d'une citation nécessairement incomplète, mais tronqués de façon à ce que le sens en soit changé... (Très bien ! à gauche.) Oui, le jour où vous aurez apporté à cette tribune cette preuve, vous aurez le droit de dire, à la face de la Chambre, que je suis un calomniateur. »
On ne saurait poser la question dans des termes plus précis. La calomnie, en matière de citations, consiste, en effet, à « tronquer les textes de façon à ce que le sens en soit changé. » Or, c'est précisément ce que vous avez fait dans la séance de lundi dernier, à propos du P. Gury, et je viens vous le dire, et vous le prouver, non pas à la face de la Chambre, dont je n'ai pas l'honneur de faire partie, mais à la face du pays devant lequel j'ai le droit de parler. Vous jugerez.
après cela, si vos propres paroles ne vous font pas un devoir de vous appliquer à vousmême l'épithète que vous avez déclaré vouloir accepter, dans le cas où l'on ferait la démonstration que vous avez provoquée avec tant d'assurance.
I. Voici textuellement vos paroles. Vous faites dire au P. Gury : « Les clercs sontils tenus d'obéir aux lois ? Réponse : Certainement non, lorsqu'elles sont contraires aux immunités ecclésiastiques. » Et vous ajoutez de votre chef : « Voilà pour la politique. C'est très simple, c'est une bonne formule générale. »
C'est très simple, en effet, Monsieur le Député, mais en même temps, c'est très faux. Le texte que vous citez est le vôtre ;
ce n'est pas celui du P. Gury. Voici le texte du savant moraliste : « Les clercs sont-ils liés par les lois civiles ? Réponse : Ils ne sont pas liés certainement par les lois contraires à l'immunité ecclésiastique encore en vigueur, adhuc vigenti (1). » Ce mot, vous le supprimez, et ce mot change tout. Vous généralisez là où le P. Gury fait les réserves nécessaires. Vous lui faites parler des immunités ecclésiastiques dans n'importe quel état des choses; et lui ne parle que des immunités ecclésiastiques là où elles sont encore en vigueur, adhuc vigenti.
C'est bien là, sans le moindre doute, tronquer un texte de façon à ce que le sens en soit changé; » et, par conséquent, je dois
(1) Compendium theol. mor., tome I, p. 77. Edit. de 1865.
vous laisser le soin d'appliquer à qui de droit l'épithète en question.
II. Mais voici qui est plus fort. Vous invitez la Chambre à contrôler le texte suivant : « Tityre, pasteur de brebis, a été condamné par le tribunal à l'amende et à des dommages-intérêts pour avoir commis certains dégâts dans un champ avec son troupeau; mais il juge, ce pasteur malheureux, que la sentence est inique. » — « Le casuiste, dites-vous, en parlant du P. Gury, se demande si Tityre peut se compenser des dommages-intérêts sur les biens du particulier qui le poursuit,, et de l'amende sur les biens du fisc. Et il répond affirmativement sans hésitation. »
Voilà, Monsieur le Député, la solution que
vous prêtez au P. Gury. Eh bien, j'ai le regret de vous dire que vous avez étrangement abusé de la confiance de vos auditeurs. Dans le cas particulier que vous avez cru devoir soumettre au jugement de la Chambre, le moraliste affirme précisément le contraire de ce que vous lui imputez. Vous faites dire au P. Gury que Tityre a pu légitimement se compenser des dommages-intérêts sur les biens du particulier qui le poursuit et de l'amende sur les biens du fisc; et le P. Gury déclare, au contraire (1), que ce Tityre a agi injustement en usant de cette compensation occulte : Injuste egit Tityrus occulte se compensando : qu'il est tenu à restitution, ergo Tityrus ad res-
(1) Casus conscientide, tome I, p. 69.
titutionem tenetur. Pour qui avez- vous donc pris les députés devant lesquels vous vous permettiez une telle falsification des textes ? Pensiez- vous, par hasard, que l'on ne vérifierait pas vos citations ? Et si, d'après votre définition, la calomnie consiste à « tronquer les textes de façon à ce que le sens en soit changé, » pouvez-vous donc vous flatter d'échapper à une condamnation que vous avez prononcée devance contre vous-même ? (Voir le post-scriptum.)
