TROISIÈME PARTIE
DES ASSEMBLEES KEPKESENTATIVES.
Aucune liberté ne peut exister, dans un grand pays, Isans assemblées représentatives, investies de prérogatives légales et fortes. Mais ces assemblées ne sont pas Isans danger; et pour l'intérêt de la liberté même, il ifaut préparer des moyens infaillibles de prévenir leurs écarts.
Lorsqu'on n'impose point de bornes à l'autorité représentative, les représentants du peuple ne sont point des défenseurs de la liberté, mais des candidats de tyrannie: or, quand la tyrannie est constituée, elle est peut-être d'autant plus affreuse que les tyrans sont plus aombreux. Sous une constitution dont la représentation nationale fait partie, la nation n'est libre que lorsque pes députés ont un frein.
i Une assemblée, qui ne peut être réprimée ni contenue, |îst de toutes les puissances la plus aveugle dans ses jnouvements, la plus incalculable dans ses résultats,
pour les membres mêmes qui la composent. Elle se précipite dans des excès qui, au premier coup d'œil, sembleraient s'exclure. Une activité indiscrète sur tous les objets, une multiplicité de lois sans mesure1, le désir de
1. Benjamin Constant revient à diverses reprises sur l'inconvénient de la multiplicité des lois. Voici ce qu'il dit à ce sujet dans un autre de ses ouvrages :
« La multiplicité des lois flatte dans les législateurs deux penchants naturels, le besoin d'agii et le plaisir de se croire nécessaire. Toutes les fois que vous donnez à un homme une vocation spéciale, il aime mieux faire plus que moins. Ceux qui sont chargés d'arrêter les vagabonds sur les grandes routes sont tentés de chercher querelle à tous les voyageurs. Quand les espions n'ont rien découvert, ils inventent. Il suffit de créer dans un pays un ministère qui surveille les conspirateurs, pour qu'on entende parler sans cesse de conspirations. Les législateurs se partagent l'existence humaine, par droit de conquête, comme les généraux d'Alexandre se partageaient le monde. On peut dire que la multiplicité des lois est la maladie des Etats représentatifs, parce que dans ces Etats tout se fait par les lois, tandis que l'absence des lois est la maladie dus monarchies sans limites, parce que dans ces monarchies tout se l'ait par les hommes.
«C'est l'imprudente multiplicité des lois qui, à de certaines époques, a jeté de la défaveur sur ce qu'il y a de plus noble, sur la liberté, et fait chercher un asile dans ce qu'il y a de plus misérable .et déplus bas, dans la servitude »
Un jurisconsulte éminenl, l'auteur du Droit administratif, a également protesté dans un pamphlet qui a fait grand bruit sous le règne de Louis-Philippe, et qui a pour titre la Léyomanie '.
« 11 faut, est-il dit dans ce pamphlet, que la nation française ait naturellement l'esprit bien juste, car on fait tout ce qu'on peut pour le lui fausser. En théorie, rien n'est plus net que la séparation du législatif et de l'exécutif. Presque toujours, chez nous, le règlement fait invasion dans la loi. Nos assemblées révolutionnaires ont, les premières, donné ce mauvais exemple. Encore peut-on les exeu.-er, parce qu'elles cumulaient le gouvernement avec la législature. Aujourd'hui, les Chambres, par méfiance du pouvoir, empiètent sur lui tant de terrain qu'il y a. C'est comme si c'était autant de pris sur l'ennemi I Elles rongent, elles émieltent sa prérogative ; elles la dévoreraient tout entière, si on les laissait faire ; elles ouvrent du moins la bouche assez grande pour cela. Le ministère plie et cède, sauf à se rabattre d'un autre côté. Quelquefois, il se noie exprès dans les détails, pour qu'on perde de vue le principe. Quelquefois, une foule d'amendements, éclos à l'instant même dans la tête du premier