‹ Œuvres posthumesChapitre 4 sur 89 · NOTR · texte numérisé non relu

NOTR

— Malheur, reprit Léontidas, à celui qui offeusoit ce pape. Il n'étoit pas comme le dernier cardinal de Gondi, dont je me souviens d'avoir vu une expérience tout opposée. Ce prélat , dont le beau génie est encore vivant dans la mémoire de plusieurs personnes qui l'ont connu, avoit composé en fort beau latin une histoire des troubles de son temps, où, comme chacun sait, il n'avoit eu que trop bonne part. Il ne l'avoit jamais écrite; mais quelquefois il en récitoit par cœur des lambeaux à ses amis. Ce qu'il y a de singulier en son fait , c'est que quand il se ressouvenoit lui-même ou que quelqu'un le faisoit ressouvenir de certaines circonstances qu'il n'a voit pas assez fidèlement rapportées, il effaçoit des périodes entières de sa mémoire, comme qui les effaceroit sur le papier avec un trait de plume , sans que jamais il lui arrivât dans la suite, quand il récitoit les mêmes endroits, de dire un seul mot de ce qu'il avoit ainsi efficé. — Mais vous ne croiriez pas, reprit Iphicrate, d'où venoit cette excellente mémoire à ce pape Clément dont je vous ai parlé ? C'étoit d'un coup de sabre qu'il avoit reçu à la tête dans une querelle où il se trouva par bonheur, étant écolier à l'Université do Paris. Auparavant, il avoit le génie pesant et ne pouvoit retenir aucune chose. Ce coup favorable lui déboucha si bien les organes, qu'il parvint après sa guérison à la perfection que je vous ai racontée. Belle matière pour exercer les raisonnements de messieurs de l'Kcole de médecine! — Voilà im beau secret, dit Acanthe en riant, et dont Hippocrate ni Galien ne s'étoient point avisés; et ceux à qui on fait venir la mémoire à coups de sabre, doivent avoir le caquet bien affilé. Je voudrois bien que Léontidas nous apprit combien il a fait de pareilles cures. Il est tel Allemand à qui il faudroit la dose un peu forte et l'opération vigou-

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reuso. pour lai réveiller la mémoire et lui suhtiliser l'imagination. »

Iphicrate fait observer que dans la mémoire il eutro beaucoup de cet art dont Raymond LuUe et l'abbé Tritbème ont enseigné les règles, dont la reine Christine de Suède avoit étudié les principes. Acanthe rapporte l'histoire de Simonide.

La conversation est interrompue par le dîner. Acanthe offre à ses hôtes d'excellent vin de Bourgogne. On en raisonna beaucoup plus que l'on n'en but. D'abord Acanthe voulut mettre sur le tapis la question de la préséance de la Champagne sur la Bourgogne et soutenir que c'étoit une usurpation, cette dernière étant eu possession immémoriale de la primauté, que l'autre ne s'étoit avisée de lui disputer que depuis peu d'années.

Léontidas fut d'avis que l'on pouvoit comparer le vin de Champagne à ces jeunes beautés qui n'ont rieu de régxdier dans les traits ni de solide dans les manières, et qui ne laissent pourtant pas de plaire infiniment par le brillant de la jeunesse; qu'au contraire celui de Bourgogne est semblable à ces femmes qui n'ont rien d'éblouissant d'abord, mais qui plaisent davantage à mesure qu'on les connoît, et qui ont une solidité et un fonds de mérite qui attachent toujours à elles de plus en plus ceux qui sont en commerce avec elles.

— « Ne remarquez-vous pas, dit Acanthe, que, communément parlant, les climats qui produisent de bon vin produisent aus.si de bons esprits? ce n'est pas sans sujet que la Fable a voulu que Bacchus et Apollon fussent frères et bons amis, et il y a apparence que ce dernier ne buvoit pas toujours de l'eau de sa fontaine. — Ajoutons à cela, dit Iphicrate, qu'il semble que le génie d'une nation ait de la conformité avec les vins que son climat produit. Le vin

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grec a de la douceur comme l'ancien langage de ce pays en avilit , mais il est infidèle et traître comme ceux qui l'ont planté. Les ^ins d'Espagne sont austères aussi bien que ceux qui les cultivent. Les coteaux du Rhin et de la Moselle sont plats et fades comme les Allemands qui les travaillent. 11 semhle qu'il n'y ait que le xin françois qui soit propre à l'usage de la vie. 11 est traitable , il est d'un bon commerce , comme le peuple qui le fait croître. La plupart des vins étrangers ne sont bons que pour en faire usage pour en boire deux fois, à l'entrée et à la sortie du repas. On en use seulement pour la curiosité, et on fait aisément habitude avec le nôtre. — Les opinions des honmies, dit Léontidas , ont été partagées sur toutes choses , mais encore plus sur l'usage du vm. Salomon préteodoit qu'un roi n'en devoit jamais boire ; les rois de Perse trouvoient que c'étoit la plus grande gloire que d'en pouvoir boire quantité; témoin l'inscription du tombeau de Darius : « Ci-gît un roi qui buvoit beaucoup de vin et qui le portoit à merveille. » De toutes les vertus royales, il n'en trouvoit point de plus digne de rendre .sa mémoire recomraandable à la postérité. — Ses successeurs d'aujourd'hui, reprit Acanthe, n'ont pas dégénéré, et c'est un charme dans les relations de voyages de voir boire trois jours de suite le roi Cha-Abbas avec Pietro délia Valle, en mangeant seulement des abricot.s secs et des pistaches. — Apparemment, dit Léontidas, c'est pour faire honneur à leur vin de Schiras, qu'on dit être le meilleur qui soit au moude; ou bien c'est l'air du pays qui le porte, car Alexandre , sobre chez lui, devint buvem' en Perse; mais avec les mœurs de Darius, il n'eu avoil pas pris la force, puisque le vin lui troubloit la raison jusqu'à tuer ses amis de sa main et à briller dans la débauche le plus beau palais du

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monde. — Jules César, ajouta Léontidas , rival de la gloire d'Alexandre , n'étoit pas en ce point son imitateur. Les historiens le louant d'une fort grande abstinence, et Caton disoit de lui que c'étoit le seul homme sobre qui eût jamais entrepris de renverser la république. — Il y pouvoit ajouter les Gracques, dit Acanthe, à qui la sage Cornélie leur mère avoit inspiré une grande aversion pour le vin. — Les principes des religions , reprit IpMcrate , n'ont pas moins varié sur le sujet du vin. Celle des anciens idolàti-es cousistoit en partie en des libations et des effusions de vin, et la nôtre, sans la mettre en comparaison avec aucune, le fait entrer dans ses plus augustes myst^-res. Tout au contraire, les Nazaréens, les Réchabites et les Mahométans, qui leiu' ont succédé en ce point, se sout fait une maxime de religion de n'en jamais boire. La politique n'a pas tenu là-dessus des régies plu? certaines. Zaleucus, fameux législateur, coudamnoit à mort un ministre d'État qui auroit négocié après avoir bu du vin. Plusieurs peuples du Nord aujourd'hui ne veulent point parler d'affaires qu'après avoir bien bu ; et de nos jours, Apasti, prince de Transylvanie, n'entroit jamais en conférence avec des ministres étrangers qu'il ne leur eût fait avaler plusieurs rasades de Tokai, dont il leur montioit lui-même l'exemple. — C'est apparemment, reprit Léontidas, qu'il se sentoit fort à ce jeu et qu'il prétendoit mettre dans quelque désordre ceux à qui il avoit à faire, pour en tirer ses avantages. — A propos de princes buveurs, j'ai lu un trait d'histoire, dit Acanthe, par lequel, au récit de Marmol, un prince africain et mahométan excusa assez plaisamment sou intempérance. C'étoit, si je m'en souviens, Abdallah, prince de Fez. 11 étoit buveur à outrance, malgré les lois dont il faisoit profession , et faisoit sans disconti-

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ûuation des débauches excessives. Sa mère , femme sage et modérée , lui en avoit fait souvent réprimande et n'avait rien avancé. Un jour qu'il étoit à table avec ses amis, elle s'avisa de lui envoyer un moullah ou ministre de sa religion, liomme d'une sublime éloquence et d'une gravité de mœurs sans égale, pour lui faire la remontrance. Le moullah trouva la compagnie foit échauffée et peu en état d'entendre raison. Il fit néanmoins son ambassade du mieux qu'il lui tut possible; la commission étoit gaillarde : faire entendre raison n des gens à moitié ivres! Les convives opinèrent d'abord à le jeter par les fenêtres ; mais le prince , plus modéré ou moins frappé de vin que les autres, le pria de s'asseoir auprès de lui et de boire un coup avec eux, api es quoi il lui feioit sa réponse. Le docteur eut beau s'excuser sur la défense de la loi, il fallut obéir; il voyoit bien qu'il ne pouvoit s'en dispenser avec sûreté. On le servit dans une coupe d'or eiu'ichie de pierreries, qui tenoit une pinte de vin. Il la porta seulement à sa bf luche et la remit sur la table , louant le travail et la magnificence de cette coupe, qu'il ne se lassoit point, d'admirer. Le prince , qui connoissoit son caractère et qui savoit qu'avec plusieurs bonnes qualités il en avoit une fort mauvaise, qui étoit l'avarice, lui dit que cette coupe lui coùtoit mille pistoles , et qu'il lui en feroit présent s'il la vouloit boire sept fois à sa santé. L'homme de bien s'en défendit quelque temps ; mais enfin sa passion dominante l'entraîna. Il se mit en devoir de gagner ce vase précieux, et après l'avoir vidé trois fois, ■à la quatrième il tomba mort-ivre sous la table. Alois Abdallah, tout fier de sa victoire, le fit prendre par quatre hommes et le fit, conmie l'on dit, porter à clair à sa bonne dame de mère , avec ordre de lui dire de sa part que quand elle voudroit le corriger de ses vices.

