‹ Œuvres posthumesChapitre 87 sur 89 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

Sire,

n a cru de tout temps que le bruit des armes condamnoit les muses au silence, et que l'harmonie guerrière étouffoit la dou- ^ ceur de leurs concerts. Mais cette opinion n'auroit point été reçue parmi les hommes s'ils avoient été accoutumés d'obéir à des rois capables, comme Votre Majesté, de suffire à toutes choses. On la voit avec étonnement repousser la plus vive des guerres jusques dans le cœur des États de mille princes conjurés, dans le même temps qu'elle entretient un cabie profond dans les provinces qui lui sont soiunises, et rassemble dans sa cour les plaisirs tremblants et les arts exilés du reste de l'Em-ope. Un million de braves sujets de Votre Majesté concourent avec elle par leurs généreuses fatigues à l'exécution de ses glorieux projets; il semble que les gens de lettres soient seuls oisifs dans cette conjoncture et que l'on doive à présent les regarder comme un fardeau inutile de l'État. Il leur reste cependant deux fonctions considérables : la première, de consigner à la postérité les actions éclatantes de Votre Majesté; l'autre, d'essayer à la délasser quelquefois des travaux immenses sous lesquels tout génie moins ferme et moins intrépide que le sien pour-

I. J'ignore si cette lettre fut adressée. Elic est prise sur im brouillon.

Lettbbs. 343

roit aisément succoniber. J'essaie, Sire, de remplir ce double devoir en proposant à Votre Majesté le divertissement dans laquelle j'ai fait entrer, le mieux que j'ai pu, quelques-unes de ces nobles idées que la gloire de Votre Majesté nous inspire si vivement, dans le même temps qu'elle nous désespère de pouvoir les exprimer avec assez de dignité. Plusieurs beaux esprits de l'ancienne Rome, imités par quelques autres des derniers temps, ont promis à leurs héros , peut - être avec trop de vanité, de rendre leurs noms immortels à la faveur des vers qu'ils employoientponr les célébrer. Pour moi. Sire, tout au contraire d'eux, j'espère pouvoir faire durer mon nom avec votre gloire, et je suis persuadé que la postérité, avide d'en recueillir tous les monuments, tels qu'ils puissent être, en A-oyaut mes efforts impuissants, en louera du moins mon rèle et se souviendra que j'ai eu l'honneur de vivre. Sire,

De Votre Majesté, ete.

k M. DE SALORNAY.

A Coudemines, le 9e de norembre 17 2».

eus m'avez bien mis la puce à l'oreille. Monsieur mon cousin, en me disant que j'ai rajeuni un vieux conte de La Fontaine.

Sur ce pied-là, je me serois donné une peine bien inutile, en composant plus de deux cents vers et les châtiant avec soin, pour ne passer que pour xm plagiaire. Je vous jure, en homme d'honneur, que je ne sais ce que c'est que le conte du Charlatan, et que je ne l'ai jamais vu. Le fond de mou coûte est tiré des

344 LetT&ES.

Apophthegmes de Plutarque, qui raconte en deux mots l'entreprise d'un esclave et le mot qu'il dit à sou ami qui l'en reprenoit : Dans dix ans de terme que l'on me donne, ou l'éléphant mourra, ou mon maître ou moi. Tous les ornements de cette pièce , que j'ai mélangée assez agréablement, à mon avis, d'un ijeu d'érudition et de satire, avec beaucoup de plaisanterie, sont tout entiers de ma façon, et je n'ai rien dérobé à La Fontaine, dont je ne connois ijoint l'ouvrage, pas même ce que je dis des charges de valet de chambre du roi, et que j'ai augmenté depuis de plusieurs vers qui ne sont point dans la copie que je vous ai envoyée, et qui assurément ne convenoieut i>oint à La Fontaine. Si vous avez ses œuvres, je vous prie instamment de m'envoyer le tome où est celui dont vous me parlez, et, s'il y a dans ce conte quelque uniformité avec le mien qui puisse me rendre suspect de plagiat, je vous promets de jeter le mien dans le feu.

