PRIERE A LA REINE
sprit né pour régner, à qui le sang d'Autriche Jusqu'au trône des lys a frayé le chemin , 'l Où trop tôt les vertus vous ont prêté la main Pour vous faire monter sur un trône plus riche.
Détournez un moment vos regards absorbés Dans le vaste océan des divines lumières ; Contemplez de Louis les fatigues guerrières. Et tant de vains projets par sa valeur tombés.
Si les félicités d'étemelle durée D'un bonheur passager prennent accroissement. Vous aurez du plaisir à voir l'abaissement Où ce héros conduit l'Europe conjmée.
Après huit ans complets, ses agressem-s ardents Languissent chaque jour dans un état pins triste. Et malgré leurs fureurs stm royaume subsiste. Invincible au dehors et tranquille au dedans.
Ainsi des aquilons quand la rage s'allume. Ils poussent vers les bords Neptune frémissant ; Ils ont beau l'y pousser, son orgueil menaçant Se brise, s'aplanit, se résout en écume.
1. La reine e'toit morte lorsque Sénecé composa cette pièce ; il (lésiroit faire partie de la nonvelle conr que l'on formoit pour la duchesse de Bourgogne.
Le parti des ligués va devenir désert ; Chacun d'un faux espoir y voit les impostures ; Le mieux sensé d'entre eux a rompu leurs mesures , Comme un ton discordant désordonné un concert.
Déjà l'aimable paix, si longtemps désirée, Descend du mont Cenis par un vol gracieux ; La discorde en gémit et s'en bouche les yeux, Offensés par l'éclat de son aile dorée.
Le sang avec le sang est réconcilié; Pour gage de sa foi , le Pô donne à la Seine Une jeune beauté que l'Hymen nous amène. D'une chaîne éternelle avec l'Amour lié.
0 reine ! ô des François espérance solide ! Quel fâcheux souvenir elle va dissiper, Et qu'il leur sera doux de lui voir occuper Le siège le plus près de votre siège vide !
Votre protection nous permet d'espérer
Que vous procurerez à son esprit docile
De vos talents pieux la semence fertile :
Est-il rien de plus grand qu'on lui puisse augurer ?
Le bruit court que Louis, qui sait mieux que tout autre L'art de former un cœur au trône destiné, A, comme il fait toujours, sagement ordonné Qu'on lui fasse une cour des débris de la vôtre.
Comme un vase récent qu'embaume une liqueur Par de savantes mains avec soin préparée, Par ces vieux courtisans la princesse inspii-ée. De vos rares vertus contractera l'odeur.
ÉPITEES. 77
Ici, lui diront-ils, Térèze prosternée, Négligeant des grandeurs les fragiles appas, N'espérant qu'en son Dieu, méditant le trépas, Passoit comme un moment la plus longue journée.
C'est dans cet hôpital où de ses charités On conserve à jamais la mémoire adorable; Voici les mêmes plats que sa main secourable. Sans dégoût, sans mépris, au pauvre a présentés.
Par l'émulation sa jeune àtne excitée , Du Dieu qui la protège observera les lois ; Et l'État qui se forme à l'exemple des rois. Verra des vieux chrétiens l'ardeur ressuscitée.
Mais quand de sa maison le plan sera dressé, Reine, si quelquefois les soins de conséquence Admettent des soucis d'une moindre importance. Des horreurs de l'oubli préservez Sénecé.
ELEGIE
SUR LA MORT DE M. DE BELLOCQ ' Envoi a M. le duc de XoaiUes.
spoir des muses et le mien.
Illustre Duc, dont l'esprit se délasse ^ Dans les charmes de l'entretien Que fournit l'amusant Parnasse, Daignez jeter les yeux sur ces vers humectés
Des larmes que m'a fait répandre Le trépas d'un ami plus fidèle et plus tendre Que ceux que la Grèce a chantés.
Jamais tant de persévérance N'xmit deux cœurs d'un si ferme lien : 11 m"a par mille endroits signalé sa constance;
^lais quand je ne lui devrois rien.
Que le sublime honneur de notre connoissance. Je conviens qu'en effet je lui dois tout mon bien. Si vous applaudissez à ma recormoissance , Vous rendrez de soupçons mes éloges purgés. Approuvez-les, Seigneur; Ternie est sans puissance Sur les noms que vous protégez.
Elégie.
Quand la brûlante foudre embrasant les guérets Dévore sans quartier les travaux de Cérès, Si les vents conjurés concourent à sa perte. De cendres tout à coup la campagne est couverte ;
I. Pierre Bellocq, valet de chambre de Louis XIV, mort le 4 octobre 1704, âgé de cinquante-neuf ans.
É PITRE s. 79
Le chaume et les épis tonibeiit sous cet effort, Et leur maturité précipite leur sort.