III. Nouvel exemple : « Je vais continuer à vous faire rire, dites-vous en vous adressant à la Chambre des députés, car voici (page 299) l'histoire d'un nommé Pomponius qui, pour se venger, a essayé de tuer d'un coup de fusil la chèvre d'un certain
Maurus ; il a manqué la chèvre, mais il a tué du coup la vache de Marinus, couchée près de là. On demande à quoi il est obligé ? Et Gury répond : A rien. (Hilarité.)
« Et, en effet, il n'est pas tenu à cause de la chèvre qu'il visait, puisqu'il l'a manquée, et il n'est pas tenu envers le propriétaire de la vache qu'il a tuée, parce qu'il ne la visait pas. » (Applaudissements et rires bruyants à gauche et au centre.)
Je ne nie pas, veuillez bien le remarquer, Monsieur le Député, que les aventures de la chèvre de Maurus et de la vache de Marinus ne soient de nature à occuper l'attention du Parlement français. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque vous vous êtes donné la peine d'en saisir vos collègues. Seulement il
n'est pas permis, même à un physiologiste, de traduire par « viser » nullateniis prœvidere damnum, « ne prévoir en aucune façon le dommage, » comme s'exprime le P. Gury. Cette simple substitution de mots, intentionnelle ou non, suffit pour « tronquer le texte de façon à ce que le sens en soit changé. » On peut être tenu à restitution lorsqu'on tue un animal, même en ne le visant pas, pour cause d'imprudence ; mais quand on ne prévoit le dommage en aucune manière, ne in confuso quidem, suivant l'expression du moraliste, il n'y a ni applaudissements, ni rires bruyants qui puissent enlever au cas de conscience sa délicatesse et sa difficulté. Pourquoi donc ne pas reproduire les textes tels qu'ils sont, lorsqu'on se propose d'en donner le véritable
sens ? J'ajoute, ce qui est capital, que, dans la pensée du P. Gury, il ne s'agit que du for intérieur, où il ne peut y avoir de péché, quand le fait n'a été ni voulu ni prévu d'aucune sorte. Mais réminent moraliste n'en maintient pas moins l'obligation de restituer en conscience, après la sentence du juge : Datur tamen obligatio restituendi in conscientia ex culpa mère juridica, posi senteniiam judicis (1). En reproduisant ces paroles indispensables pour le sens du texte, vous manquiez, il est vrai, l'effet que vous vouliez obtenir; mais vous auriez rendu à l'auteur incriminé la justice que vous lui deviez.
(4) Compendium, t. I, p. 44i. Le P. Gury renvoie à cette page pour l'explication du cas, il fallait donc la lire ou se taire.
IV. Encore un mot dont l'oubli va « tronquer le texte de façon à ce que le sens en soit changé. » Il s'agit, dites-vous, d'un certain Adalbert qui, ayant voulu tuer Titius son ennemi, a tué par erreur Gaius son ami. Que doit-on penser d' Adalbert? Adalbert doit être complètement excusé du péché d'homicide; car son acte externe n'était pas formellement dirigé contre Gaius, qu'il a tué involontairement. Et vous ajoutez : « Voici donc, en 1865, l'application au meurtre d'une doctrine très commode. Si vous voulez, sans péché, tuer quelqu'un, le secret est bien simple : vous n'avez qu'à désirer assassiner un individu et à tirer sur l'autre à côté. » Ni votre citation n'est exacte, Monsieur le Député, ni votre conclu-
sion logique. Voici le texte qu'il eût fallu traduire exactement pour échapper au reproche de calomnie : « Adalbert est excusé de tout péché à raison d'homicide commis , ratione homicidii patrati (1), » s'il n'a pu prévoir en aucune façon le meurtre de Caius, par exemple s'il a pris soin de s'assurer que nul autre ne pouvait être frappé. Vous supprimez le mot patrati et les deux propositions conditionnelles qui le suivent. Or, tout est là, dans le cas dont il s'agit. U intention de tuer Titius n'en reste pas moins criminelle ; mais le fait purement matériel du meurtre de Caius, dans les conditions que suppose le moraliste, et que vous avez soin de passer sous silence, ne
(\) Casus conscientide, t. I, p. 9.
saurait être un péché, puisque la volonté n'y entre absolument pour rien.