Maintenant, pour répondre aux questions de votre lettre, je vous dirai, touchant l'expression latine, trahere quatuor equis, ce que j'en ai écrit à l'auteur du J/ercwrc, qui m'avoit envoyé avec d'autres épigrammes satiriques celle dont il est question. Cette expression est un l'ur gallicisme et ne se trouvera dans aucun auteur classique de la bonne latinité. Il y a apparence que cette espèce de supplice n'étoit pas en usage dans l'ancienne Rome, car dans les vieux actes des martyrs, à qui on faisoit souffrir les plus atroces douleurs qu'on se pouvoit imaginer, je n'estime pas qu'il s'en trouve d'exemple. Nous voyons bien dans les anciens jjoëtes des gens traînés à la queue d'un cheval, comme l'est dans Homère le corps d'Hector par Achille. On y voit aussi des gens mis en pièces par leurs chevaux qui prennent le mors aux dents , comme le bel Hyppolite

L«TTRE5. 345

ckoi E*r.- - - démembrés par

H«rtn «t.: — :* ..__. -.- :;:d.ous. je ae me

d'avoir riea ra de semilatle. Le plus taif et peatHître un des plus odieux qui soit . BOtie UslQËEe}. sous ki barb^me de nos rois de la ' race, c'est celui de la reiae Bnuiehaut, qui ne assurément pas tonneur. tut-elle aussi crimi- ÈfK V ■ i de nos historiens, et

èBHl fcs^; bien défendue. Quoi

^in en scat, i"est:L:ii.: ;^v.l1i i:it pardonner ce nouveau litB à rtelntr de l'Epi^amme . tant par la disette flKqnssMBS où il s'est trouvé que pour la gentillesse

Llntae q«es&>a que tous me faites me parolt plus diSôfe à Tîier. H s'agit de savoir si ou peut mêler dans des lettres familières des eîlakîeis de quelque autre '.iccuc ;■•.■: '. i materueEe. On. irons dit que cela - :> - :jt plus à la mode. C'est un grand

c'est une dame bien impérieuse î'il s'agit de coiffures de femmes.

i: ....- .^ .;.... .<... .. .a premier lieu si cela est vrai.

Qu'est-ce qui établit cet usage ? Ne sont-ce pas les gens de Li pins graade réputation pour le temps où la question e^ agilêe ? Si une fois on eu convient, j "ai gagné ma cause , en soutenant que l'on peut citer de bonne grâce, et Je ferai voir quand il leur plaira à ceux qui en doutent que j'ai reçu vingt lettres depuis peu. du P. Du Cerceau, de il. de Fouteuelle, de M. l^ibbé Boutard, de M. Bacliet,, ■ Mervurs, qui sont des

témoins «omt «are»p; /i-, d.ms lesquelles il

entre des passages latius, iiaùexis, espagnols. .\. la vérité, ou auroit mauvaise gnke d'alléguer des citations en écrivant Thistinre. parce qu'elles en interromproieut la suite, ou dans un poème dramatique, parce qu'elles eu

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refroidiroienl les mouvements ; mais dans des lettres familières, pourvu qu'elles soient écrites à des gens à qui la langue qu'on leur parle n'est pas étrangère , je prétends qu'elles relèvent le goût de ce qu'on peut dire de bon de son chef et que ce sont autant de pierres précieuses enchâssées dans de l'or. Gicéron et Sénèque étoient tous deux de beaux esprits , et chacun d'eux , selon le temps où il vivoit, savoit la langue de son pays en perfection. Cependant leurs lettres sont toutes rehaussées de passages grecs, qui leur étoient autant étrangers que le latin à nous. Savez-vous ce que je pense des gens qui ne veulent point citer? Il n'y en a que de deux espèces : l'une, de ceux qui n'étudient point et n'ont pas eu le soin de se meubler la mémoire de passages des anciens dont ils se puissent servir à l'occasion, et à ceux-là il leur est difficile de supporter que la diligence des autres leur reproche leur paresse. L'autre espèce est encore plus condamnable , et c'est de ceux qui, sachant ce que les anciens ont dit de juste et d'agréable sur la matière qu'ils traitent, veulent s'en faire honneur et s'en attribuer l'invention en le tournant en leur langue sans citer l'endroit dont ils l'ont tiré, semblables à ces bohémiens qui, après avoir dérobé un cheval, le déguisent si subtilement, soit par des teintures ou en lui coupant la queue et les oreilles, que la mère qui l'a fait auroit peine à le reconnoltre. Par ces raisons et autres à suppléer de droit, je conclus que c'est bien fait de citer, quand c'est aussi juste que vous le faites, et je vous invite à continuer de citer comme à continuer de croire que je suis, avec un parfait attachement.

