‹ Œuvres posthumesChapitre 27 sur 89 · I. La ducliesse de Bourgogne · texte numérisé non relu

I. La ducliesse de Bourgogne

17^ Contes.

Tous inuocents autant qu'ils sont flatteurs. Ne perdez pas entièrement l'idée Du plus zélé de vos admirateurs.

Pour l'éviter il faut que je m'exerce A vous offrir im don de petit prix.

Prenez-le en gré. C'est un conte de Perse ; Il vaudrait mieux si c'étoit un tapis.

Mais un bon cœur que la fortune opprime, De ce qu'il veut ne fait pas la moitié ; Contentez-vous d'une nouvelle en ilrne : Par petits dons s'entretient l'amitié.

Où les Persans confinent aux Arabes , Dans certain bourg à demi ruiué, Passoit sa vie un compteur de syllabes, A faire vers par son art incliné.

Pauvre étoit-il , chose peu surprenante Dans un tel lieu, puisqu'aux plus excellents, Même à la cour, rimes ne sont pas rentes : Faiseurs de vers n'y sont guère opulents. Un \ieux château commandoit sur la plaine, Où des brigands, retranchés dans sa tour, Sous l'étendard d'un fameux capitaine Faisoient trembler tous les lieux d'alentour, Sur tous les biens exerçant l'hypothèque ; Du fer tranchant dont s'armoient leurs côtés. Marchands d'Alcp , pèlerins de la Mecque , Étoient par eux également traités.

Le pauvi'e Hafis ( c'est le nom que possède Notre héros chez ces honnêtes gens) Se résolut d'aller chercher remède , A toute risque , à ses besoins urgents : C'étoit la faim; mais sm- quoi se retranche. Se disoit-il, ma folle affliction?

Contes. 177

C'est aux corheaux demander plumes blanches ,

Que chez brigands chercher compassion.

En est-il un de qui le cœur soit tendre?

Et pourquoi non? Que peut-il m'en coûter ?

Tout voyageur sur qui rien n'est à prendre ,

Devant voleurs sans crainte peut chanter.

Mais par quels dons captiver leur génie?

Présents sont tout chez les Orientaux;

C'est comme ici. Mahomet me renie

Si je possède étoffes ni métaux!

Faisons des vers poiu' eux... Le mauvais ange

Me tente ; abus pour des voleurs ! Eh bien !

Quel scélérat n'avale une louange

Tout aussi net que fait l'homme de bien?

Très-affermi dans ce dessein grotesque,

Hafis^ roulant ses gros yeux de travers ^

Fait sa prière à la muse arabesque,

Ronge son ongle et griffomie ces vers :

« Volez, voleurs, sur la mer, sur la terre; « Changez le riche en indigent.

« Et sans rien distinguer dans votre illustre guerre, « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent.

« Qu'on ne me parle plus d'aucun autre exercice : « Le plus noble de tous est celui de voler. « C'est par lui que le sort répare l'injustice « Du partage des biens qu'il sut mal égaler. « Honorons ce grand art jusqu'à l'idolâtrie ; « Il a pour fondement la force et l'industrie :

« Ces deux brillantes qualités

« Dont partout la moindre partie

« Des hommes les plus redoutés,

« A sa nature assujettie

« Fait adorer les volontés.

178 Contes,

M Ne craignez pas les lois : ces toiles d'araignée « N'arrêtent point un cœur du profit amoureux; « De leur autorité sous vos pieds généreux

« Foulez la force dédaignée.

« Le gibet n'est planté que pour les malheureux.

« Volez , voleurs, sur la mer, sur la terre, « Changez le riche en indigent , « Et sans rien distinguer dans votre illustre guerre, « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent.

« Les plus huppés des dieux à tout ce qui respire « Ont de voler comme eux inspiré le dessein; « Jupiter à Saturne arracha son empire; « Mercure se rendit fameux par son larcin

« Encor plus que par son bien dire.

« L'un comptoit sur la trahison, « Et l'autre sur sa javeline ; « Le t)Tan des enfers enleva Proserpine; « Vénus vole les cœurs et Bacchus la raison.

« Sur ces authentiques exemples,

« Les héros leurs imitateurs « Ont mérité que mille adorateurs « Fissent fumer l'encens dans leurs superbes temples. « Le plus hardi de tous vola le feu des deux.

« Jason, secondé par Médée,

« Ravit le dépôt précieux « De la riche toison si puissamment gardée,

« Malgi'é le dragon furieux, « Qui vomissoit de flamme une terrible ondée , « Commis par Jupiter pour la couver des yeux.