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il lui plût choisir des gens pour ce ministère qui fussent phis maîtres de leurs passions que celui qu'elle avoit employé. — Que dirons-nous des philosophes? poursuivit Iphicrate. Ou ne voit pas moins de diversité dans leurs opinions sui' le ^ln et dans l'usage qu'ils en ont fait. Xénocrate n'eu usa jamais, non plus qu'Épicure, ce fameux partisan de la volupté , qui la laisoit consister en toute autre chose que dans les plaisirs des sens. Mais je trouve d'ailleurs qu'Arcésilas creva de boirp. et que Lacydes en deràit paralrtique. Si Diogèiie se contentoit d'eau pure , Aristippe , son contemporain , primoit dans les débauches du tyran de Sicile. Démosthènes étoit un aus?i fameux buveur d'eau comjne il étoit im célèbre orateur. Eschiue , son rival en éloquence, pour lui être opposé en toutes choses , ne but de sa vie goutte d'eau. — A propos d'orateurs, interrompit Acanthe, j'ai lu autrefois un morceau d'éloquence que Val^'re Maxime nous a conservé, que je trouve assez singulier. Le sénat avoit fait publier une loi contre l'excès de la débauche et l'intempérance des festins. Un certain Duronius entreprit de la faire révoquer, et étant monté sur la tribune aux harangues, commença son discours en ces termes : «On nous enchaîne, Romains, on nous accable d'une intolérable servitude ; car enfin, comment puis-je nommer cette loi, qui nous assujettit à la tempérance ? Abolissons cette tyrannie, 1 irisons ces fers injurieux tout couverts de la rouille d'une austère et farouche antiquité. Eh ! que nous peut servir la liberté pour laquelle nos ancêtres ont tant répandu de sang , si on la resserre dans de si étroites limites , s'il ne nous est pas permis de périr par le luxe , i^uand il nous en prendra fantaisie?» Apparemment que le reste de ce beau discours ét^it de même force , et c'est dommage qu'il ne nous soit pas resté tout en-

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tier. La récompense qu'en tira le haranguem', c'est qu'Antoine et Flaccus , qui étoient pour lors censeurs, le chassèrent du sénat. — Je ne trouve pas , reprit Iphicrate , que la médecine soit mieux d'accord avec soi-même que les autres professions sur le chapitre du vin. Les galénistes en ont interdit l'usage dans les fièvres aiguës, comme d'un poison pernicieux. Les modernes s'en sont servis avec succès pour les chasser, en l'imprégnant de suc amer qui sort de l'écorce du quinquina. Les paysans de ma province, surtout ceux chez qui U ne croit point de vin, guérissent toutes leurs maladies quand ils en peuvent recouvrer quelque bonne bouteille, tant il est vrai que le vin seroit le plus excellent des cordiaques, si l'usage en étoit moins ordinaire. — Du moms conviendrez- vous , dit Léoutidas, que le consentement de tous les peuples a été uniforme pour interdire aux femmes l'usage du vin. Les lois de Crète, de Sparte , de Messène, de Carthage, étoient très-rigoureuses sur cet article ; mais les Romains avoient renchéri sur tout cela. Une vestale n'étoit pas moins punie chez eux pour avoir bu du vin que pour avoir laissé éteindre le feu sacré. G'étoit à Rome une matière à divorce quand une femme eu avoit goûté, et le Vieux Gaton, bien qu'il ne haït pas le vin , non plus que le Jeune, et qu'il réchauffât souvent sa vertu par l'usage du meilleur qu'il pou voit recouvrer, pour me servir des termes d'Horace, avoit pourtant renouvelé dans sa famille une ancienne coutume, qui vouloit que les parents d'une femme , lorsqu'ils la rencontroient , la baisassent à la bouche pour connoître si elle ne sentoit point le via. Mais pour venir à des exemples plus récents, la délicatesse d'un prince allemand me paroît singulière sur ce chapitre. Cëtoit Frédéric, quatrième dn nom; il avoit épousé une infante de Portugal, qui

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ue lui faisoit point d'enfauts. Ses médecins soutenoient à l'Allemande que la cause de sa stérilité venoit de l'eau qu'elle buvoit, et qu'étant née dans un pays chaud, il falloit par la boisson du vin réveiller son tempérament, altéré par la froideur du climat qu'elle étoit venue habiter. A cette consultation , l'empereur répondit fièrement qu'il aimoit mieux avoir une femme stérile que buveuse. — Je ne sais, dit Acanthe, pour- (juoi ce prince condamnoit si fort en autrui ce qui lui devoit servir un jour de consolation contre sa mauvaise fortune. Car nous lisons de lui que sur la fin de sa vie, pendant que le roi de Hongrie, Matliias, lui ravageoit l'Autriche et lui prenoit la ville de Vienne, il alloit se promenant par l'Allemagne sans s'en mettre autrement en peine et logeant dans les meilleures hôtelleries qu'il pouvoit trouver ; il se divertissoit à écrire sur les poêles avec du charbon une sentence latine , qui se pourroit tourner de la sorte :

Ici du mal qui me possède

Le souvenir est affaibli ;

Des malheurs qui sont sans remède

L'unique rem?;de est Voubli.

— Quand la débauche du vin u'aui'oit jamais produit d'autre désordre chez le beau sexe , dit Iphicrate , que la mort sanglante d'Orphée , on ne pourroit assez la détester; mais elles ne sont pas toujours tenues aiLx lois sévères que l'on a faites en tant de lieux pour leur en interdire l'usage, et les Grecques comme les Romaines se sont souvent émancipées à les violer. Les poètes satiriques eurent beau s'élever contre ce désordre, elles n'en allèrent pas moins leur chemin; et ce qui m'en déplait, c'est que depuis quelque temps il est des dames parmi nous qui semblent oublier que l'usage

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du vin n'est pas autrement compatible avec la pudeur. — J'ai connu une femme de qualité, dit Acanthe, qui tenoit tète aux meilleurs buveurs de Paris. File est morte , et il ne faut pas troubler ses cendres en la aommant. Je me 50u^^ens de l'imitatiou d'une épigramme de ilartiàl que je fis à son intention pendant que j'étiii> à la cour :

D"où vient que tous les jours, Héleine, Qui sent le fumet du ceUier, Prend pour corriger son haleine Des pastilles de Montpellier ?

0 quel mélange incompatible Que son imprudence assortit !

Qu'il est choquant. qn"U est terrible!

L'amour se plaint qu'il l'engloutit.

Quand tu sortiras de ta chambre , Héleine , "a l'avenir, crois-moi , Laisse ta pastille et ton ambre .

Et sens le vin de bonne foi.

Ici la conversation change d'objet ; on vient à parler d'im comte de Provence ; à propos de quoi Acanthe dit :

« Nous coimoissons un prince, distingué par sa valeur et par ses grandes qualités autant que par le rang considéralde qu'il tient dans l'Emope, qui a déjà surpassé la honne fortime de votre comte de Provence dans le mariage de deux princesses ses filles. Il n'a qu'à se hâter d'en faire d'autres, et je suis persuadé que la chrétienté n'aura pas assez de couronnes à leur offrir. — J'ai ouï coûter mi trait, dit Léoutidas. de l'aïeule du priuce dont vous voulez pai-ler, qui vient ici comme s'il étoit moulé. Elle étoit, comme vous savez, fille de notre roi Henri le Grand, de glorieuse mémoire»

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et la cadette de deux autres qui avoieut été mariées à de grands rois. Elle voyoit avec chagrin que ses sœurs, quand elles lui écrivoient, accorapagnoient la souscription de leurs noms du titre de leur dignité. Enfin, lassée de lire au bas de leurs lettres Elisabeth . reine, et Henriette, reine, elle s'avisa de souscrire ainsi les siennes Christine, contente, pour leur faire voir par là que sa destinée n'étoit en rien inférieure à la leur, puisque la grandeur est en tout inférieure à la félicité de la vie. Et l'événement ne j ustifia que trop cette princesse, qui passa des jours pleins de gloire et de félicité, tandis ([ue les reines ses sœurs eurent bien des démêlés avec la fortune. »

Pour faire la contre partie de la di ression sur le vin. ou ( ntame une conversation sur l'eau et sur les effets de certaines sources.

— « Apparemment, dit Léontidas, que les Grecs, qui avoient tant d'esprit, ne buvoient que des bonnes sources dont ils cormoissoient la vei-tu, et que les Tiircs, qui leur ont succédé dans la possession de ces provinces , n'ont bu que des mauvaises qu'ils ne counoissoieut pas ; et c'est ce qui leur a inspiré tant d eloignement des belles sciences.

— « ]1 faut, dit Acanthe, ou que la nature épuisée se soit affaiblie en vieillissant, ou que les naturalistes nous en aient bien imposé sur le chapitre des eaux et de leurs merveilleuses propriétés; car eufin, qu'est devenue cette fontaine, de Biscaye, que le préteur LiciniuSjau ripport de Pline , éprouva sept jours de suite , qui ne coule point quand on la regarde, et qui recommence d'aller son train quand on' cesse de la considéier? Cette autre

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de la Basilicate, dont parle Cassiodore, qui Fe trouble quand on parle auprès délie, ou quand on la regarde en marchant à reculons ? Où s'est perdue celle dont Solin fait mention, qui est si fort touchée de la musique, qu'elle danse au son des instruments ou de la voix, tranquille d'ailleurs quand on ne chante pas ? Pourquoi ne peut-on savoir où s'est perdue cette fontaine de Cyzique, nommée par Pline la Fontaine de Cvpidon, qui éteint les feux de l'amour à ceux qui en boivent, et qui a servi apparemment de modèle à Louis Arioste pour inventer ses deux fontaines magiques, dont l'une donnoit de l'amour et l'autie le guérissoit; fontaines qui donnèrent tant d'exercice au brave Renaud et à la belle Angélique ? Mais les maris n'ont-ils pas lieu de regretter la perte de cette eau dont parle Solin, qui ne pouvoit jamais se mêler avec le "vàn, quand la femme qui la versoit étoit infidèle ? C'est apparemment de là que monsieur d'Urfé avoit tiré cette jolie invention qi;i est dans son Astrée, de la Fontaine de la Vérité d'Amour. A dire vrai, ce sont là de ces cm'iosités dont il est bon quelquefois de s'abstenir, et le même Renaud de l'Arioste, dont nous venons de parler, refusa sagement de faire l'épreuve d'une coupe enchantée , où on ne pouvoit boire quand on avoit une femme trop galante. Je me sou\ieus d'ime épigramme que j'ai vue, ce me semble, dans ce recueil que les Grecs ont nommé Anthologie, qui rapporte comment une bergère s'excusa plaisamment de faire l'essai de cette eau dont je viens de voirs parler, et vous allez voir comment je l'ai tournée en notre langue :

Voici la célèbre fontaine, Disoit Arcas a sa Climfene , Oii la puissante vérité Des lieux ca-uis amoureux affermit le commerce ;

SUR LES Ma.NCSCRITS INÉDITS.