Monsieur mon cousin ,

Voti-e très-humble et très-obéissanl serviteur. Db Sénec^

LeTTBEIB. 347

A M. DE SALORNAY.

A Condemines, le ï8e de novembre 1710.

e VOUS demande la permission , Monsieur ^ mon cousin , de commencer cette lettre par gy vous gronder un peu. Vous me faites savoir

que vous avez vendu et livré votre vin , et vous ne m'apprenez point à quel prix ni à quelles conditions. Je vous crois incapable de cette basse jalousie de la plupart de nos Màconois, qui font un mystère de leurs petites économies ou qui n'accusent jamais juste quand ils s'avisent d'en parler, dans la crainte qu'ils ont que leurs voisins ne fassent leurs affaires aussi bien qu'eux, ou bien pour se faire estimer plus riches ou plus pauvres qu'ils ne sont en effet, ainsi qu'ils croient l'opinion d'autmi convenable à leurs intérêts ou à leur vanité. Pour vous , que je ne crois point frappé à im si vilain coin, je vous prie de vouloir bien me faire savoir à quel prix vous avez vendu , si c'est comptant , ou quel terme vous avez donné , afin que je puisse me mouler sur un aussi bon ménager que vous l'êtes, au cas qu'il me vienne des marchands. Cette année est si difficile pour tirer quelque chose de son revenu, qu'on a besoia de boussole pour s'y conduire, et je n'en puis désirer de plus fidèle que la vôtre.

Revenons à nos moutons. La requête civile par laquelle vous prétendez revenir contre la décision du Repas élégant est fondée sur une pièce nouvellement recouvrée, à qui le nom de Voiture semble donner beaucoup de poids. Cependant, quand on l'examinera de près , on ne trouvera qui vous empêche d'être condamné à l'amende. Voiture étoit im goguenard perpé-

348 Lettres.

tuel^ qui tiroit son plus grand mérite de la plaisanterie, et il faut convenir que la sienne étoit très-fine et trèsingénieuse. La figure familière de Socrate, je veux dire l'ironie, étoit aussi la sienne. Ne la sentez-vous pas dans ce passage que vous me citez ? Balzac et lui étoient en grande concurrence de réputation. Ils avoient chacun leur parti, et c'étoit alors une grande contestation pour décider si l'atticisme de Voiture étoit préférable à l'éloquence diffuse et asiatique de Balzac; cela n'est pas encore vidé , et adhuc siib judice lis est. Nonobstant cette rivalité, ces deux beaux esprits aspiroient à la première place en honnêtes gens, et ne professoient point d'inimitié déclarée, comme Scaliger avec Cardan, ou Saumaises avec tous les savants de son temps. Cependant, leur politesse n'empèchoit pas qu'ils ne se doimassent l'un à l'autre de temps en temps quelque coup de griffe, et je me souviens d'en avoir vu dans leurs ouvrages plusieurs échantillons que je n'ai pas présentement en main, mais que je retrouverois bien si cela étoit nécessaire. En faut-il un mieux marqué que le même passage que vous m'alléguez , et sur lequel je veux bien prendre droit? Ces potages de l'invention de Balzac, que Voiture estimoit plus que le Panégjaique de Pline, pour quoi, à votre avis, peuventils passer que pour une raillerie outrée d'un homme qui s'égaye avec son ami intime, tel qu'étoit Costar à. Voiture ? Et ne conviendrez-vous pas qu'en remontant au commencement de la phrase, où votre auteur dit que M. de Balzac uVst pas moins élégant dans ses festins que dans ses livres, il faut convenir que c'est une ironie, soutenue par une exagératii'U ou hyperbole, et que par conséquent on n'en doit point conclure qu'un repas élégant soit une bonne manière de parler sérieusement , mais seulement qu'elle est supportable dans

Lettres. 349

la plaisanterie ? Si vous prenez la peine de relire la lettre du Mercure, vous trouverez en substance que je n'y ai pas dit autre chose. Je souhaite que ces raisons vous contentent, n'en ayant pas d'autres à vous alléguer; sinon, amis comme auparavant.