Alors le laboureur, que ce malheur désole, Perd à ce triste aspect mouvement et parole. Et le rocher prochain dont il fait son appui N'est pas plus immobile ou plus muet que lui; Mais de ses sens troublés la reprise importune Lui laisse enfin sentir sa mauvaise fortune. Il reproche à ses dieux ses vœux et son encens; Il fatigue les airs frappés de cris perçants. Et court eu furieux à travers la fumée Remplir de son tourment sa famille alarmée. Tel et plus affligé, dans l'instant où j'appris Que jaloux de nos biens le ciel t'avoit repris, Je sentis, cher Bellocq, percé de cette atteinte. Qu'une extrême douleur se refuse à la plainte. Et que dans les accès d'un rigoureux tourment, Qui peut dire son mal souffre légèrement. Aujourd'hui, revenu de cette léthargie.
Je consacre à ton nom la plaintive élégie Qu'inspire au déplaisir' dont je suis poursuivi Ce dieu qu'à frais communs nous avons tant sersi , Ce dieu que tant de fois j'ai vu sans jalousie De ses plus riches dons orner ta poésie , Et, guidant ton esprit par des chemins aisés, T'accorder les talents qui m'étoient refusés.
Dans quel heureux canton du riant Elysée Ton âme en nous quittant s'est-elle reposée ? Est-ce dans les vergers où le docte Lulli D'un cercle applaudissant à toute hem'e accueilli, En débitant aux morts sa scène de Morphée, Fait pâlir Amphion et fait rougir Orphée ? Est-ce dans les jardins où Molière en riant
8o ÈPITRES.
Croit corriger des mœurs le désordre criant,
Et voit avec dépit que sa fine satire
N'en corrige pas un pour cent qu'elle a fait rire ?
N'as-tu point parcouru le théâtre doré
Où le fameux Corneille, à bon droit admiré.
Par un puissant effort pousse au-dessus de l'homme
La fierté, la valeur et les A'ertus de Rome?
Peut-être de la cour fraîchement entêté.
As-tu tourné ton vol vers le bois enchanté.
Où ce vieux courtisan, le galant Benserade,
S'occupe d'un ballet ou d'une mascarade;
Qu'il a pour te revoir de désirs empressés !
C'est toi qui recueillis ses enfants dispersés.
Ces mânes respectés aux i-ives du Permesse,
Dont le savant commerce instruisit ta jeunesse,
Accouroient bras ouverts pour te féliciter
Des honneurs qu'à leur suite on t'a vu mériter;
De ses tons imposants que tu sais si bien prendre.
Tu leur déclameras leur sublime auteur tendi'e;
Et de tes beaux récits chacim d'eux satisfait.
S'y trouvera plus grand qu'il ne fut en effet.
Je vois pour t'honorer partout sur ton passage
Reverdir les lauriers du paisible boccage.
Et les naissantes fleurs entr'ouvrant leurs boutons,
De leur pur mouvement s'arranger en festons.
^Mais si de ton esprit je conuois l'étendue. Tu chercheras ailleurs la gloire qui t'est due, Et , tel que parmi nous , ces doux amusements N'auront de ton loisir que les plus courts moments. Vole vers ce palais dont le brillant porphyre Éblouit les regards autant qu'il les attiie Et dont la majesté, rivale des éclairs, De ses combles dorés illumine les airs ;
ÉPITRES. èi
C'est là gue la vertu, sur un trône d'ivoire. De ses adorateurs consacra la mémoire.
Et, les garantissant de l'oublieux Léthé, Consigne leurs travaux à l'immorlaUté.
Assise à son côté, de gloire emironnée. Et d'éclatants rayons la tête couroimée, Thérèse , assoc-iée à la divinité , De ce suprême rang soutient la dignité. Là, les introducteurs des ombres de ta classe Viendront te recevoir jusqu'à la salle basse. Socrate est le premier : il porte dans ses. yeux La charmante douceur qu'il a reçu des cieuxj Les éloquents propos qui sortent de sa bouche Disculpent sa vertu du brait d'être farouche , Et confirment l'oracle autrefois prononcé Que de tous les mortels il fut le plus sensé. Aristide le srrit, dont la présence auguste Condamne l'ostracisme et son arrêt injuste; Il convient qu'à l'envie il doit tout son bonheur. Et compte son exil pour son plus grand honneur. Entre ces deux héros, conduit à l'audience Devant une attentive et nombreuse assistance, Au milieu du grand cercle autour" d'elle pressé, L'aimable modestie ayant l'œil abaissé, Et mêlant à ses lys tout l'éclat de la rose, Conclura de la sorie à ton apothéose :
« Reine, je ne viens point étaler à vos yeux « Un amas de blasons et des portraits d'aïeux, •I Ni par de fiers récits où Bellorme m'entraine, <'■ De ce sacré palais ensanglanter la scène ; 11 est d'autres honnems, il est d'autres talents Que vous distribuez aux hommes excellents; « Et parmi les beaux noms qu'illustre la mémoire,
82 Epitres.
« La fortuue privée a son genre de gloire.