Quand la bergère qui la verse

A manqué de fide'lité,

Son eau refuse l'alliance

Du vin qu'elle y veut mélanger ;

Et si tu voulois m'obliger,

Nous en ferions l'expérience.

Non, dit Climène a son berger; Pour voir ces grands secrets que cache la nature,

Tire qui voudra le rideau ; Pour moi, je n'en saurr's éprouver l'aventure; Car quand je bois de l'eau . je la bois toute pure , Et quand je bois du vin, je n'y mets jamais d'eau.

— « Si cette épigramnie n'est pas dans l'Anthologie, dit Iphicrate. elle mériteroit d'y être, et sauf le respect de la véritable antiquité, il s'y en trouve de plus froides. Je m'en rapporte à la traduction que nous en a donnée La Ménardière. Mais, mon cher Acanthe, n'avez-vous point peur qu'on vous accuse du crime de faux ? Vous nous avez donné ce matin une épigramnie de Martial pour être de votre crû ; à présent vous nous en donnez une des vôtres pour être de l'Anthologie. Voilà comme Joseph Scaliger fut traité par Marc Antoine Muret, et si j'étois poëte, je serois tenté de m'en venger comme il fit.

— « Vous vous entendez bien vous deux, dit Léontidas ; mais pour moi qui n'en sais pas tant que vous, j'ai hesoin de votre complaisance pour m'expliquer ce point d'histoire. Acanthe permettra bien en ma faveur que vous lui redisiez ce qu'il sait déjà. — Il est juste de vous contenter, dit Iphicrate. Muret étoit un fort habde professeur d'éloquence, qui enseignoit à Toulouse; il y fut accusé de trop aimer ses écoliers, et cette galanterie socratique lui fit courir un grand risque. Le parlement de cette ville , qui est connu pour n'entendre pas raillerie, le fit arrêter sur quelques plaintes données contre

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lui , et on ne parloit pas de moins que de le faire brider. Il trouva le moyen de s'échapper de la prison et s'enfuit en Italie, où il espéioit trouver les espiits plus disposés à avoir quelque indulgence pour ses faiblesses. 11 y trouva Scaliger le fils, autre savant qui faisoit une recherche curieuse des antiquités de ce pays. ScaUgev avoit de l'argent et Muret n'en avoit point. Ce dernier, pour en tirer de l'autre, s'avisa d'une rase. Il fit graver sur des lames de cuivre des inscriyitions en langue latine ; tout en étoit parfaitement bien contrefait, le style et le caractère. 11 fit enterrer ces lames dans un jardin, et n'eut pas de peine à les trouver ensuite en y faisant fouiller. Il fit voir ces belles antiquités modernes à Scaliger, qui donna tout du long dans le piège, et qui, les prenant pour des pièces originales , les acheta de lui fort chèrement. Muret ajouta l'insulte à la supercherie , et fit des railleries publiques de la tromperie qu'il avoit faite à ce prétendu counoisseur. Scaliger, n'en pouvant tirer d'autre satisfaction , s'en vengea par cette épigramme :

îfiiret , ce roi des beaux esprits , Fameux par ses amours comme par ses écrits , Respire encor la flauime a Toulouse allumée :

Je ne dois pas être sui-pris

Qui! m'ait venJu de la fume'e.

— « La vengeance est ingénieuse, dit Léonîidas , et me paroitroit suffisante si les paroles pouvoient dédommager de raige:it comptant. Mais je prie Acanthe de me pardonner si ma curiosité l'a interrompu. Il me semble qu'il étoit en beau train de nous expliquer les singularités des fontaines , que je le prie de vouloir continuer.

— « Je ne vous parlerai point, dit Acanthe, de celles

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qui sont utiles à la guérison des malaJi' s, ou du moias ifue Ton croit telles; rien n'est si connu. 11 n'est point de province qui n'ait les siennes; elles changent de mode de temps à autre comme les habits. Leur vertu cependant est une chose fort équivoque. Si l'on en voit revenir des gens en bonne santé, il en est en récompense bien d'autres à qui elles avancent les jours on qu'elles laissent comme elles les ont trouvés. On ne peut pas nier du moin s qu'elles ne soient le dernier retranchement de l'ignorance des médecins et la dernière ressource de l'amour que les hommes ont pour la vie. Mais s'il est des sources utiles et bienfaisantes, les auteurs en récompense nous en ont allégué de bien pernicieuses. Tous ceux qui ont voyagé dans les Alpes savent pour l'avoir ■\ii comme les eaux de ces montagnes font grossir la gorge à leurs habitants. Ortélius renchérit là-dessus dans sa description de l'Illyrie, et veut qu'il y ait des sources en ce pays dont l'usage allonge si fort aux femmes les peaux de la gorge, qu'elles sont obligées de la jeter derrière lem's épaules pour allaiter leurs enfants. Ne trouvez -vous pas cette idée fort ragoûtante ? Solin parle d'une fontaine qui rend les femmes stériles et d'une autre qui les rend fécondes. Laquelle croyez-vous ;, selon les mœurs d'à présent , qrri auroit le plus de presse si elles subsistoieut encore ? Il est fait mention d'une autre fontaine au delà du Rhin qui fit pourrir les mâchoires et tomber les dents aux soldats de Germanicus. Il en est une en Arcadie , selon Varrou , une autre eu Béotie^ selon Aristote, dont non-seulement la boisson, mais la seule vapeur fait mourir. Léander en connoissoit une qui ne tue que les oiseaux qui en boivent; Œlian, une autre, près de Thèbes, qui fait devenir les chevaux enragés. Blondus en avoit vu une qui enivre; Bélon une autre qui fait devenir fou. Et Pomponius

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Mêla soutient qu'aux lles-Fortuaées il y en a uu e qui . lorsqu'on en a bu, fait mourir à force de rire.

— « ^■ous riez, Iphicrate, comme si vous en aviez goûté, poursui-vit Acanthe j mais vous n'y êtes pas encore, et il faudra bien, s'il vous pliît, que vous nous en passiez. Je ne vous citerai plus d'auteurs ; cela vous ennuieroit. Croyez que je n'invente rien. Il y a des fontaines très-froides à l'attoucliement , où cependant on allume des flambeaux, et on leur voit jeter des flammes. Il y en a qui , comme la mer, rejettent toutes les ordures. Il s'en trouve qui engloutissent tout ce que l'on jette dedans, même les corps qui surnagent sur les autres eaux , comme au contraire il y en a où les pierres ni le fer ne peuvent aller à foud. Je ne vous parlerai point de celles qui imitent le flux et le reflux de la mer. Cela est commun. Mais que direz-vous de celles qui le contrarient , et qui sont hautes quand la mer est basse , et presque à sec quand elle est élevée? Cela n'est pas encore si extraordinaire que d'en voir une qui change de couleur quatre fois l'année ; une autre qui a une espèce de fièvre quand on la touche , qu'elle marque par mi battement extraordinaire. Cette même source est tiède à l'entrée de la nuit, à minuit bouillante , froide au lever du soleil et glacée à midi. Mais qu'y a-t-il de plus commode que cette fontaine au bord de laquelle étoit bâti un couvent de jacobins dansl'ile de Groenland? Elle sortoit d'une montagne qui jetoit des flammes, et elle retenoit si bieu la qualité de ce volcan, que les cellules des religieux au travers desquelles elle passoit étoient échauffées de sa vapeur, comme du meilleur poêle qui soit en Allemagne. Ils n'avoient point d'autre cuisine pour faire cuire leur viande, ni même leur pain, qui s'y faisoit aussi excellent que dans un four. Et quand cette fontaine se jetoit dans la mer, qui est glacée dans ce pays

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au moins neuf mois de l'année , elle la dégeloit pendant l'espace d'une lieue. N'est-ce pas grand dommage que cette merveille ait été perdue avec une colonie de Danois qui étoit allé habiter cet aimable pays et que l'on ne sauroit plus retrouver ? Je vous en présenterois bien encore de cinquante espèces différentes , continua Acanthe, car je sais tout mon Majolus, qui s'est donné la peine de faire tous ces extraits pour moi dans son savant ouvrage intitulé : les Jours caniculaires. Bien d'autres que moi se sont servis de son travail , qui ne s'en sont pas vantés. Mais vous devez être fatigué de cette conversation d'eau douce, et en voilà plus qu"il n'en faut poui' tremper notre vin du dîner. — Voilà , dit Léontidas, qui est savant et cmieux; mais à l'égard de l'usage, pour un verre de l'eau de votre belle fontaine je donnerois toutes celles dont vous venez de parler. Poui' moi, je ne trouve rien tel que de boiie de bonne eau. On en a la tète plus libre et l'haleine plus douce, on en digère mieux, on en dort plus tranquillement, et le sang cii'cule avec plus de liberté. Et si tous ceux qui cherchent la joie dans le vin vouloient dii'e la vérité, ils conviendroient que la peine suit le plaisir de près, et que bien souvent elle le passe. »

A propos de la sincérité, Léontidas dit :

— « N'en déplaise à nos écrivains modernes, je ne trouve rien en matière d'histoire qui satisfasse l'esprit à l'égal de la lecture des auteurs contemporains. A la vérité, leui' style n'est pas flem-i, mais il y règne mi air- de vérité qui frappe et qui persuade.