Diversum sentire duos de rébus iisdem Incolumi licuil semper amicitia.

Quand vous demandez à un vieux courtisan, exilé depuis plus de trente ans, des éclaircissements ou des notes sur im ouvrage moderne qui concerne les intrigues de la cour telle qu'elle est aujourd'hui, c'est ce que l'Espagnol appelle pedîV 'peras al olmo. Si c'étoit là de ces termes que la langue espagnole a retenus de l'arahe depuis la conquête qu'en firent les Maures, je me mettrois en devoir de vous les intei'préter, avec le secours de mon Covarruvias; mais ils approchent trop du latin pour vous dire que c'est demander des poires à un ormeau que d'exiger de moi que je vous révèle des mystères qui me sont inconnus. Je me suis contenté seulement de corriger par-ci par-là plusieurs petites fautes que j'ai trouvées dans votre copie, et qui ne viennent pas sans doute de votre copiste dont je connois la main et la capacité, mais qui se sont glissées par son trop d'exactitude pour ce qu'il avoit devant les yeux. Il y en avoit une entre autres dans la pénultième stance qui causoit beaucoup d'obscurité, et que le bon sens m'a fait apercevoir du premier coup d'œil. C'est en un endroit où il reproche à M. de La Force son peu de mérite; il en veut beaucoup à ce seigneur-là.

Quelques missions sérapliiques , Peu de compagnes pacifiques Et beaucoup de vers empruntés.

35d Lettres.

On ne sait ce que vent dire le second vers. J'ai pris la liberté de le corriger par nn seul petit jambage qui change en a \'o de compagnes , moyennant quoi on comprend qu'il l'accuse d'être un mauvais guerrier, qui a fait ses campagnes en temps de pedx. Pour le dernier vers , c'est qu'apparemment M. de La Force se pique d'en faire, et que quelque poëte à gages lui en prête ou lui en vend. La strophe qui suit celle-là et qui finit l'ouvrage est fort belle , mais par malheur elle est pillée de Racine. Si vous avez son Britannicus, vous y pourrez voir dire quelque chose de semblable à Agrippine. Au reste, je vous félicite du goût cpie vous me témoignez prendre de plus en plus pour les belles-lettres, où vous avez déjà fait de si grands progrès. J'en félicite aussi notre patrie, où il semble que toute la jeunesse sacrifie à la dive ignorance et ne s'occupe plus que du soin de boucler et de poudrer ime perruque. Vous avez de grands exemples domestiques , surtout du côté maternel , pour vous entretenir dans ces heureuses dispositions :M. le lieutenant-général Foillard , votre aïeul et le mien , et jiL le président Demeaux, votre oncle et mon cousin.

Et pater ^neas, et avunculus excitet Hector.

Vous voyez que pour un vers des Églogues de Virgile je vous en rends un de son Enéide : il n'y a rien à perdre.

Je suis sensiblement touché de la mort du pau^Te André Demeaux. C'étoit entre lui et moi une liaison d'amitié, contractée depuis plus de soixante ans, sans qu'aucune froideur y eût jamais apporté d'intenniption. Son grand âge ne me console point; il me fait craindre avec raison une prompte citation au rigoureux tribunal où il est allé comparoître, et où je suis si peu en état de

Lettres. 35i

me présenter. En attendant, je puis vous assurer que jusqu'au jour de l'échéance du délai, je serai toujours avec estime et affection ,

Monsieur mon cousin ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

De Sénecé.

Si vous pouvez par mon petit messager m'écrire un mot d'instruction sur le premier article de ma lettre, je vous en serai très-obligé.

Je salue avec respect Madame votre épouse.

A M. DE SALORNAY.

A Condemines, le i3e de novembre 1710.

e vous renvoie. Monsieur mon cousin, les jolis ouvrages qu'il vous a plu me prêter, dont je vous rends très-humbles grâces; et quoique vous ne m'en ayez pas demandé mon sentiment, je ne laisserai pas de vous le dire en quatre mots. Un peu de critique exerce l'esprit et raffine le goût et j'en use ainsi pour ma propre instruction dans toutes les nouveautés qui me tombent entre les mains.