Je crois vous avoir fourni pour la plupart de vos citations de lundi dernier la preuve que vous désiriez. Laissez-moi seulement ajouter un mot, Monsieur le Député. Vous devez trouver comme nous que nous assistons depuis quelques jours à un spectacle des plus étranges. Je ne parle pas de vous qui n'avez encore publié, que je sache, aucun ouvrage où l'on puisse trouver l'ensemble de vos opinions philosophiques , ni de la Chambre des députés dont je ne veux ni ne dois apprécier les sentiments. Mais dans cette presse qui attaque avec acharnement les moralistes catholiques, il se joue en ce moment une pièce qui serait facétieuse si elle n'était lugubre. Ce sont des partisans
de l'école positiviste, de l'école déterministe et de l'école matérialiste ; ce sont des hommes qui nient ouvertement la spiritualité de l'âme, c'est-à-dire le fondement et la condition essentielle de la morale, du libre arbitre, de la responsabilité personnelle ; ce sont des hommes qui, à la suite de Buchner, de Moleschott et de Vogt, dont ils se font les très humbles disciples, passent leur vie à répéter que « Dieu est une vieille hypothèse « désormais bannie de la science, et à la- « quelle il n'y a plus qu'à porter les derniers « coups ; que tout ce qui ne tombe pas sous « le sens est faux et non avenu; que « l'homme n'est autre chose que ce qu'il « mange ; que sa pensée provient du phos- « phore de son cerveau ; que sa conscience « n'est également qu'une propriété de la
« matière; que l'âme est le produit d'une « certaine combinaison de la matière, et « que ceux qui soutiennent encore son « immortalité ne méritent pas qu'on leur « réponde ; que les actions de l'homme « sont fatalement soumises aux lois régula- « trices de l'univers., et que tout en lui est « déterminé par des influences physiques; » ce sont des hommes pour lesquels, à moins d'une inconséquence évidente, palpable, il ne peut y avoir ni bien ni mal, ni vertu ni vice, ni mérite ni démérite, mais de purs phénomènes psychologiques qui, dans leur système, ne sauraient avoir rien d'absolu ni d'impératif; ce sont de tels hommes, dis-je, qui cherchent à soulever l'opinion contre la plus haute école de vertu et de sainteté qu'il y ait dans le monde. En vérité,
c'est une ignominie pour la France et un scandale pour le monde entier.
Agréez, Monsieur le Député, l'hommage de votre très humble serviteur,
-j- Ch. -Emile,
Évêque d'Angers.
P. S. — Je lis à l'instant la réponse que vous venez de faire à M. Granier de Gassagnac, qui vous signalait la même infidélité dans votre citation. Cette réponse aggrave la faute. Il y a trois cas, sous le nom de Tityre, posés par le P. Gury à la page citée. Que faites-vous ? Vous appliquez au premier cas : Tityrus pastor ovium,, etc., la solution du deuxième cas : Ejusdem asellus nocte quadani , prêtant ainsi au
moraliste un sentiment qui n'est pas le sien. Dans le premier cas, il y a faute de la part du berger, puisqu'il aurait dû veiller sur son troupeau ; dans le deuxième cas, il n'y a de sa part nulle faute, même juridique, puisque le dommage est causé par un animal qu'un voleur avait enlevé de l'étable. En confondant les deux cas, et en donnant au premier la solution du deuxième, vous mettiez le moraliste en faute; mais, permettez-moi de vous le répéter, la faute est ailleurs : dans la manière dont vous arrangez les textes.