— « Je me range à l'opinion de Léontidas, et j'avoue que la naïveté des écrivains de ce temps-là ne manque

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pas de charme pour moi. Je suis en cela de l'avis d'un des plus grands hommes que la France ait jamais produits : c'est le chancelier de l'Hôpital, qui, dans une épître en vers au cardinal de Tournon, s'en explique à peu près de la sorte :

Quand je lis de nos rois les modestes chroniques , Où la simplicité des écrivains antiques , Sans fard, sans ornement, nous raconte des faits Dont la sincérité forme les plus beaux traits, J'y sens plus de plaisir qu'à parcourir l'histoire Oii le faste des Grecs impose a la mémoire , Où l'art au vraisemblable ose faire la loi , Et sous le merveilleux gémit la bonne foi.

« L'empereur Maximilieu étoit sujet à une maladie contagieuse assez commune en Allemagne et qui y règne encore aujourd'hui plus que jamais. Elle se nomme Faute d'argent. Ce prince, qui naturellement n'en avoit guère et qui en dissipoit beaucoup, étoit connu dans le monde par cet endroit, et les Italiens de ce temps-là lui avoient donné le sobriquet de Pochidenari. On remarque qu'il u'entreprenoit jamais de guerres que par cette nécessité et dans l'espérance de remédier à sa disette. Comme il retournoit de cette expédition du Milanois dont vous venez de parler, il reçut des sommes considérables que le roi d'Angleterre, son allié, lui cnvoyoit pour payer ses troupes. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la jalousie des Anglois les a dépouillés de leur argent. Ils sont en possession de s'appauvrir pour faire les affaires des autres. L'empereur Maximilien , fort réjoui de cette nouvelle recrue, avoit fait délier quantité de sacs remplis d'or, et les faisoit voir avec plaisir à un de ses principaux confidents. Il fut fort surpris do voir que cet homme , au lieu de

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premlre part à st joie, poussoit de longs soupirs et tenoit une contenance fort triste. «Mais d'où ^"ient, lui dit l'empereur, que vous ne prenez point de part au plaisir que me donne cette vue? Ne sont-ce pas là ûv beaux sequins, de beaux ducats, de belle monnoie ? - Il est -vTai, sacrée Majesté, lui répondit son conseiller, et c'est justement ce qui m'afflige, quand je fais réflexion que vous allez distribuer un si riche trésor à tant de fantassins et de goujats qui composent votre armée. Ne vaudroit-il pas bien mieux garder tout cela poiuvous , et que ces gens - là fissent leurs affaires comme ils pourroient? » La réflexion plut à l'empereur; il fit remettre son argent dans ses coffres, et partit le lendemain avec son trésor, accompagné d'un petit nombre de ceux en qui il avoit le plus de confiance. Le même jwir, les officiers étant venus à l'ordre, on ne trouva plus d'empereur. L'araiée. sans chef et sans paiement, se dispersa dès que la nouvelle en fut di\-ulguée; chacun se retira comme il put , et les Vénitiens avec le? François, donnant sm- ces troupes débandées avec les paysans du pays, en firent en peu de jours ime fort grande exécution. »

Voici, pour terminer, un passage sur les guerres d'Italie :

— « Je veux bien convenir avec vous que les François n'ont pas plus de malheur en Italie qu'ailleurs ; mais aussi vous demeurez d'accord avec moi que s'ils savent y faire des conquêtes, ils ne savent pas les y conserver, et que les établissements que la valeur peut leur donner dans le pays n'étant pas soutenus par la conduite, ne sont pas ordinairement de longue durée.

— « Il faut, répartit Iphicrate, que vous n'ayez pas

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fait grande attention à toutes que nous venons de dire, car vous ne me feriez pas une pareille objection. Est-ce que le royaume de Lombardie, possédé près de deux siècles par la postérité de Cbarlemagne; celui de Sicile, où les Normands ont régné autant de temps ; celui de Naples, où la postérité de Cbarles d'Anjou n'a pas moins subsisté, ne sont pas d'illustres exceptions de la mauvaise règle que vous proposez ? C'est là le sort des choses humaines: tout est sujet au changement, les souverainetés comme le reste, surtout quand des peuples de mœurs et de nations étrangères commandent aux autres. Commines a fort bien remarqué que dans ce cas les nations assujetties ne manqueut jamais de faire des efforts pour rétablir leur liberté, et si eUes ne peuvent en venir à bout par la force, elles le font enfin daus la longueur du temps, par des négociations, par des intrigues, par des révoltes, en se jetant dans les bras de quelqu'autre souverain; elles s'imaginent du moins quelcjue espèce de douceur à changer ds chaînes. Mais , dans le cas où nous sommes , dans la guerre que nous faisons présentement eu Italie, il n'est point question de faire des conquêtes; il ne s'agit simplement que de soutenir nos aUiés , de protéger un prince de la maison de France que l'on veut injustement dépouiller d'un État où il a été appelé par les droits du sang, par la disposition du dernier roi, par le consentement des peuples, dont le droit est fondé sur plusieurs investitures des empereurs qui ont accordé le Milanois tant aux mâles qu'aux femelles, et à leui's enfants qui seront issus de la première branche de la maison d'Autriche. Ce sont des cadets qui veulent usurper la bénédiction de leurs aînés, qui veulent renverser l'ordre de la nature , et qiù , pour y réussir, font un vacarme daus toute l'Eixrope, crient à haute voix «iup

SUR LES Manuscrits inédits. ig

l'on en veut opprimer la liberté et préviennent, par des violences réelles une crainte imaginaire. Je m'en vais vous donner un exemple de cette conduite : il est puéril, mais il vient au sujet. Quand j'étois petit garçon de trois ou quatre ans^ j'avois une sœur à peu près de mon âge qui étoit fort méchante. Dès que notre gouvernante n'y prenoit pas garde, si nous avions à partager quelques douceurs ou quelques jouets et qu'elle ne fût pas contente du partage , elle ne manquoit point de m'égratigner ou de me mordre , et crioit ensuite à pleine tête que je l'a vois battue. La bonne femme donnoit dans le panneau^ et me faisoit quelquefois porter la pénitence d'une faute que je n'avois point commise. Voilà ce que nous fait l'Allemagne. Elle croit sans doute que l'Europe sera aussi dupe que l'étoit ma gouvernante. Mais le ciel par sa lumière lui dessillera les yeux. Il ne manquera point de se déclarer pour la bonne cause; et la piété du roi le sait si bien mettre dans ses intérêts, qu'on ne doit pas douter un moment du succès de ses armes, appuyées sur le bon droit et la justice. »

L'ARIOSTE RAJEUNY (i683j.

]/Ariosterajeuny est un magnifique manuscrit autographe, composé de 332 pages pleines, ia-40, eu la possession de M. Gap. En tète sont placées une Dédicace au duc de Bourgogne, enfant auquel Sénecé se recommandoit par provision; une Préface et une Vie de l'Arioste. Cette œuvre n'est ni une traduction, ni une paraphrase, mais, si l'on veut, un abrégé, une refonte. Sénecé ajoute et retranche, amplifie et modifie, écrit tour à tour en

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vers et en prose, mèl'^ an texte des réflexions, des allusions sur son tpmps, des digressions sur divers sujets. On devine que la cour y tient beaucoup de place. Quand l'Arioste fait prédire par Mélisse l'illustration future de la maison d'Esté, Sénecé se garde hien de traduire ces pages exclusivement italiennes. « J'en pourrois Lien dire autant qu'elle si jevoulois, et même pousser ma prédiction quelques générations plus avant, sans passer pour un grand sorcier. Mais quoique ces princes aient été d'un fort grand mérite , ils me dispenseront d'en parler, s'il leur plaît, parce que à moins de faire une histoire toute entière, dont je n'ai ui le loisir ni le dessein, je ne serois pas intelligible en France sur cette matière: de plus, c'est que je n'attends ni pensions, ni bénéfices de cette maison, comme t'aisoit sams doute le seigneur Arioste du cardinal Hippolyte. » Cela dit, Sénecé substitue Louis XIV au duc de Ferrare, et, tout en s'excusant d'employer à l'éloge d'un si grand monarque « un esprit né pour la bagatelle, » il veut mêler sa voix à celle des poètes d'élite :

Je tiendrai ma partie Suivant l'humlile talent qne le ciel m'a donné. Quoi ! parce que les cieux du roi de la nature Adorent chaque jour le pouvoir sans mesure Par des harmonieux et nobles mouvements , Les innocents oiseaux, sous la tendre verdure. Le celèbrent-ils moins par leurs gazouillements?

