‹ Œuvres politiques de Benjamin ConstantChapitre 32 sur 71 · DES ASSEMBLÉES REPRÉSENTATIVES · texte numérisé non relu

DES ASSEMBLÉES REPRÉSENTATIVES

plaire à la partie passionnée du peuple, en s'abandonnant à son impulsion, ou même en la devançant; le dépit que lui inspire la résistance qu'elle rencontre, ou la censure qu'elle soupçonne; alors l'opposition au sens national, et l'obstination dans l'erreur ; tantôt l'esprit de parti, qui ne laisse de choix qu'entre les extrêmes ; tantôt l'esprit de corps, qui ne donne de forces que pour usurper; tour à tour la témérité ou l'indécision, la violence ou la fatigue, la complaisance pour un seul, ou la défiance contre tous; l'entrainemenl par des sensations purement physiques, comme l'enthousiasme ou la

député venu, se lancent dans la tranchée, prennent la loi à la sape et la renversent sur le dos ou sur le flanc. L'amendement est-il bon, eh ! qu'importe? N'est-il pas toujours bon, si c'est l'un des nôtres qui le présente? En comprenez-vous la portée ? pas le moins du monde! S'agence-t-il avec ce qui précède et ce qui suit? nullement! Celui qui l'a fait, sait-il ce qu'il veut ôter avant de savoir ce qu'il veut mettre? il ne le sait non plus que vous ni moi! Nous donnerez-vous au moins une demi-minute de lecture, une seconde d'examen? non, pas une minute, pas une seconde! Eh! qu'importe, vous dis-je, que vous sachiez ce que c'est que cet amendement, si c'est un des nôtres qui le présente? Aussi, plongez la vue dans notre chaos législatif. Y a-t-il une loi, par exemple, plus surchargée de détails et plus impraticable que la loi sur la garde nationale? En moins de dix ans, on a retouché deux fois à la loi sur le recrutement. On a remanié deux fois aussi la loi sur l'expropriation pour causi- d'utilité publique. Que de lacunes, malgré leurs inutilités, dans les lois surles élections municipales etsurles chemins vicinaux? Est-il possible d'avoir mieux brouillé les compétences qu'on ne l'a fait dans la loi sur l'instruction primaire? les lois relatives à la propriété littéraire, aux faillites, à la réforme judiciaire, au travail Ides enfants dans les manufactures, à la chasse, aux patentes, à la responsabilité des ministres et de leurs agents, ne laissent absoluir.cn t rien à désirer sous le rapport des vices du plan, de l'impropriété des termes, de l'inintelligence des amendements, de l'imprévu des conséquences et de l'impuissance de l'exécution. Faut-il ajouter qu'il y a dans toutes ces lois, presque sans exception, une {quantité plus considérable qu'on ne le croit de dispositions pureîent réglementaires que la législature a usurpées par le laisser-aller lu gouvernement, et par mauvaise habitude plutôt que par mauvaise intention. » (Note de l'éditeur.)

terreur; l'absence de toute responsabilité morale, la certitude d'écbapper par le nombre à la honte de la lâcheté ou au péril de l'audace : tels sont les vices des assemblées, lorsqu'elles ne sont pas renfermées dans des limites qu'elles ne puissent franchir.

Une assemblée dont la puissance est illimitée est plus dangereuse que le peuple. Les hommes réunis en grand nombre ont des mouvements généreux. Ils sont presque toujours vaincus par la pitié ou ramenés par la justice; mais c'est qu'ils stipulent en leur propre nom. La foule peut sacrifier ses intérêts à ses émotions ; mais les représentants d'un peuple ne sont pas autorisés à lui imposer un tel sacrifice. La nature de leur mission les arrête. La violence d'un rassemblement populaire se combine en eux avec l'impassibilité d'un tribunal, et cette combinaison ne permet d'excès que celui de la rigueur. Ceux qu'on appelle traîtres dans une assemblée sont d'ordinaire ceux qui réclament en faveur des mesures indulgentes. Les hommes implacables, si quelquefois ils sont blâmés, ne sont jamais suspects.

Aristide disait aux Athéniens, rassemblés sur la place publique, que leur salut même serait trop chèrement acheté par une résolution injuste ou perfide. En professant cette doctrine, une assemblée craindrait que ses commettants, qui n'auraient reçu ni du raisonnement l'explication nécessaire, ni de l'éloquence l'impulsion généreuse, ne l'accusassent d'immoler l'intérêt public à l'intérêt privé.

Vainement compterait-on sur la force d'une majorité raisonnable, si cette majorité n'avait pas de garantie dans un pouvoir constitutionnel hors de l'assemblée. Une minorité bien unie, qui a l'avantage de l'attaque, qui effraye ou séduit, argumente ou menace tour à tour, domine tôt ou tard la majorité. La violence réunit les

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