‹ Œuvres posthumesChapitre 37 sur 89 · A MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DE NO AILLES · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DE NO AILLES

IMITATION Du commencement ilii deusibme livre Ce Lucrèce.

u vaste champ des mers, quand les vents

[décliaînés l'J, Exercent leurs combats sur les flots mutinés, i On voit avec plaisir, assis sur le rivage, Les vaisseaux démâtés lutter contre l'orage; Non que le cœur de l'homme ait la malignité De croire au mal d'autrui voir sa félicité ; Mais c'est que l'amour-propre, attentif à ses vues. Dilate à cet objet ses entrailles émues. Et dans la sûreté se formant des appas, S'applaudit en secret des maux qu'il ne sent pas. Sui' le même principe, au haut d'une montagne. Hors d'atteinte, on se plait à voir dans la campagne Des vainqueurs acharnés et des vaincus errants Sur de piles monceaux de morts et de mourants.

Mais de tous les plaisirs de pareille nature 11 n'est de volupté si solide et si pure. Comme d'être à l'abri de ce foit respecté Que contre les erreurs le bon sens a planté;

aaS Satires.

Et du haut du donjon de la philosopliie Envisager sur soi les troubles de la vie. Qu'il est doux d'observer les hommes dissipés , D'uu objet étranger à toute heure occux'és. Incertains, chancelants, livrés à leurs caprices. Mendiant le bonheur à la porte des vices !

L'un, se piquant d'esprit, croit se faire un beau nom Si de ses concurrents il ternit le renom. L'autre, aux vieux parchemins fondant sa confiance, Dispute de noldesse aux douze pairs de France, Et de ses bisaïeux ostentant la valear. De ce qu'il n'a point fait cherche à se faire honneur ; Taudis que l'avarice, ardente et mercenaire, De soms et de travaux consume le \Tilgaire.

0 malheureux mortels ! ô cerveaux déréglés. Par de fausses lueurs sans ressource aveuglés ! Dans quelle obscurité la raison confondue. Perd-elle ses moments de si peu d'étendue , Ces moments précieux tout autant qu'ils sont courts,. Où l'avare nature a renfermé nos jours ! Ne l'enteudez-vous pas qui corne à vos oreilles Qu'à d'iudignes soucis vous consacrez vos veilles. Et qu'en ces deux points seuls consiste son bonheur. L'âme sans passions et le corps sans douleur?

Ce corps fragile, objet de vos soins les plus tendres. Ce vil amas d'humeurs qui pétrissent des cendi'es, Que vous demande-t-il que de l'entretenir Par le peu d'aliments propre à le soutenir? Vous tiercez les traités, et vos dernières offres Du sang des malheureux s'en vont gorgcr vos coffres: Eh bien ! quand vos comptoirs seront remplis à fond, Aurcz-vous l'estomac plus large ou plus profond?

Voyez cette jeunesse au plaisir excitée, Que la soif d'acquérir n'a point eucor gâtée;

Satires. say

Ils n'ont pour célébrer leurs convives joyeux. Ni lustre de cristal , ni buffet précieux ; Leur salle est sans parquets^ encor moins lambrissée, Flamands ni Gobelins ne l'ont point tapissée. Ils n'ont ni des perdrix les odorants fumets, Ni ragoûts recherchés, ni piquants entremets; Leur sauce est l'appétit, et pour toute harmonie Le murmure des eaux leur sert de symphonie.

Cependant, étendus sur le gazon mollet, Ils foun-agent le thj-m, flairent le serpolet, Et quand le doux printemps émaille la prairie, Se couronnant des fleurs de l'herbette fleurie. Ils goûtent des festins dignes d'un immortel; La brillante allégresse est leur maître d'hôtel ; Pour eux tout est exquis; la paix et l'innocence A leurs désirs réglés tiennent lieu d'abondance; Leur soif s'évanouit au coulant des ruisseaux, La faim et l'enjouement s'arrachent les morceaux. A faire de bon suc la nature appliquée Se trouve rétablie et non pas suffoquée ; L'n repas attend l'autre à peine, et la santé Est l'impayable prix de leur frugalité.

0 santé précieuse et des cieux descendue. Sait-on ce que tu vaux qu'après qu'on t'a perdue ? Si ces voluptueux, à qui rien ne suffit. Touchés de mes leçons, les mettoient à profit, Auroient-ils ces dégoûts, auroient-ils ces nausées A l'approche des mets par leur odeur causées ? Yerroient-ils transformer le chile en crudités ? Dans leur sang corrompu, quand la fièvre allumée Attaque le cerveau frappé de sa fumée, A-t-elle du respect pour leurs lits de velours ? L'or dont ils sont brodés leur donne-t-il secoiirs* Quoique contre elle enfin leur noblesse réclame,

23o Satires.