La petite comédie de Momus fabuliste m'a paru fort réjouissante, et, à mon avis, l'a encore paru davantage dans la représentation par les agréments qu'y ont ajouté les ornements de la scène; son titre est composé d'un mot nouveau et fabriqué à plaisir. 11 ne se trouve dans aucun dictionnaire. Cependant, ces termes hasardés ne laissent pa3 quelquefois de réussir, et il se peut faine

35* Lettres.

que dans la suite cet auteur aura enrichi notre langue d'un terme nouveau, qui signifiera à l'avenir un conteur ou un inventeur de fables. Le style de sa prose est fort léger et brillant par-ci par-là d'assez bons mots. Je ne fais pas le même jugement de ses vers, qui n'ont rien de fort ingénieux dans l'intention et dont la versification ^est fort commune, quoique je sache bien que le genre où il s'est renfermé ne demande pas de l'élévatioa ; mais il y a une espèce de noblesse, même dans le style bas, que je ne trouve pas qu'il ait attrapée. Ses idées n'ont pas grande justesse; car qu'est-ce, je vous prie, qu'im saumon tutem- d'une anguille, et quelques autres de cette nature, que je pouiTois citer si je ne craignois que vous ne m'accusassiez de malignité. Il est \Tai que ces niaiseries conviennent assez à notre temps, dont je vois que l'ignorance commence beaucoup à s'emparer. Il est à craindre qu'elle ne fasse de plus grands progrès, et que, comme depiiis le siècle d'Auguste le bon goût commença à décliner chez les Romains, on ne marque aussi quelque jour l'époque de la décadence de celui des François par le règne de Louis le Grand. Mais poiir revenir à Fuzelier, il y a une chose rebattue trois ou quatre fois dans sa préface et dans le corps de son ouvrage, que je ne puis lui pardonner : c'est qu'il se soutient original et avance effrontément que personne avant lui ne s'étoit avisé, dans une comédie, de faire exphquer ses acteurs par des fables, et il le soutient à la face du public, où il y a encore cent mille personnes vivantes qui peuvent lui en donner le démenti. II y a environ vingt ans qu'un auteur de Paris, nommé Boursaut, un de ceux qu'il plut à Despréaux de dégrader pour remplir son vers, en compagnie de plusieurs autres, quoiqu'il eut du génie et qu'il ne méritoit pas d'être mal traité , ce Boursaut donc fit ime

Lettres. 55i

pièce de théâtre en cinq actCb, intitulée Esope à la, cour, qui n'étoit qu'un tissu perpétuel de fables qu'Ésope récitoit à chaque événement de sa pièce ; cette invention, qui étoit alors nouvelle, eut beaucoup de succès. J'en ai vu deux ou trois représentations, et je crois en avoir encore un exemplaire en quelque endroit. Comment donc Fuzelier se peut-il dire l'original, dont il n'est même pas une trop bonne copie? car la pièce de Boursaut étoit en cinq actes et soutenue de quelque intrigue galante, et celle de Fuzelier n'est antre chose que ce qu'on appeloit autrefois une farce , et qui se joiioit à la suite de quelque pièce sérieuse pour délasser l'imagination du spectateur fatiguée par trop de contention. L'auteur du Momus ne réussit pas mieux à vouloir persuader le public qu'il n'a point prétendu attaquer La Mothe ni le tourner en ridicule ; apparemment qu'il prétend se ménager pour quelque jour à venir une entrée dans l'Académie françoise, qui a fait un décret par lequel en sont exclus tous ceux qui auront écrit contre quelqu'un du corps. Mais les fables philosophiques et métaphysiques plusieurs fois rebattues, la longueur et l'ennui des morales et le plastron que Momus veut se faire, si on l'attaque, avec de belles images, désignent si sensiblement le livre de La Mothe, qu'on ne sauroit s'y méprendre. Il a beau le louer dans sa préface, cela ne sert (ju'à faire ressouvenir les gens tant soit peu éclairés de ce trait des Juifs dans la passion de Notre-Seigneur, ave Rabi, et datant et alapas. Ce mot de latin soit-il cité avec la permission de messieurs les critiques.