« Volez, voleurs, sur la mer, sxir la terre, « Changez le riche en indigent ,

Contes. 179

« El sans rien distinguer dans votre illustre guerre, o Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent.

« Si nous voulons entrer dans les temps historiques,

« Abandonnant le fabuleux , « Trouverons-nous royaume ou république « Dont le nom sans voler soit devenu fameux?

« Par une noble jalousie,

« Assyriens, Mèdes, Persans,

« Armés du droit des plus puissants , « Les premiers tour à tour se volèrent l'Asie; « Le Macédonien les mit tous trois d'accord,

« Et sous l'intrépide Alexandre ,

« Par le même droit du plus fort, « Leur montra qu'ils n'étoient que novices à prendre. « Grossi comme un torrent et plus haut à la main, « Un amas de brigands assemblés par Romule,

« Allongeant l'empire romain

« Du Gange aux colonnes d'Hercule, « Engloutit les trois quarts de tout le genre humain. « Par im juste retour, suivant les grandes règles,

« Les Gondiochs, les Alarics,

« Les Attila, les Genserics, « Les Thorismonds et les Théodorics, « Plumèrent jusqu'au vif ces ravissantes aigles. « Qu'étoient les Mahomet, qu'étoient les Tamerlans,

« Que des ravisseurs insolents , « Qui , les armes au poing , soulageoienl leur misère

« Par des remèdes violents?

« Le nom, mes chers amis, n'est que chose arbitraire ;

« Il n'a changé rien à l'affaire ,

« C'est moi qui vous en suis garant.

« Qui vole à petit bruit est appelé corsaire « Et qui vole à grand bruit est nommé conquérant.

i8o Contes.

« Volez, voleurs, sur la mer, sur la terre, « Changez le riche en indigent, « Et sans rien distinguer dans votre illustre guerre, « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent.

« L'instinct de dérober par une loi commune

« Dans la nature est répandu; « Chaque jour le soleil, par un vol assidu,

« Ravit la clarté de la lune.

« Le jour, sous les Gémeaux, usurpe sur la nuit; « La nuit, sous les Poissons, reprend son avantage. « Le fleuve débordé butine avec grand bmit

« Les richesses de son rivage.

« On voit les doux zéphjTS dans ses bocages verts « Butiner en avril les glaces de l'hiver, « Et les fiers aquilons, du champ de leurs batailles « Devenus à leur tour uniques possesseurs,

« Exercent sur les tendres fleurs

« D'impitoyables représailles.

« Les animaux éprouvent même sort :

« Écaille, plume et poil vont à la picorée; « Au plus industrieux le sot sert de curée ,

« Le plus foible en sert au plus fort. « Quoi donc ? parce qu'un loup dans son besoin les croque, « Les moutons prendront-ils de lamentables tons? « En ait pitié qui veut; quant à moi, je m'en moque; « De quoi se plaignent -ils? Pourquoi sont-ils moutons? « S'il faut être ici-bas le loup ou la pécore, a Quel homme de bon sens, tout bien considéré, « N'aimera mieux encore être loup qui dévore,

« Que d'être mouton dévoré?...

« Volez, voleurs, sur la mer, sur la terre, « Changez le riche en indigent.

COMES. l8l

« Et sans rien distinguer dans votre illustre guerre^ « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent.

« Les cités les mieux policées « Fourmillent de docteurs pour prendre à toutes mains; « Voleurs de bois, voleurs de grands chemins, « N'ont point comme eux les serres exercées. « Combien de nations, braves et bien sensées , « Sans coup férir par eux sont détroussées

« Avec papiers et parchemins !

« Un vieil Arménien qui reveuoit de France

« M'en faisoit des récits charmants.

« Dans Paris, disoit-il, avec plaine licence « Les belles tour à tour s'enlèvent leurs amants ; « A sa dupe un joueur filoute sa finance ; w Le père par un fils trop follement chéri « Se voit ravir l'espoir qu'enfermoit sa cassette,

« Pendant que l'épouse coquette

« Met en chemise son mari,

« Et la chose est si loin poussée , « Que l'auteur à l'auteur escroque sa pensée. « Enfin, de ce pays si noble est l'ascendant, « Qu'à qui mieux mieux tout le monde y dérobe; « Le bas peuple est pillé par l'homme à longue robe,

« Le grand seigneur l'est par son intendant. « Sus donc ; qu'à s'enrichir chacun de vous s'applique, « Par mes réflexions devenu plus ardent,

« Puisque l'honneur est chimérique

« Où le profit est évident.

