‹ Œuvres posthumesChapitre 3 sur 89 · EXPÉDITIONS FRA.NÇOISES EN ITALIE · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS FRA.NÇOISES EN ITALIE

Sénecé se promenoit un matin , à Condemines, près de la Petite -Grosne, qui est une rivière en miniature. On étoit au commencement de février ; un printemps qui s'annonçoit de très-bonne heure charmoit la promenade du poëte; il la prolongeoità plaisir lorsqu'elle fut interrompue par une visite inattendue. A travers les arbres , il vit venir deux hommes eu unifonne : c'étoient deux officiers qui , allant de Turin à Paris , avoient voulu en passant lui rendre visite. Iphicrate et Léontidas (comme les baptise Sénecé, qui prend luimême le nom d'Acanthe), avoient pris part à la dernière campagne d'Italie et à la retraite de Carpi, dont les gazettes avoient récemment parlé avec beaucoup d'éloges. Acanthe comble de louanges les deux héros et les félicite avec enthousiasme de cette belle retraite.

SUR LES Manuscrits inédits. 17

« L'iiistoire , dit-il , fera arlmirer à tous les siècles à venir uue poignée de François attaquée par toute l'élite d'une armée impériale dans un poste qui n'étoit pas tenable , qui s'est fait un rempart invincible de sa propre vertu, qui a fait face de tout côté, qui est retournée à la charge sans désordre par cinq ou six différentes reprises, et qui, à la vue des ennemis, a rompu un pont sur une rivière considérable ; en état peut-être de remporter une victoire plus complète , si la prudence des chefs ne s'étoit opposée à l'ardeur de leurs troupes.» Ce triomphe est même beaucoup plus beau que celui de Léonidas et des Spartiates contre le roi de Perse. Léontidas fait remarquer que la retraite de Carpi , au début de la guerre, est d'un bon augure. « En effet, reprend Iphicrate, cette ville de Carpi est un lieu d'augures et de prédictions, et vous mo faites souvenir de ce fameux astrologue qui fut présenté à Gaston de Foix par Albert Pic, comte de Carpi, et qui parla si juste sur la destinée de Bayard, de la Palisse et de plusieurs autres fameux guerriers qui accompaguoient ce brave prince... » Acanthe appelle en souriant les officiers françois les astrologues de Carpi, car leur bravoure prédisoit la victoire, et, pour en parler comme fait Achille chez un de nos plus célèbres dramatiques,

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

En causant, on arrive à la maison d'Acanthe; ou s'établit sous une tonne de chèvrefeuille qui commençoit à fournir un peu d'ombrage. Iphicrate parle eu riant de la manière singulière dont on les regarde partout, comme s'ils revenoient de l'autre monde. L'Italie est-elle si terrible ? La petite rivière d'Oglio est-elle devenue le Styx ? On pardonne aux Israélites d'avoir eu

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peur au moment d'entrer dans la Terre-Promise pour combattre les Amalécites et les Philistins ; aux soldats de César d'avoir fait leur testament quand approchèrent les -■Ulemauds qui passoient les Romains d'une coudée, Its Suèves aux cheveux tortillés et les Sicambves au regard farouche. « filais à présent la nature a eu la bonté de réduiie la taille des Allemands à la proportion des autres hommes ; nous ne voyons rien d'effrayant dans leur air ni dans leur physionomie ; nous sommes accoutumés à faire la guerre avec eux, et nous avons connu par plus d'une expérience que leur poudi'e ne porte pas plus loin que la notre, et que nos sabres coupent aussi bien que les leurs. — Je conviens avec vous, reprend Acanthe, que la bravom^e françoise est à présent, si elle y fut .jamais, sur le pied de ne redouter aucrme nation. Mais il semble qu'il y ait une espèce de fatalité attachée à de certains pays, qui fait qu'on n'y réussit point comme ailleurs. » Les Carthaginois échouèrent en Sicile; chez les Parthes , les Romains éprouvèrent une suite d'échecs avec Crassus, Antoine, Julien, HéracUus. « Vous n'ôteriez pas de l'esprit de la plupart des François que l'Italie ne soit la même chose à notre égard, et la manière commune de parler veut que ce soit le cimetière de notre nation. — Abandonnons , Acanthe , interrompit Iphicrate, abandonnons air peuple des opinions et des expressions qui lui couviennent. Le sort des combats est comme la couronne des souverains : il ne dépend que de Dieu et de l'épée, et c'est un abus de croire qu'il y ait quelqrre autre fatalité que les ordr'es de la Providence. D'ailleurs, vorrs êtes trop instnrit dans l'histoire pour ignorer les victoires et les conquêtes de notre nation en Italie. »

Ces retoiu's sur le passé donnent lieu à une digression sur la mémoii e ; Acantlre admire celle d'Iphicrate ;

sur. LES Manuscrits inédits. ly

celui-ci dit qu'il l'aiiroit meilleure encore s'il l'eût cultivée : « Je suis bien éloigné de ces talents merveilleux dont les histoires nous font mention, de celui d'Esdras, par exemple , qui , après la captivité de Babylone, dans la perte qu'avoit faite la nation juive des livi-es sacrés, en rétablit tous les textes par le seul effort de sa mémoire. Il est vrai qu'il entioit là-dedans de l'inspiration. Mais que dirous-nous de Mitbridate, qui donnoit ses ordres à vingt-deux nations auxquelles il commandoit, à chacune dans sa langue naturelle ? De Thémistocle, qui apprit en huit jours dans son exil la langue des Persans, pour pouvoir négocier avec leur roi? De Cinéas, ambassadeur de Pyrrhus, qui, le lendemain de son arrivée à Rome, salua par nom et surnom tous les sénateurs et les chevaliers de cette ville , sans le secours d'aucun de ces gens qu'on appelle nomenclateurs, double effort de mémoire oùilétoit question non-seulement de retenir les noms, mais encore de démêler tous les différents visages. L'antiquité, dit Acanthe, ne nous en a-t-elle point imposé , ea nous faisant croire que Xercès savoit tous les noms d'un million de soldats dont son armée étoit composée ? — On a vu quelque chose d'approchant du temps de nos pères, répliqua Léontidas, et j'ai ouï assurer que le feu roi, au siège de la Rochelle, savoit non-seulement les noms de fous les officiers de son armée, mais encore ceux de tous les soldats un peu distingués. 11 avoit, reprit Acanthe, un ministre digne du prince qu'il servoit, car on raconte que le cardinal de Richelieu, aussi bien que Jules César, dictoit tout à la fois à cinq ou six secrétaires. — J'ai lu, dit Iphicrate, dans un traité qu'a fait Pétrarque de la mémoire, que le pape Clément sixième, qui régnoit à Avignon de son temps, l 'avoit si ferme et si assurée, qu'il ne pouvoit jamais rien oublier, quelque effort qu'il fit pour cela.

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