« Bellocq, qui fut toujours fidèle à son devoir,
« Aux pieds de votre trône apporte un doux espoir,
« Bel esprit sans orgueil, courtisan sans bassesse,
« Homme sans passions, complaisant sans mollesse,
« Zélé pour les autels sans ostentation,
« A la source des biens exempt d'ambition ,
« Et pour tout ornement revêtu d'innocence,
« D'un si beau paradoxe attend la récompense.
« Epouse du plus sage et du plus grand des rois,
« Ne peut-il pas compter sur votre auguste voLx? m
« Vous savez si jamais il fut ardeur égale
« A celle de Bellocq pour la maison royale.
« Dès sa plus tendre enfance à la cour attaché,
« Du soin de ses emplois uniquement touché ,
« Il fut de son loisir incessamment avide.
« Pour vous, pour son grand maître , et pour Adélaïde, 1
« Sur de pareils objets à toute heure collé, "
« Qui doute qu'eu vertus il n'ait pas excellé ?
« J'en pourrois alléguer d'un ordre peu vulgaire ;
« Mais, puisqu'il faut ici garder mon caractère,
« Parmi les beaux endroits qui s'offrent à toucher,
« Sur la sainte amitié je veux me retrancher.
« Beauté si négligée au siècle où nous sommes,
« Charme des cœurs bien nés, lien sacré des hommes,
« Paroissez en ces lieux, et dites si jamais
« Aucun fut comme lui sensible à vos attraits.
« Vous l'avez vu cent fois, avec persévérance
« Pour servir ses amis forcer sou indolence,
« Et se donner pour eux autant de mouvement
M Comme il en refusoit à son avancement.
« Vous l'avez vu cent fois rendre pour eux commrne
Épitres. 83
« La médiocrité de son humble fortune,
« Et des beaux sentiments se portant aux effets,
« Ne compter dans ses biens que ceux qu'il avoit faits.
« Aussi , cette vertu , qui lui fut singulière ,
« Lui valut des amis de plus d'une manière,
« Et parmi le grand nombre il m'est doux d'en compter
« Qui ne rougiront pas si j'ose les citer.
« Ces beaux noms, les Daugeau, les Tessé, les Noailles^
« Ont de tristes soupirs orné ses funérailles ,
« Et de la jeune cour les plus rares beautés
« Ont honoré de pleurs ses jours précipités,
« j\Iais pourquoi plus longtemps parcourir soû histoire ? « Mon discours trop prolixe a retardé sa gloire. « J'ai dit. Vous connoissez ce qu'il a mérité; « Reines, accordez-lui votre immoitalité. « Et, pour le distinguer avec plus d'efficace, « Entre Oreste et Pylade assignez-lui sa place. »
De ces mots, cher Bellocq, le sénat vertueux Accueillera la tin d'un bmit tumultueux ; Alors, se souriant d'un air de connoissance, La reine des vertus et celle de la Frauce Ajouteront encore à ces conclusions Un buste, une médaille et des inscriptions.
Invincible Apollon, c'est ta force infinie Qui contre mes projets entraine mon génie; Je cède à ton pouvoir, dont les efforts pressants Me font au lieu de pleurs répandre de l'encens. Je cède à ta vertu, dont la vive énergie Conveitit en éloge un projet d'élégie.
J'aurois tort, en effet: est-il temps de pleurer. Est-il temps de se plaindre et se désespérer.
84 Épjtres.
Lorsqu'une belle vie, aclievant sa carrière, Va recevoir son prix au sein de la lumière ? La foiblesse est adroite à l'homme industrieux , Voiler ses intérêts de prétextes pieux , Et quand au déplaisir notre àme s'abandonne Pour quelque illustre ami que la Parque moissonne, Loin de pleurer ses jours avarement comptés, Nous pleurons nos plaisirs et nos commodités.
Et vous, aimable veuve à qui la destinée
Enlève les douceurs d'un si tendre hymenée ;
Vous dont l'amour constant m'invite à quelque eifort
Pour délivrer Bellocq des ombres de la mort;
Vous, sur qui de Louis la bonté libérale.
Pour adoucir vos maux étend sa main royale ,
Montrez dans, votre perte un cœur digne de vous ,
Digne d'un tel mari, digne d'un sort plus doux.
A quoi bon le pleurer quand son àme épurée
Va jouir d'une paix d'éterne'-le durée?
A quoi bon regretter des destins accomplis
Dans le cours des devoirs qu'il a si bien remplis ?
Tandis que les ruisscaiix grossii'ont les rivières.
Que les tranquilles nuits brilleront de lumières.
Que le brûlant été produira des moissons,
L'automne des raisins et l'hiver des glaçons,
Équitable à Bellocq, la mémoire fidèle
Aux courtisans futurs l'offrira pour modèle.
Épitres. 85