Je regrette que Sénecé ait entrepris de rajeunir l'Arioste, que parfois il ait ajouté des inventions dignes de Scarron à ce poëme raffiné dans lequel se mêlent si agréablement les formes épiques d'autrefois et l'imagination fantasque ou ironique du xv* siècle. Ce n'est qu'aux légendes , aux fabliaux qu'on peut à son gré

SUR LES Manuscrits inédits. 41

piêudre et ôter, emprunter le fond en changeant la forme. En remaniant une œu'STe consacrée, Sénecé a eu le tort de délayer ce qui devoit rester court, d'accuser fortement des traits qui, chez son modèle, étoient légers. Mais il lui sembloit, comme à Boileau, que l'Arioste ponvoit être l'objet de plus d'une critique et de plus d'une correction. Toutefois, il ne vouloit point qu'on prît sa manière d'agir pour une ingratitude. I « Qu'on ne s'imagine pas que j'en estime moins Arioste « parce que je fais en certains endroits quelques obser- I « rations contre lui ; c'est plutôt pour m'exercer et pour « me former le goût que par envie que j 'aie de censu- « rer. Les fautes des grands hommes sont la meilleure « leçon que nous puissions prendre, et les remarques « que l'on en fait ne sont pas même une médiocre M preuve de l'estime qu'on a pour eux. Je ne dirai rien « des auteurs vivants, je n'aime point les affaires ; » mais soyez sur que vous ne me verrez pas faire c( des volumes pour critiquer la rhétorique de collège « dont Nervéze et des Escuteaux ont parsemé leurs « froids écrits. Plût au ciel que dans deux cents ans « quelque homme d'esprit s'avisât de censurer quel- « que ouvrage de ma façon ! »

Sénecé avoue qu'il a hésité, au moment de s'emparer ainsi de l'Arioste , entre le plaisir d'écrire et le danger de mal écrire. « Mais enfin, le plaisir que je m'en pro- « pose l'emporte, et j'ai considéré que je tombois dans « le ridicule de certniues femmes dont je me suis souci vent moqué, qui n'osent manger dans les festins les « plus exquis parce qu'elles mangent de mauvaise « grâce ou qu'elles n'ont pas la main belle. » Du reste, il explique plus nettement son dessein dans une préface trop étendue pour que je la donne entière. Je vais en citer les traits principaux, et je terminerai

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cette note en transcrivant les passages les plus curieux de VArioste rajeuny, sans essayer de les relier entre eux.

« Je sais bien qu'une préface est , pour be9.ucoup d'écrivains, une honnête occasion de se louer soi-même et d'applaudir indirectement à son propre mérite ; mais je promets de me louer le moins possible , et seulement autant qu'il sera nécessaire pour vous donner une idée favorable de mon ouvrage...

« Je conviens que la manière que j'ai adoptée pour enricbir notre langue des agréables imaginations de l'Arioste doitparoître extraordinaire; j'avouerai même que je ne sais comment la nommer, et que je manque de termes pour m'en expliquer avec vous. Ce n'est pas une traduction, puisque je ne garde aucune fidélité à l'original, si ce n'est dans la marche et la liaison de son intrigue, à lac[uelle je n'ai rien changé, m'étant seulement réservé la faculté de conter à ma manière. Ce n'est pas non plus une imitation , car n'ayant altéré ni la fable, ni même les noms, on peut dire que pour la substance son ouvrage et le mien ne font qu'un , tandis que le caractère de l'imitation est de subsister non entre les mêmes choses, mais entre des choses semblables. C'est encore moins une paraphrase, puisque ce terme comporte avec soi l'idée d'une extension de pensée qui n'explique point ce que j'ai fait, car j'ai souvent abrégé celles de mon original et supprimé de prétendus ornements qui m'ont paru tels , ou adouci des expressions qui ne s'accommodoient ni à la modestie de nos mœurs, ni à celle de notre langue. Il ne me restoit donc qu'à nommer mon ouvrage l'Arioste corrigé. Mais je conviens qu'il y auroit eu dans ce titie (juelque chose de trop superbe, que cela eût pu soûle-

SUR LES Manuscrits inédits. +3

ver tout le Pâmasse contre moi, et que l'on m'eût justement blâmé, moi qui suis sans nom et sans crédit, d'oser m'ériger en réformateur d'un poëte en possession depuis deux cents ans d'une réputation bien établie. J'ai cru avoir trouvé un tempérament a toutes ces difficultés en le nommant Arioste rajeuny.

« Chacun trouvera son compte dans ce titre; car si je mérite l'approbation des dames , ce terme leur fera comprendre que j'ai essayé, pour leur plaire, de l'orner de ces grâces ^ives et brillantes qui suivent leur sexe, et mes censeurs (si j'ai le bonheur d'en avoir), pourront entendre par VArioste rajeuny l'Arioste gâté, suivant l'opinion du sage Alphonse, roi de Naples, qui disoit que la vieillesse augmente le prix de trois choses : du vin, des amis et des livres.

« J'ai remarqué que les ouvrages en vers, lorsqu'ils sont de longue haleine , ne plaisoient pas à notre nation... La prose toute seule ne m'a point semblé non plus suffisante pour exprimer les visions pleines de feu du plus capricieux de tous les poètes. J'avoue que eaux qui traduisent des vers me font pitié quand ils s'.^ visent lie les mettre en prose, fût-elle la meilleure et la plus châtiée qui se puisse faire. Se sont-ils mis en Icte qu'ils réduiront la vive, l'impétueuse poésie à la lenteur de leur pesante démarche ? Si Ton donnoit au public des traductions en prose d'Homère ou de Virgile, sans mettre en tête ces noms consacrés, n'est-il pas certain que cette prose, que l'on nous donne pour leurs ouvrages, et qui, le plus souvent, n'est rien moins que cela, passeroit pour une composition très-fade et trèslangTiissante. L'idée que nous aurions pourtant seroit semblable à celle qu'un paysan pourroit concevoir d'un prince qu'il n'auroit vu que dans les estampes de son almanach ou dans quelque misérable détrempe, orne-

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ment de la chambre de son curé. J'ai connu une femme de beaucoup d'esprit qui soutenoit que l'étude du latiu nous gàtoit le goût, à en juger par notre estime pour les poètes de cette langue avec lesquels elle n'avoit eu de commerce qu'autant qu'il aroit plu à l'abbé de il... de lui en procurer.

« Le caiactère de la bonne prose est de s'expliquer si nettement et avec tant de clarté, qu'elle ne laisse rien à désirer pour rintelligence de ce qu'elle énonce. Le caractère de la poésie, au contraire, est de laisser toujours à penser plus qu'elle n'exprime, et de renfermer quelquefois dans la force seule d'ime épithète vue conception toute entière. Comment faire pour accommoder ces deux choses directement opposées ? Et qui ne voit pas que la simplicité de la prose ne parviendra jamais à rendre fidèlement la vigueur de la poésie, à moins d'employer un verbiage ennuyeirx , des circonlocutions fatigantes qui l'obligeront à ramper toujours. Convaincu qu'il étoit impossible de traduire l'Arioste tout en vers ou tout en prose , il ne me restoit que le parti que j'ai adopté : c'est ainsi qu'en usa Pétrone, qui fut l'arbitre du goût et de la délicatesse d;ins le plus poli de tous les siècles. C'est ainsi que pensa Boëce , qui , dans un ouvrage extrêmement sérieux, prouva par son exemple que les ornements conviennent toujours aux muses et que le dessein de plaire doit entrer dans toutes sortes de compositions.

« J'avoue qu'en conservant en son entier le tissu de la fable d'Arioste, je me suis souvent écarté de sa manière de l'exprimer; mais je ne l'ai jamais fait sans motif. Quelquefois, pour me rendre intelligible, j'ai dû entrer dans quelques détails qu'Arioste a négligés, parce qu'écrivant après Mathieu Boïardo VOrlando iuamorato, entre les mains de toute l'Italie, il crut

SUR LES Manuscrits inédits. 45

inutile de répéter ce que tout le monde savoit comme lui ; mais comme les dames françoises ne sont pas obligées de savoir dans notre siècle tout ce que savoient dans ce temps-là les dames italiennes, qui assurément ne savoient pas beaucoup, je me suis vu forcé parfois de rappeler succinctement quelques passages du Boïardo qui m'ont paru nécessaires à l'intelligence d'Arioste... « D'autres fois, j'ai rectifié les sentiments lorsqu'ils ne m'ont pas semblé conformes aux caractères. Il me reste à dire un mot sur la liberté que j'ai prise de mêler parfois à l'on vi âge d'Arioste quelques réflexions, quelques pensées de ma façon. J'avoue que lorsque l'occasion m'a souri, j'ai tâché d'égayer le récit par quelque critique oii quelques traits de satire de mon invention ; mais , au fond , quel tort cette licence peut-elle causer à mon auteur ou à la république des lettres ? D'a^ord je ne suis point un faiseur de fausse monnoie, et par une audace sacrilège, je n'ai point cherché à contrefaire le coin du prince ; car, en tous les endroits où j'ai mis quelque chose du mien, je l'ai marqué de manière à ce qu'on ne pût le méconnoltre; je n'eusse point pris cette précaution, que les connoisseurs ne s'y seroient point trompés. Les pensées d'Arioste parmi les miennes eussent été comme ces fleuves qui passent au travers des lacs sans se mêler avec eux et sans altérer la couleur ni la rapidité de leurs eaux. Mais quand bien même j'eusse essayé de faire corps avec Arioste, quel mal en seroit résulté, si j'eusse réussi ?

« Et d'ailleurs, de quoi se composent les ouvrages qui paroisseut de nos jours, si ce n'est du mélange que font les auteurs de leurs pensées avec celles des anciens. Ce sermon que vous admirez n'est-il pas reformé de la dépouille des saints Pères? Et si vous en faites l'ana-

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tomie, ne trouvez-vous pas que lorsque saint Chrysostôme , saint Amhroise ou saint Bernard auront reprischacun ce qui leur appartient, il restera peu de chosi à l'auteui", si ce n'est le talent d'avoir réuni leurs pensées. Cette histoiie, qui a tant de cours et qui vous paroit si bien écrite, est-elle autre chose que des lambeaux recousus de Sleidan, d'Avila ou de Fra Paolo ? Cependant, ce prédicateur, cet historien, ne sont pas d'aussi bonne foi que je le suis, car s'ils font imprimer leur ouvrage, ils ne l'intituleront pas sermon de saint Bernard ou de saint Ambroise, histoire de Fra Paolo ou d'Avila, tandis que j'abandonne tous les honneurs à mon Arioste , avouant humblement que j'ai relevé de fief, et, à l'imitation des anciens hommages Uges, où h vassal mettoit ses maius dans celles de son seigneur, je mêle quelques-unes de mes pensées parmi les siennes pour lui faire plus d'honneur par cette oppositi(..a et reconnoitre publiquement sa haute souveraineté.