Eu sort-elle plutôt que d'un lit de Bergame ?

Mais si taut de faux bieus dont l'homme est entêté N'apportent à son corps aucune utilité.

Achevons de peser au poids de la satire. S'il est quelque profit que son âme en retire. Vous êtes bel esprit, Eugène, on en convient, Tous les ans un volume au public en revient; Vous avez du langage attaqué la noblesse Et du raisonnement épuisé la justesse.

Et malgré le penchant qu'elle a pour babiller, La critique sur vous n'ose pilus pointiller. Mais le vent qui vous porte à ce degré suprême, Vous rend-il, dites-moi, satisfait de vous-même ? Êtes-vous bien purgé d'un inquiet orgueil? Poussez-vous point la haine au delà du cercueil ? Et ne trouvant d'écrits comparables aux vôtres. Souffrez-vous sans aigreur qu'on applaudisse à d'autres ! Avec la beauté chaste, avec le corbeau blanc, Parmi ces raretés occupez votre rang, Si vos talents unis avec la modestie Peuvent sans détourner concerter leur partie. Pour vous, Polidamas, un courage brillant Vous a su mériter le titre de vaillant ; Vos faits dans la Gazette occupent mainte page, La Flandre et l'Italie en rendent témoignage; Mais vous vanterez-vous d'être encor le vainqueur De cette ambition qui vous ronge le cœur? Ces bataillons serrés qui sur vos moindres signes Vont insulter des forts , com'ent forcer des lignes. Rendent-ils votre esprit exempt de passions, De crainte, de remords, de superstitions? Non, non, le noir souci vous devance, vous coupe, Poursuit son cavalier, avec lui monte en croupe ; Et quand tout l'univers ù sa gloire applaudit,

Satires. 23r

Lui qui sent sa foiblesse en secret Ten dédit;

Cet ennemi caché qui cause vos alarmes

N'a peur ni du mousquet, ni du fracas des armes,

Et malgré leur éclat vous en serez battu

Sous la pourpre et sous For dont vous êtes vêtu.

Il faut en convenir, de tout ce qui l'occupe.

Trésors, gloire, grandeurs, l'homme est toujours la dupe;

Pour nos jours si bornés, nos soins peu de saison

Sont, à les bien nommer, disette de raison;

Ces enfants égarés, que loin de leur village

L'approche de la nuit surprend dans un bocage.

Dès qu'un zéphyr léger par la feuille a couru

Pensent voir le loup gris ou le moine bourru,

Et leur esprit blessé leur rend la face blême

Par les illusions qu'il se forge lui-même ;

Vous voilà peints, mortels; l'erreur qui vous séduit

Change vos plus beaux jours en menaçante nuit,

Et courant au bonheur par des routes vulgaires,

Vous en perdez la trace, offusqués de chimères

Que vous mépriseriez si vos cœurs dissipés

Au soin de vous connoiti'e étoient plus occupés.

C'est à peu près ainsi, Maréchal, que Lucrèce Faisoit contraster Rome avec la vieille Grèce, Avant que la beauté dont la flamme l'éprit Par un philtre funeste eût troublé son esprit.

Que vous êtes heureux, vous, dont l'âme sublime, Seigneur, sait avec poids dépenser son estime. Vous qui, comblé d'honneurs, brillant de dignités, Démêlez le réel d'avec les vanités.

Qui passez par les biens ainsi que la lumière Sans salir ses rayons pénètre la matière. Vous qui fixez pour but à votre affection Le service da maître et la religion, Et qui dans les frayeurs où tout autre succombe

232 Satires.

Ne connoissez de peur, sinon que le ciel tombe.

Que ne m'inspirez-vous ces nobles sentiments.

Pour calmer de mon cœur les lâches mouvements 1

Je cherche à l'affermir ; instruit de sa foiblesse.

Je veux me retrancher au fort de la sagesse.

J'en munis les dehors et poste à l'environ

Horace, Juvéual, Sénèque et Cicéron ;

Dès que la pauvreté fait voir sa triste face.

Je passe sur le ventre aux gardes de ma place.

Et jette, pour la fuir, dans le fond du canal

Horace, Cicéron, Sénèque et Juvénal.

En vain pour arrêter son transfuge infidèle,

Du haut du bastion la vertu me rappelle.

Me montre ses drapeaiLX : je suis sourd à sa voix.

Et mon rebelle cœnv vole après les emplois.

Satires. 233

LA NOBLESSE VENALE.

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