« Volez, voleurs, sur la mer, sur la terre, « Changez le riche en indigent, « Et sans rien distinguer dans votre illustre guerre, « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent. »

i82 Contes.

Dès qu'il eut mis ces rimes dans sa tête ,

Hafis, muni d'un si puissant secours,

Peigne sa barbe et prend l'babit de fête;

C'étoit aussi celui de tous les jours.

Il s'achemine, et, plein de confiance.

Monte au château. Là, nos autres acteurs

Vin de Schiras buvoient à toute outrance ,

De l'Alcoran tièdes observateurs.

On l'introduit; il fait sa révérence

D'assez bon air; mais, bientôt interdit,

Devant sénat de si grave prestance.

Il s'embarrasse et ne sait ce qu'il dit.

Ainsi dans Rome oublia sa harangue,

D'hommes armés se voyant entouré.

Cet orateur dont la diserte langue

Dans ses honneurs jusqu'à nous a duré.

D'abord en l'air s'élève la risée ;

L'un de tabac lui souffle un camouflet,

L'autre sur lui répand sale rosée.

Plus modéré, leur chef court au sifflet;

A ce signal la brigade riposte :

De cent sifflets le concert s'embellit;

Leur sou aigu sur les vents prend la poste;

La caravane au désert en pâlit.

Hafis veut fuir; qu'am'oit-il pu mieux faire?

Mais les goujats l'arrêtent en chemin.

Et l'empoignant , soit dit sans vous déplaire ,

Le mettent nu quasi comme la main.

Pareils valets pour dépouiller un homme

Ont la main prompte et l'esprit éveillé;

Dans son ballet le Bourgeois Gentilhomme

Si prestement n'est pas déshabillé.

Autre disgrâce : un portier à moustache

Fort plantureuse, exempte du collier,

Contes. i83

Comme il passoit, trois lévriers détache ^

Tous trois pourvus d'un -silain râtelier.

Pille , dragon ! et ^ite à lui , Satrape !

C'est un escroc; parle à lui. Ronge-fer!

Au giaour, au rimeur, boute, attrape...

Hafis tout nu suoit en plein hiver.

L'Orphée cirabe, à voir gueules béantes,

Se voit déjà même sort assuré

Qu'au Thracien, non par jeunes bacchantes,

Mais par mâtins en morceaux déchiré.

D'un gros caUlou cimenté par la glace,

Pour se défendre il s'étoit emparé:

Mais n'ayant pu l'arTacher de sa place.

Il s'écria d'un ton désespéré :

« Le ciel sur vous lance tous ses tonnerres,

« 0 Musulmans, plus maudits que païens !

« Les scélérats, ils attachent les pierres

« Au même temps qu'ils détachent les chiens. »

Le capitaine, attentif au spectacle,

De ce bon mot fut juste estimateur;

Il s'attendrit, il rit , ce fut miracle.

Rompit ses chiens et délivra l'auteur.

Pour satisfaire à sa peine endurée.

Avec excuse il l'admit au festin;

Il lui donna belle robe fourrée

Et lui rendit tout son pauvre butin.

Il faut venir à la morale ;

J'abuse de votre loisir :

Nous y voici , beUe vestale.

De dexix réflexions je vous donne à choisir : L'une, qa'un trait d'esprit en tous lieux trouve à plaire,

Et qu'un mot à propos placé

Peut servir et tirer d'affaire

i84 Contes.

L'homme le plus embarrassé.

L'esprit comme la foudre avec bruit se fait place; Son éclair brille aux yeux même du plus grossier;

Son trait peut fondre un cœur de glace;

11 peut briser un cœur d'acier.

L'autre, que de voleurs la terre est toute pleine; De quel côté qu'on tourne il en pleut par douzaine.

De l'endroit le moins attendu

Souvent on voit tomber l'orage , Dont votre messager, s'il n'est déjà pendu *,

Rendra fidèle témoignage.

Mais il est certains vols que ne peut éviter Un cœur d'intelligence à les faciliter.

On vole dans le cloître, on vole en pleine église; C'est là que finement le voleur se déguise Sous un extérieur sage et dissimulé.

Ainsi, le doux repos toujours vous accompagne; Dites de bonne foi : Vous et votre compagne , N'avez-vous rien volé ?

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