Voici des fragments de Y Arioste rajeuny : « Logistille a un miroir dans lequel ou se voit tel qu'on est :

Logistille , exaucez mes vœux !

De grâce, prêtez-moi quelque glace fidèle

De ce divin , de ce rare modèle ,

Que je veux mettre un jour ou deux En un lieu que je sais, à la place de celle

Cil tant de têtes sans cervelle Viennent insolemment rajuster leurs cheveux. Quelle confusion pour la troupe interdite !

Que de coui'tisans e'tonnés , Qui s'e'toient jusqu" alors crus riches en mérite, Et qui par un coup d'oeil se veiTont ruine's !

SUR LES Manuscrits inédits. 47

Portrait du fripon Brunel.

Brunel est uu fort beau jeune homme

Qui n'a pas quatre pieds de haut ;

Son nez est fait à peu près comme

Le pied tortu d'un vieux re'chaud.

Les yeux lui sortent de la tète ,

Louches et de rouge hordes,

Il est velu comme une bête ;

Quand vous lui résistez, honnête ;

Insolent quand vous lui ce'dez.

Son teint est de couleur d'olive,

Ses cheveux sont noirs et crêpés ,

La dent est rare en sa gencive,

Et les lieux ou la lèvre est vive

Par la pâleur sont occupés.

De ses sourcils que rien n'égale

L'union est à remarquer.

Et son haleine déloyale

Poun-oit seule vous l'indiquer.

En tout cas, on ne peut marquer

Ses chausses à la martingale,

Et J'ai raison de répliquer

Que par tant de raisons, en somme,

Brunel est un fort beau jeune homme.

Au temps de la chevalerie.

0 l'heureux temps ! Ô le temps fortuné Qu'étoit celui de la chevalerie !

Si le discours n'en est que rêverie, 11 est du moins fort bien imaginé.

Parmi les bois, dans les antres sauvages, Qui maintenant n'offrent à nos regards Qu'affreux crapauds, froids serpents, verts lézards, Us rencontroient angéliqnes visages.

Le ciel , pour eux prodiguant ses présents , Leur y livroit des beautés naturelles,

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Xotiles, sans art , innocentes . pucelles,

Et qui pourtant avoient quinze à seize ans.

Je me tairois et dirois moins d'injures

Au temps stérile oii nous vovons le jour,

Si nous trouvions au milieu de la cour

Ce qu'ils trouvoient dans les grottes obscures.

Cela tout seul seroit digne du feu ; Mais je m'explique, ô sexe que j'adore ! Je ne dis pas qu'il ne s'en trouve encore ; Ce que je dis, c'est qu'il s'en trouve peu.

La Fraude.

Son visage étoit doux et son habit modeste , Son langage obligeant , ses regards composés, Sa démarche étoit grave, et l'intérêt céleste Couvroit ses intérêts finement déguisés.

Laide et difforme en tout le reste.

Mais qui de ses difformités Sous un large manteau déroboit le mystère,

Dont les plis cachoient d'ordinaire Un dangereux couteau tranchant des deux côtés.

A propos de la ruine du palais d'Alciae, Sénecé pense à la destruction des arcs de triomphe qu'on élevoit pour im jour dans les fêtes de Louis XIV :

L'artifice allimié tonne de tous côtes;

Héros, nymphes et dieux dans l'air sont emportés;

Le soufre et le salpêtre en dévorent les toiles,

Et la nuit voit briller cent nouvelles étoiles.

Le même admirateur du spectacle charmant

Cherche étonné l'objet de son étonnement.

Il demeure confus de l'effet de la poudre,

De voir tant de beautés si vite se dissoudre.

Et de ne trouver plus dans ces lieux désolés

(^ue des chevrons noircis et des cartons brûlés.

SUR LES Ma.MSCRITS INÉDITS. 49

.Angélique est entrainée dans l'eau par son cheval et « retrousse ses jupes. »

Les tritons à fleur d'eau par des regards avides De'voroient les appas de cet objet divin,

Et les jalouses Ne'réides Cherchoient à censurer et le cherchoient en vain. A ses cheveux épars qui le rendoient sensible, Le doux Ze'phir U^TOit mille assauts amoureux ; Et le reste des vents laissoit l'onde paisible Pour être à ses beautés attentive avec eux.

Mais ses tristes regards, tournés vers le rivage, Accusoient le destin par des toiTents de pleurs; Et son cœur affligé, cédant à ses malheurs, Sentolt avec les bords décroître son courage.

Séuecé mêle plus loin au récit de l'Arioste un personnage de sa façon, espèce de fou de cour, dont voici le portrait :

«Elle (Bradamante ) avoit à son ser-sice un jeime More dont le brave Renaud , son frère, lui avoit fait présent à sou retour des Indes, qu'elle nommoit Angrila, parce qu'il étoit né dans cette partie de l'Afrique qui porte le même nom. C'étoit une figure telle qu'il la falloit pour faire rire ; car, outre la laideur commune aux animaux de son espèce, il avoit le corps contrefait^ les hanches démontées et les pieds cagneux. Mais la nature équitable avoit fait une juste compensation de la laideur du corps avec la vivacité de l'esprit, et avoit été libérale envers lui av.jc profusion de ce feu qu'elle a coutume de distribuer abondamment aux peuples qui approchent du soleil. Bradamante avoit coutume de se divertir de ses plaisanteries et de charmer quelijues moments de ses chagiins par l'enjouement de la conversation du petit monstre; mais depuis quelque

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temps elle étoit tombée dans une mélancolie si profonde que rien au monde n'étoit capable de lui arracher le moindre souris. Un jour qu'elle étoit dans son cabinet, travaillant tristement à quelques ouvrages de tapisserie dans la compagnie de ses femmes , qui gardoient toutes un profond silence et portoient l'inquiétude de leur maîtresse peinte sur leurs visages , Angola , qui s'étoit établi de lui-même ses entrées, poussa brusquement la porte et entra dans le cabinet en chantant cette beUe chanson de sa composition :

Vous m'avoir bien la mine D'être tant amoureux ; Point n'en faire la fine , Vouloir bien être deux :

La visage jolie Montrer la fantaisie; L'être plus fin , ma foi , Madame, ce me semble , Dans le pays de moi :

Point n'en faire à deux fois, Quand s'aimer bien, coucher ensemble.

« Il accompagnoit ce galimatias d'un air fait exprès, qui assortissoit pai'faitement bien aux paroles, et dansoit en même temps avec des postures gi'otesques, qui lirent perdre le sérieux à la plus grande partie des filles de Bradamante, malgré qu'elles en eussent. Mais la charmante guerrière aj'ant à peine fait briller sur son visage un léger souris semblable à ces éclairs qui, après avoir percé la nue pour mi moment dans une nuit obscure, semblent, dès qu'ils sont disparus, avoir encore augmenté l'horreur des ténèbres par leur opposition. « Tieus-toi en repos, Angola, lui dit^elle avec un air de mélancolie le plus touchant du monde, tes plaisanteries ne sont pas de saison, et je ne me sentis

SUR LES Manuscrits inédits. 5r

jamais moins d'envie de rire. — Eh bien, Madame, lui répondit'il, si vous continuez dans cette humeur-là, il faudra nous séparer, car pour moi je n'eus de ma vie jamais moins envie de pleurer. » Je ne copierai point le baragouin d'Angola dans le reste des récits que je ferai de lui; il suffit d'en avoir montré un échantillon, et vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je vous donne seulement la substance de ses discours. « Tu veux me quitter? répliqua Bradamante; non, non, je ne le crois point. Et que dévie ndrois-tu , malheureux que tu es, si je ne prenois plus soin de toi ? — Ah ! vraiment, Madame, reprit-il, je suis bien moins embarrassé d^ ma personne que vous ne pensez : je m'en trois tout droit à la cour. — A la cour ! s'écria Bradamante. Et crois-tu qu'on y voulût souffiir un animal fait comme toi ? Ta figure feroit peur aux dames de ce pays et choqueroit leur délicatesse. — Vous prenez mal la chose, continua le More, et c'est tout au contraire. Je n'y paroitrai pas plus tôt que toutes les dames me feront caresse et disputeront à qui m'aura. L'opposition de mon visage fera des merveilles en leur faveur ; les belles auprès de moi paroitront des anges et les laides sembleront du moins supportables. Je les tirerai par mon enjouement de cette contrainte sévère où la bienséance les assujettit incessamment. Elles se feront im plaisir singidier de la liberté qu'elles pourront se donner devant moi comme étant un homme sans conséquence, et cependant toujoms un honome. Peut-être s'eu trouveratril quelqu'une plus cmieuse que les autres qui voudra s'éclaircir sur les merveilles qu'on raconte des gens de mon pays, el qui trouvera bon que je prenne soin de lui montrer... — Mais, Angola, interrompit Bradamante, tu ne samas point vi^Te avec les grands seignems : l'art de leur plaire est le plus difficile de tous.

