‹ Œuvres posthumesChapitre 29 sur 89 · QUI A TEMPS A VIE · texte numérisé non relu

QUI A TEMPS A VIE

CONTE A M. de Salomay, secrétaire du roi.

e Temps des plus vastes promesses

Acquitte les plus enragés;

Le tenne vaut l'argent; délais bien ménagés

Cliez le crédule espoir tiennent lieu de largesses 0 grands ! grands prometteurs ! d'allonger les moments

Cultivez l'utile habitude !

Le temps vous absoudra de vos engagements. S'il ne peut les remplir, du moins il les élude.

Un esclave génois , homme de qualité

Et d'un génie au-dessus du vulgaire , Chez le vizir Achmet, musulman sanguinaire, Par l'industrie et la fidélité,

Sans cesse attentif à lui plaire, Adoucissoit l'aigreur de sa captivité.

Un verre qu'il cassa de sa félicité

Finit les moments peu durables; Car vous n'ignorez pas que chez les grands seigneurs. Et même chez les Turcs plus volontiers qu'ailleurs,

Verres cassés sont cas pendables.

« Quoi donc ! dans son premier transport

« S'écria le farouche maître , « Mon grand verre est brisé, mon verre de Francfort, « Pour boire mon sorbet qui convenoit si fort, ^' Si bien gravé , si rare 1 II en mourra, le traître !

Contes. 191

« Qu'on î'empale. » — A ces mots, Frégose est accroché

Par quatre impitoyables serres Et se voit sur le point tout vif d'être embroché, Exemple formidable à tous casseurs de verres ! Alors, sans s'émouvoir du trépas qui l'attend,

A quelque homme de confiance L'intrépide captif, d'un visage constant, Demande à révéler un secret d'importance. Orcam vers le poteau sur l'heure est amené; Orcam , du grand vizir conseiller ordinaire ,

Vient recevoir du condamné

Le testament patibulaire.

Seigneur, lui dit Frégose avec tranquillité. L'état où je me vois n'a rien qui m'embarrasse. Et l'arrêt de ma morl est un arrêt de grâce

Qui va me mettre en liberté ; Mais le vizir en moi perdra plus qu'il ne pense. Et je faisois pour lui certaine expérience

Dont le succès l'eût contenté.

J'aUois la supprimer, par esprit de vengeance , Quand, prêt à rendre compte, un remords le défend,

Qu'excite en moi la conscience ; J'apprenois à parler à son gros éléphant: Il bégayoit déjà quelques lettres arabes; Dans sis mois il auroit épelé des syllabes, Et dans dix ans... — Quel conte à faire à des enfants. Interrompit Orcam; c'est bien moi qu'on abuse! Pour garantir tes jours n'as-tu pas d'autre ruse ? Qui jamais entendit parler des éléphants ?

— Non, reprit froidement Frégose,

Ne croyez pas que j'en impose , Dans ces derniers moments ce n'est pas la saison . A tous les animaux leur auteur , de raison , A qui plus, à qui moins, départit une dose . ,

iga Contes.

L'éléphant les surpasse tous; De la religion il a quelque teinture : Au lever du soleil il se jette à genoux,

Et révère en cette posture Dans l'astre lumineux le dieu de la nature ; Il connoit des vertus l'usage précieux; Il est reconnoissant , chaste , disciplinable , Assiste le plus jeune et respecte le vieux.

Pour garantir ce que j'avance, J'ai Pline, Héliodore, Aristote, JElien,

Bérose, PorphjTe, .Appien, Et Lipse, leur écho, gens à Votre Excellence

Peu connus, comme je le pense ,

Mais dans le tribunal chrétien

Tenus pour fort hommes de bien

Et pour témoins de conséquence.

D'ailleurs, j'ai réfléchi, comme chose à peser, Qu'animaux indiens sont enclins à jaser; Si la nature avare à sa plus noble bête

Avoit interdit le caquet, Elle eût mis moins de sens dans son énorme tète

Que dans celle d'im perroquet.

Sur des raisons si concluantes , Qu'un peu de sens commun prit soin de m'indiquer,

Dans la plus douce des attentes Je poussois un projet qui ne pouvoit manquer; Mais puisque la terreur qu'imprime le supplice

Fait soupçonner ma bonne foi.

Que mon secret s'ensevelisse

Dans le même tombeau que moi.

Orcam prête au captif des oreilles avides;

Car malgré le bonheur qui le met sur les rangs,

G'étoit un homme épais , im Scythe des plus francs

Contes. 193

Qui fut jamais sorti des Palus Méotides;

La nouveauté du fait l'effaroucha d'abord .

Le babil du Géuois l'ébranlé, il se ravise.

Et l'exécution par son ordre est sursise

Jusqu'à tant qu'au -Nizir il ait fait son rapport.

Or, vizirs , comme on sait , sont gens qui de cbimtres

Se repaissent avidement , Gens qui, bouffis d'orgueil, sur des preuves légères

Se mettent en tète aisément Que la nature esclave adore leur fortune , Et doit à leur grandeur marquer à tout moment,

Par quelque rare accouchement,

Sa déférence peu commune.

L'un veut que d'un creuset le Pérou soit tiré , Ou que d'un alambic pour lui jeunesse sorte. Et l'autre encor plus fou coui-t en désespéré Arracher l'escarboucle au dragon qui la porte.

On pourroit sans enchantement

Persuader leur vaine gloire

Que l'eau du Rhône ou de la Loire, Ayant sur son passage abreuvé l'Allemand, lia grossir tes flots , orageuse mer Noire , Pour signaler les jours de leur gouvernement.

Comme le moindre des novices , Achmct donne à travers; il croit que le destin Voulut à son honneur léserver les prémices

De ce langage éléphantin ,

Et qu'aux annales de l'empire Avec étonnement l'avenir pourra lire :

« Par la faveur d'Allah, « En tel temps de l'hégire , « Chez le vizir Achmet un éléphant paila. »

Adouci par cette espérance , Pour la première fois il usa de clémence.

^94 Contes.

Quant à Frégosc, il dit qu'il veut mourir;

Que de s'y préparer il a fait la dépense ,

Et que de sa façon dans lïngraîe Byzauce

On n'entendra jamais d'éL^pliant discounr.

A la fin par bonté souffrant qu'on le délivre^

Pour plaire à son cher maître il se résont à vivre.

Pourtant il capitule, et l'adroit histrion

Fait convenir ses gens que dans l'instruction

D'un gradué de si grosse importance,

Le moindre temps requis pour le mettre en licence;

C'est un double quinquennivm '.

Le matois, du trépas délivré de la sorte. Chéri, considéré, prend des airs triomphants, Et fait en lettres d'or afficher sur sa porte :

Petite école d'éléphants.

Gonstantinople y vole, on l'étouffé au spectacle; Le nouveau professeur entreprend sans façon, Entouré de badauds criant tous an miracle Avant que de la toile on ait levé l'obstacle, De donner au public sa bizarre leçon.

Un jour qu'on en sortait, certain ami fidMe, Demeuré le dernier, lui dit confidemment : « Frégose, la frayeur t'ôta le jugement; « Mais s'il t'en reste encore une ombre , une étincelle^ « Ne redoutes-tu point de ton engagement

« La conséquence naturelle, « Et du vizir dupé le tior ressentiment? « Ne te souvient-il plus de ce bouc trop crédule « Descendu dans un puits pour se désaltérer, « Qui fut par le renard traité de ridicule « Pour n'avoir pas prévu l'endroit à s\ n tirer ? » « — Va, va, j'ai tout prévu, lui répondit Frégose:

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