Je ne serai pas si long dans l'examen de la satire. Elle m'a ébloui à la première lecture, apparemment par la malignité du cœur himiain, dont moi pécheur j'ai ma petite portion. Il n'y a rien qu'il reçoive avec

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tant de complaisance et d'avidité que les médisances, surtout celles qui attaquent les gens constitués eu dignité et dont on croit d'ailleurs avoir un légitime sujet de se plaindre. Mais à la seconde lecture que j'en ai faite, je ne l'ai plus trouvée d'une si grande force. Cette comparaison par où il débute, !de Démosthène et Cicéron avec lui, n'a point de justesse. Les deux oratexrrs étoient des gens autorisés qui attaquoient pour ainsi dire tambour battant et dans la tribune aux harangues les usurpateurs de la liberté publique. Le jugement que j'en fais, c'est que cette pièce a été composée par quelque jeune homme de ces convertis à la royale, et les reproches qu'il fait au duc de La Force d'avoir changé de rehgion peuvent légitimement faire naître ce soupçon. C'est à mon avis im jeune homme qui a bien fait ses humanités et qui sait par cœur le nom de toiis les tyrans cruels ou voluptueux dont les anciennes histoires font mention. Mais les Basires , les Procustes, les Tibères, les Nérons, les Caligules , les Héliogabales, les Sardanapales , etc., reviennent si souvent sur la scène que cela ennuie et affadit, en sorte qu"il auroit besoin de cette excuse d'Horace : Ecce iterum Crispinus et est mihi sœpe vocandui. D'ailleurs, il ne le faut pas priver de la louange d'écrire avec beaucoup de feu, quoique ce soit \m feu de soufre qui jette une flamme trop acre et trop puante. J'y ai trouvé des fins de strophes très-bien tournées, surtout dans l'endroit où il attaque la distinction que les ducs et pairs voulurent se donner sur la haute noblesse.

Et comme des fleuves superbes ,

Ils méconnoissent sous les herbes La source qui les a produits.

Et dans la stance suivante, où il parle axa. ombres

Lettres. 355

des Polignac , des Tonnerre , des Beaufremont et des Chàtillon :

Je vous voi3 sur le noir rivage Frémir du honteux esclavage Oh vos neveux sont retenus ; Par des noms égaux a tant d'autres , Des noms obscurcis par les vôtres , Ou qui ne vous sont pas coanus.

C'est là de la fine satire et qui n'a rien de trop mordant. Il y en a encore quelques pareilles stances , mais en petite quantité; et à tout prendre, U y a dans tout l'ouvrage im peu trop de la bOe de Juvénal et pas assez du ridendo dicere verum de notre cher Horace. S'il es^ vraij comme l'on dit , que l'auteur ait été jeté dans la rivière, on lui a fait subir l'ancien supplice des parricides, à cela près que ce n'étoit pas dans un sac rempli de couleuvres, ni par l'autorité du magistrat. Il y a bien de l'apparence que l'on se soit défait de ce pauvre diable de quelque manière que ce puisse être, car dans le beau train où il étoit , il avoit bien encore de la matière devant lui, qu'il n'auroit pas manqué de traiter si on lui en avoit laissé le loisir. Bien heureux sont ceux qui emploient leurs talents à quelque chose de plus innocent et de moins dangereux.

Je suis, avec autant d'estime que d'amitié. Monsieur mon cousin,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

De Sénecé.

356 Lettres.

A M. DE SALORXAY. i

Le 6- de mars 172?.

^P^'j^^'3 i les lois civiles étoient aussi sévères pour i^J^O^-i '^^^^ 'î^ supposent des eufants de leur imagination que contre ceux qui introduisent leurs enfants naturels dans des familles étrangères, j'estime. Monsieur mon cousin, que nous verrions faire le procès à quantité d'auteurs qui, depuis quelques années, se sont avisés de donner au public des rapsodies de gazettes, à la tète desquelles ils ont înis quelques noms connus pouj les faire valoir, et pour en faciliter le débit à l'imprimeur. Je ne doute point que vos Mémoires de Gom-ville ne soient de ce caractère, et voici quelques-unes des raisons sur quoi je me fonde :

i» Le style de ce li^Te est trivial et n'a rien du tout de cette politesse que GourvUle s'étoit acquise par un grand usage du monde. C'étoit un des hommes de France aussi bien disant, comme j'ai pu le remarquer par quelques conversations que j'ai eues avec lui, et qui semoit toujours du sel et de la gaieté dans tout ce qu'il traitoit, même dans les affaires les plus sérieuses. Le style de son prétendu livie est extrêmement sec et dénué de tous ornements.