52 Note

et les plus hatiles gens n'y connoissent rien qu'après une étude de plusieurs années. — Eh! Madame^ ré]'liqua-t-il, vos liabiles gens sont des bètes. Ils s'imaginent que pour plaire aux grands il ne faut jamais rien dire qui ne soit de la dernière justesse, et pendant qu'ils se donnent la torture pour attraper quelque pensée,, un étourdi vient à la traverse qui hasarde une impertinence et leur coupe la parole, de manière qu'en toute une journée ils ne trouvent pas à placer un pauvre mot; et ce qui en arrive, c'est que l'habile homme trop circonspect passe pour un sot, et le sot n'imagine pas que les grands comme les autres hommes sont partagés en deux classes , et qu'il y en a parmi eux qui ont de l'esprit et du mérite, et d'autres qui, sous ce vain caractère de grandeur dont ils sont revêtus, cachent beaucoup de bassesse et d'ignorance. Ces derniers, sans difficulté , sont en plus grand nombre que les autres, et il est difficile que les habiles gens leur plaisent. Le mérite d'un homme d'esprit est un reproche tacite et continuel à un homme qui en manque, et l'orgueil des grands ne peut le supporter, sans compter que les choses fines et délicates sont perdues avec ces gens-là faute d'en pouvoir être entendues, et je prétends mieux réussir auprès d'eux avec mes quolibets et mes contes triviaux qu'Ésope, mon confrère, n'auroit pu faire avec toute sa fine morale. Pour les grands qui ont de l'esprit, il est constant qu'ils en ont plus que les autres hommes. La noldesse du sang leur donne des sentiments plus élevés; la bonté de l'éducation leur ouvre davantage la conception, et la grandeur des emplois dans lesquels ils passent leur vie leur subtilise davantage l'entendement. Cependant , ces gens-là , tout spirituels qu'ils sont, ne s'accommodent pas volontiers d'un homme d'esprit. Ils voudroient en avoir tout seuls,

SUR LES Manuscrits i.nédits. 53

et sont jaloux qu'il en paroisse à d'autres : ils craignent qu'un homme éclairé , admis dans leur familiarité, ne pénètre plus qu'ils ne voudroient dans le secret de leur conduite. D'ailleurs, ils sont fatigués des grandes choses, et telle est la condition de l'esprit humain qu'il a besoin de quelque relâche et ne peut pas toujours être ingénieusement appliqué ; de manière qu'un homme comme moi, qui leur parlera de tout ce qui lui viendra en tète, qui leur peindra quelques crajons de la naïveté des champs ou de la bassesse populaire, qui sont presque toujours pom- eux de réjouissantes nouveautés, et qui enfin s'établira auprès d'eux dans la 1 i herté d'une familiarité ingénue , que le respect de ceux qui les approchent bannit presque toujours de leur commerce : cet homme, dis-je, en sera vu plus agréablement qu'un autre qui se retranchera sm' la hauteur de son mérite et se piquera de ne parler jamais qu'à propos. »

Ici Angola raconte assez froidement l'histoire d'un poëte provençal qui échoua à la cour, et prête à ce poète im sonnet de désespoir qui se résume en ce vers :

Heureux qui l'a connue et qui peut l'oublier !

Autre fragment.

Ainsi , lorsqu'au soleil, quand le printemps revient ,

Des serpents sur un pré le chapitre se tient ;

Pleine du feu nouveau dont l'univers pétille,

La troupe en pelotons se caresse et frétille.

Polit sa froide écaille, et par ses sifflements

Sur l'hiver bien passé se fait des compliments.

Si de quelque passant la main séditieuse

Jette un large pavé sur la bête odieuse ,

D'abord crânes et reins sont brisés par morceaux;

Le sang et le venin s'écoulent par ruisseaux.

De l'un , mort par devant , le reste en vain s'agite :

54 Note

Un autre, plus heureux , pour sa queue en est quitte ;

On voit boyaux crevés, vertèbres de travers,

Un même coup produit cent accidents divers ;

Et s'il en est quelqu'un que sa bonne fortune

Ait pris soin de sauver de la perte commune,

Il fuit à longs replis ce lien plein de malheur,

Et siffle affreusement sa crainte et sa douleur.

De l'affectation du langage.

« Le capitaine étoil un grand coquin à face large et à puissante l)edaine, qui venoit sur une tortue Puisque le gros du temps fait entrer partout ce mot de gros, je puis dire, pour parler comme les gens, qu'il avoit un gros mérite. Mais puisque nous en sommes là-dessus, je ne puis m'empécher de donner un trait en passant à la politesse d'ime infinité de gens du bel air. Parmi le monde, on ne parle plus pour se faire entendre, mais seulement pour parler comme les autres. On regardoit autrefois si un terme dont on vouloit user avoit de la justesse et s'il répondoit au dessein qui a fait inventer les langues aux hommes pour exprimer leurs conceptions ; présentement on regarde seulement s'il est à la mode et s'il est usité par certains messieui'S qui prétendent assez mal à propos être les modèles du beau langage. La source de ce vice dans l'expression vient de Tiguorance grossière d'mie infinité de gens qui, ayant ouï de la bouche de quelques personnes d'esprit et d'autorité une manière de parler qui leur semblera fine et spirituelle, et qui la sera effectivement, si vous le voulez, croiront que les mêmes mots doivent faire partout le même effet, et s'en serviront indifféremment en toute rencontre , sans considérer qu'une métaphore ingénieuse ou une épithète puissante, qui font un fort bon effet quand elles

SUR LES Ma.NUSCRITS INÉDITS. 55

soiit Judicieusement placées, deviennent un galimatias et une absurdité lorsqu'on en use sans choix et sans discernement, et parent le discours de la même manière qu'une femme seroit parée qui se mettroit au nez les boucles que l'on porte aux oreilles. Pour moi , je n'ai jamais pu approuver les modes, ni dans le langage, ni'dans les couleurs ; j'ai toujours estimé qu'on ne devoit point se servir d'uu mot plutôt que d'un autre , à moins que le jugement ne nous déterminât en sa faveur. J'ai cru qu'il falloit laisser aux perroquets la contrainte servile de pouvoir seulement répéter ce qu'ils ont ouï dire. Enfin, j'ai souvent trouvé ridicules des vieilles suraimées ou des teints couperosés que j'ai vus se charger de cramoisi parce qu'elles avoient remarqué que leurs voisines jeunes et blondes étoient extrêmement parées de cette couleur haute. »

Fragment.

Si la fortune vous ôte Des tie'sors on des palais , D'autres dons, d'antres bienfoits Peuvent réparer sa faute ; Mais pour les dons des amours, Qui les néglige, les pleure; Et les manquer d'un quart d'heure , C'est les manquer pour toujours.

Les Portraits.

« Je pourrois bien ici vous faire le portrait de cette charmante fée (Alcine); je n'aurois qu'à copier, et j'en ai l'original en ma puissance , qui est de la main d'un fort bon maître. Mais il me semble que l'invention des

56 Note

portraits est une chose usée. On en fait un si grand nombre en vers et en prose depuis quelques années, qu'il est impossible de ne pas tomber dans la redite; et quoique je n'aie jamais guère lu de ces sortes d'ouvi'ages^ je n'en seiois point cru à mou serment. Si par hasard quelqu'une de mes expressions se trouvoit conforme à celle d'un autem' plus ancien, il soutiendroit que je l'aurois voléj me traiteroit de plagiaire et soulèveroit contre moi tont le Parnasse. Le hasard qui produit quelquefois dans une agathe ou dans quelque autre camayeu des effigies d'hommes et d'animaux, peut bien faire plus facilement que deux esprits se rencontrent dans la même pensée ; mais la plupart de ceux qui écrivent sont assez vains pour croire sans hésiter que nul ne peut penser aussi bien qu'eux. »

Le respect des femmes.

« Ce bon vieux temps différoit extrêmement de celui auquel nous vivons : il avoit de meilleures choses, il en avoit aussi de plus mauvaises. Mais ce qu'il avoit constamment de meilleur, c'est que l'on y avoit de grands égards pour les dames. Dès que l'occasion s'offroit de servir le beau sexe, elle y éloit embrassée avec chaleiu"; on y étoitdoux, honnête, complaisant, empressé. On se seroit manqué à soi-même plutôt qu'on n'auroit fait à une femme , et l'on se seroit attiré la honte et le mépris de tout le monde si l'on avoit négligé de rendre service à la moindre de toutes. Aujourd'hui , les gens de qualité vivent de tout un autre air. Ils s'imaginent qu'il y a de la grandeur d'àme à traiter les femmes avec hauteur ; que l'indifférence pour elles ne suffit pas, si elle n'est accompagnée de l'incivilité ;

SCR LES Manuscrits inédits. 5;

qu'il y a de la bassesse dans les petits soins par lesquels on avoit coutume de gagner leurs bonnes grâces, et que la rusticité est du caractère des héros. Il se trouve à tout moment des manières d'esprits forts qui déclament contre la nature de nous avoir assujettis au commerce d'un sexe si foible et si défectueux; qui souh.dtent à tout propos que l'on pût inventer quelque moyen de s'en passer, et je ne sais, si Dieu ne nous aide , s'il n'y en aura pas quelques-uns qui le trouveront. On ne peut nier qu'il n'y ait dans cette conduite beaucoup de la faute des hommes, chez qui la licence, l'emportement et la mauvaise éducation produisent ces effets pernicieux. Mais que les dames se fassent justice, s'il leur plait, elles verront qu'elles ont un peu de part à ce désordre. Les avances qu'elles font aux hommes leur en attirent le mépris. Combien s'en trouve-t-i! qui ne savent plus se prévaloir' de cette sage dissimulation, de cette heureuse modestie qui leur a si longtemps conservé tant d'empire sur les hommes ! Combien en voit-on qui se rendent à la moindre sommation et qui passent jusqu'à faire les premières démarches ! Combien enfin qui se jettent à la tète des premiers venus, saus choix et sans discernement, par la vaine ambition d'avoir des amants, et qui, par cette légèreté, font un tort infini à celles dont la conduite est plus régulière, qui se trouvent malheureusement enveloppées dans l'idée générale que les jeunes gens conçoivent mal à propos de leur sexe :

Croyez-rnoi, beautés qu'irrite

L'air brutal du courtisan ;

Croyez de votre mérite

Un sincère partisan.

Poudre, fontanges, ni monclies.

Ni beaux yeux , ni belles bouches,

58 Note

Ke suffisent pour chai-mer.

Les dons que fait la nature Sont propres pour allumer Une flamme tendre et pure ; Mais si l'on veut quelle dure, n faut se faire estimer.

Beau sexe a qui j'ai consacré

Les plus chers moments de ma vie, De vous donner conseil je me sens quelque envie ;

Prenez-le, s'il vous plaît , en gré.

Quand pour obtenir vos caresses

Et désarmer votre cœur inhumain , Vous verrez prodiguer transports, larmes, tendresses.

Petits soins, serments et promesses.

Trouvez hon d'aller bride en main.

Sagement se conduit celle qui met obstacle

Aux progrès de certains amants.

Ovide, leur fameux oracle , Leur apprend que le ciel se rit de leurs sennents,

Que d'un cœur qui les désavoue

Il ne s'est encor point vengé,

Que l'infidMe vent s'en joue , Et qu'il ne court pas moins pour en être chargé. Quand ils ont apaisé leur ardeur inhumaine , Quand ils ont obtenu ce qu'ils ont désiré. Le dégoût , qui succède au plaisir qui l'entraîne. Les force à mépriser ce qu'ils ont admiré , Tels que le voyageur qui, dans l'ardente plaine.

Tourne le dos k la fontaine

Si tôt qu'il est désaltéré.

Eh quoi ! me direz-vous, quelle mouche vous pique ?

Oîi vont aboutir les détours

De votre froide rhétorique ?

Vous nous condamnez donc a passer nos beaux jours

Dans une sévère pratique ,

Loin du commerce des amours ?

0 le ridicule discours !

0 siècle; ô mœurs ! ô foi publique !... — Ne vous emportez pas ; souffrez que je m'explique. Je sais que sans l'amour rien ne peut subsister.

SUR LES Manuscrits inédits. 39

Qu'on doit tout ce qu'on est à sa grâce fe'conde.

Et qu'on verroit périr le monde

S'il refusoit de l'assister.

Que la femme surtout , plus fragile que verre, Sous ses infirmite's succomberoit sans lui,

Languiroit , ramperoit sur terre

Comme une vigne sans appui.

Ce que je veux prouver, avec votre licence. C'est qu'il faut éviter ces visages polis Où le premier coton prend à peine naissance ,

Ces échappés d'adolescence

Qui vous paraissent si jolis.

En vain par cent bontés une belle travaille A graver la constance au cœur d'un jeune amant ;

n s'enflamme comme la paille

Et s'éteint aussi brusquement. Il ressemble au chasseur lorsque dans un bocage Pour attraper un li'evre il met tout en usage, La fatigue, le temps, la dépense, le bruit. Mais si tôt qu'il l'a pris, aux chiens il le partage,

Et court au gibier qui s'enfuit.

Un âge un peu plus mûr est bien mieux votre affaire. Il fournit un plaisir qui n'a rien d'emporté ;

Il a pour talent ordinaire

L'inébranlable fermeté ;

On trouve avec lui du mystère

L'impénétrable sûreté.

Un peu moins de brillant , plus de solidité ;

La maxime en est salutaire.

An reste, comme il se peut faire Que je n'explique pas assez mon sentiment ,

Si quelque belle dame estimoit nécessaire

D'apprendre plus précisément De quel âge elle doit se choisir un amant ,

Je pousserai la complaisance

Jusqu'à l'instruire exactement Du jour de ma naissance.

6o Note

Les femmes qui étudient les sciences.

u Je ne sais, Mesdames, si vous savez ce que c'étoitquc Ferragut : je ne me serois pas mis en souci de l'expliquer aux dames de la cour du roi François I^'", qui avoient soin de s'instruire aux bonnes choses et qui savoient sur le bout du doigt toute leur chevalerie. Pour vous, Mesdames, vous avez méprisé ces choses comme des bagatelles; et, prétendant vous élever au-dessus de vousmêmes, vous vous êtes attachées à vouloir débrouiller les subtilités de la logique ou pénétrer dans les mouvements des astres. Qu'en est-il arrivé? Vous n'avez pu acquérir des qualités auxquelles votre ambition aspiroit mal à propos et pour lesquelles vous n'étiez point nées , et vous avez perdu celles qui naturellement vous étoient acquises :

La bonne foi , l'innocente tendresse Ont disparu de ces lieux désole's, Et de la cour les amours exiles Ont entraîné la politesse.

Les cœurs les plus galants, soustraits à votre loi , Ont pris pour vos appas un de'goût ve'ritable , Et cessent de trouver aimable Un sexe qui n'aimoit que soi.

Ah ! qu'il valoit bien mieux ignorer des planètes Les fatales conjonctions, Et borner vos ambitions A mouvoir les ressorts des puissances secrbtes

Qui réveillent les passions !

Ah '. qu'il valoit bien mieux vous conserver l'empire Qu'ont fait perdre a vos yeux tant de livres maudits , Et que jamais on ne vous eût vu lire Que l'Arioste et l'Amadis !

SUR LES Manuscrits inédits. 6i

La Discorde.

Dans son habit capricieux,

De mille couleurs différentes

Le contraste sautoit aux yeus ; Les brunes opposoient leur sombre anx plus brillantes. Joignant le même endroit par le jaune choisi , Le vert pour le choquer occupoit une place.

Près d'eus, d'assez mauvaise grâce, Le bleu turquin narguoit le cramoisi.

Les manches étoient travaillées

De vingt façons sur le revers ; On lui voyoit quatre poches taillées En long, en écnsson, en triangle, en travers. Sur un pan de sa veste , un plein de broderie Aux fleurs que le soleil forme en chaque saison , D'un art capricieux et privé de raison

Opposoit la bizarrerie , Oîi les petits dessins avoient l'effronterie D'oser avec les grands faire comparaison. L'autre pan , chamarré seulement sur la marge , Exposoit aux regards un combat merveilleux Où le petit galon , par son nombre orgueilleux , A replis ondoyants venoit charger le large. Ses cheveux noirs et blancs sembloient être en procès Les uns, courts et bouclés, voloient de bonne grâce Avec le même succès Qu'une perruque de chasse ; Les autres plats et longs, quelques-uns recueillis

Sous un réseau d'une extrême finesse.

Les uns étoient en natte et les autres en tresse, Et d'autres si crêpés qu'ils paroissoient bouillis.

De l'extravagante perruque.

Des serpents mélangés augmentoient l'ornement; Leurs plis jaunes et noirs entortilloient sa nuque; Ils réveilloieut l'horreur avec leur sifflement. L'air frappé de leurs tons, par des notes pareilles , Excitant tous les cœurs a la division ,

Ne sembloit siffler anx oreilles Que procès, que chicane et que sédition.

62 Note

Le Palais du Sommeil.

An fond de l'heureuse Arabie , Dans un sombre vallon par deux monts ombragé D'une épaisse forêt odorante et fleurie.

Un antre obscur est protégé.

C'est la que le sommeil incessamment repose Sur un lit de jasmins mollement apprêté ,

Oh mêlent l'œillet et la rose ,

La paresse et l'oisiveté.

Autour de la grotte paisible ,

Mille songes capricieux, Quelquefois enjoués, d'autres fois sérieux , Par le charme inconnu d'un fantôme sensible Donnent , sans faire bruit , au mieux faisant des dieux

D'une comédie invisible

Le spectacle délicieux.

Mille animaux divers, étendus à l'entrée, Goûtent de ses pavots le doux enchantement ; Loirs, marmotes, serpents, dorment paisiblement, Et se livrent sans crainte à leur paresse outrée.

Mais entre tous doivent être admirés,

Certains animaux bigarrés Que le nom des laquais au monde fait connaître; Tout est égal pour eux : le gazon, le rocher, Dur ou mol , froid ou chaud ; des bras de leur bon maître , L'univers trébuchant , avec peine peut-être

Suffiroit a les arracher.

Ils passent tout au moins les trois quarts de leur vie Dans im charmant repos que rien ne peut troubler.

0 race heureuse et trop digne d'envie ! Combien d'honnêtes gens voudroient te ressembler ! L'oubli , du doux sommeil le compagnon fidèle ,

Sur sa porte fait sentinelle , Ne laisse entrer personne , et , sans distinction , Comme un huissier de chambre ayant charge nouvelle , S'acquitte fièrement de sa commission.

A qui n'en a pas l'habitude Le chemin de la grotte est facile à manquer; Mais pour guérir les gens de cette inquiétude ,

Le travail et la lassitude

Prennent le soin de l'indiquer.

SDR LES Manuscrits inédits.

Dans uu poste avancé , le tranquille silence En pantoufles de feutre, en manteau de drap noir. Avertit que du dieu l'on n"a point audience , Et faisant souvenir chacun de son devoir, H fait signe du doigt que personne n'avance.

Fragment.

Comme on pourroit dans la nuit la plus claire Compter les yeux brillants, spectateurs amoureux, Qu'ouvre le vaste ciel , alors qu'il considère Les larcins des amants heureux.

La mort d'un Bourguignon.

Ce fut Chiflot , Bourguignon naturel ,

Fidèle au vin tant que dura sa vie ;

One ne fut eau sur sa table servie ;

Il la tenoit pour un poison mortel.

Sur le rempart un fer plus long qu'une aune,

D'un large coup lui pénétrant le flanc ,

Lui fit vider deux bouteilles de Beaune

Qu il regretta beaucoup plus que son sang.

Ce n'est pas tout : sa triste destinée

Le fit tomber dans un fossé profond;

H s'y noya. Malheureuse journée !

S'écria-t-il avant qu'aller au fond ;

Périr dans l'eau ! Faut-il , destins farouches ,

Pour augmenter encor mon désespoir,

Qu'en expirant je porte envie aux mouches

Qu'on voit à tas noyer dans mon pressoir !

Fragments.

Mais il est temps de vous apprendre Quel est, dans l'empire amoureux,

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