î" Le caractère n'y est point uniforme ni soutenu. Tantôt vous y voyez Gourrille entreprenant et brave jusqu'à la témérité, allant au feu comme un dragon et entreprenant jusqu'à vouloir enlever M. le coadjuteur

I. Cette lettre, en partie rongée, in"a paru devoir être publiée néanmoins, à cause de la dissertation critique qni s'y troiiT6.

Lettres. 35;

de Retz au milieu de Paris, où ce prélat faisoit alors la pluie et le beau temps. Et dans la suite vous le trouvez caché dans une grange à la bataille de Sénef et y attendre paisiblement à la garde des prisonniers que l'action fût terminée pour aller voir c qu'étoit devenu M. le prince.

30 On le représente autant inégal dans ses libéral dans sa bravoure. Cet homme, qui remet gra à M. Du Plessis une pli

et une de cent et tant homme qui ne veut de M. le prince un leg Ce même homme nous qu'il avoit mis à la neveux et petits dix n'étoit pas là

40 L'auteur de ce li\Te a bien fait de n'y pas mêler beaucoup d'épisodes. Il n'y en a qu'un seul, qui est celui des amours de l'Anglade et de madame de Saint- Loup, qui est à mon gré la chose la plus froide et la plus mal écrite qui se puisse lire, et qui cependant auroit pu fournir matière à s'égayer.

50 La vanité qui y règne partout ne me paroît point du style de Gourville, que j'ai connu pour un homme fort modeste. Dans ses prétendus Mémoires, vous le voyez familier avec le roi jusqu'à le voir pisser dans une écuyerie, gouvernant tous les ministres avec ascendant. Dès qu'il paroit en Angleterre , le voilà dans la confidence du roi Charles second. A la Haye , il entre dans tous les conseils du prince d'Orange. C'est lui qui est le médiateur de la secrète liaison entre l'Angleterre et la Hollande; c'est lui qui donne le premier branle à la ruine du pensionnaire de Witt; c'est lui qui donne le branle à toutes les délibérations de la cour des princes

358 Lettres.

de Bninswik, qui domine dans celle du gouverneur de Flandres , qui redresse la reine de Suède sur les honneurs qu'elle devoit rendre aux princesses du sang de France. En vérité, en voilà trop pour un homme de son étoffe, et si on ne faisoit dire tout cela à Gourville, je suis persuadé qu'il n'auroit jamais eu l'effronterie de nous le dire lui-même si crûment.

6» 11 y a encore une chose qui me paroît convaincante pour me faire juger que GourviUe n'a point écrit ces Mémoires. C'est qu'on s'y sert de certaines façons de parler précieuses que l'amour de la nouveauté introduit de temps à autre dans notre langue, et qui n'ont vu le jour de plus de vingt ans après la moil de l'auteur prétendu. En voici une entre plusieurs autres. Partout où alloit le Gourville des Mémoires, les seigneurs, les princes, lui faisoient beaucoup de politesses. 11 répète cela en plusieurs endroits. Dites-moi, je vous prie, ce que c'est que faire de la politesse à quelqu'un. Qu'appelle-t-on politese ? C'est une conduite honnête et gracieuse dans les mœurs et dans l'entretien, dont on use avec les gens que l'on veut obliger. On ne peut donc pas dire, pour parler juste , qu'on fait de la politesse l'on veut honorer. C'est une qualité inhérente, et qui . On peut fort bien dire qu'on a celui qui la reçoit n'en pourroit traiter un sot, et eut fait de la poUtesse.

faits contre la vérité, qui qui étoit parfaitement autres, qui sautent aux dit ton auteur toute une maladie dangereuse du roi d'Espagne encore enfant, de faire élire pour roi de cette nation. Monsieur, frère imiqne du roi ; grande

Lettres. 359

entreprise pour un si simple homme d'affaires que M. le prince. Remarquez en passant que ce zèle ne lui dura guère, et qu'en un autre endroit il propose l'un des fils du duc de Bavière. Mais, pour revenir à Monsieur, il dit en deux ou trois mots qu'on Tappeloit alors le duc d'Anjou. Cela se passoit en soixante et dix. Sur quoi il est à remarquer qu'il y avoit dix ou douze ans que Monsieur étoit duc d'Orléans par la mort de Gaston de France, son oncle , arrivée en cinquante-neuf, auquel temps , ou peu après , le roi avoit changé l'apanage de monsieur son frère, ce que GourvUle n'auroit pas dû ignorer.

80 II en est de même de ce qu'on lui fait dire que dans la dernière maladie de M. le prince il envoya des relais en toute diligence pour amener le père Deschamps pour l'assister à la mort. Ce fut le père Bourdaloue qui fit cette fonction, et i'ai vu toute la cour lui faire compliment sur ce sujet.

90 Ce qu'il y a de meilleur dans ces Mémoires, ce sont quelques remarques qu'il fait sur les mœurs des Espagnols. Mais par malheur ce n'est qu'une copie qu'il fait mot à mot des Mémoires de madame d' Aunoy et d'un conseiller du parlement qui nous a laissé une relation fort ingénieuse d'un voyage qu'il fit en Espagne dans le temps des conférences pour la paix et le mariage, en 1659.

Par ces raisons, et autres à suppléer de droit, je conclus que ces Mémoires sont un livre apocryphe ; que, tant par son style que par son peu d'exactitude et la petitesse de son sujet, il ne mérite aucune considération, et qu'il doit être mis au rang de celui que Catulle nommoit

Annales Volusi, cacata charta.

36o Lettres.

Si jamais je parviens à être Garde des Sceaux, je ferai bon règlement contre ces illusions que l'on fait a et j'ordoimerai que sous peine d'une grosse am de confiscation d'exempt puisse mettre un nom d'à que sur l'autographe, que le livre véritab que cela arrive, et m Monsieur mon c

J'ai mis mon approbation au bas de la Favonn

mmii

A M. DE SALORNAY.

Le 26 d'avril 1726.

i j 'a vois quelque crédit à la cour, Monsietir mon cousin, je tàcherois d'en obtenir ime lettre de cachet pour vous commander de \4p^^X5 garder votre logis pour prison, au moins pendant vingt-quatre heures, car à moins de cela je désespère de vous trouver chez vous, après tant de tentatives inutiles. J'y fus encore hier pour vous reporter vos livres de Réflexions sur la poésie et la peinture , par M. du Bos, et pour m'en entretenir avec vous. A défaut d'avoir pu vous rencontrer, je vous en dirai ici mon sentiment en quatre mots. C'est là ce qui s'appelle im bon livre, et il seroit à souhaiter que tant d'autres qui occupent inutilement le temps, et dont par malheur on ne connoit le peu de mérite qu'après l'avoir inutilement consiuné cales lire, fussent de ce caractère. Il est rempli d'érudition et brillant de pensées assez neuves, chose à quoi l'on court volontiers et que l'on attrape assez

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rarement. 11 auroit été meilleur, à mon avis, s'il avoit été moins gros, et la moitié du premier volume se pouvoit retrancher sans que le lecteur y eût beaucoup perdu; car ce sont des efforts qu'il se fait pour tirer de l'obscurité le goût de la musique et de la danse des anciens, pays où l'on ne marche qu'à tâtons et dont les écrits qui nous restent donnent peu d'intelligence. J'en ai un traité fait exprès par le fameux Boëce, que le roi Théodoric fit mourir, dans lequel je ne comprends rien. Il faut que ce soit ma faute et que je ne sois pas assez instruit dans l'algèbre et la géométrie, d'où il paroit que ses principes sont tirés. Cependant Lully ou Camprat, qui ne savoient ni géométrie ni algèbre, n'ont pas laissé de faire de bonne musique , et pour plaire, à mon avis, elle dépend plus du génie et de la nature que des règles. Pour revenir à votre auteur, son livre m'a fait beaucoup de plaisir, et la seconde partie plus que la première, ce qui lui fait d'autant plus d'honneur, parce qu'il y a beaucoup plus du sien. Le style en est bon et fort châtié, à certains mots près, qu'il affecte et qu'il répète. C'est assez le goût du temps de rechercher des termes à la mode : cela n'est pas tout à fait vicieux; mais il y faut de la sobriété jusqu'à ce que ces termes aient acquis incontestablement le droit de bourgeoisie, car, en cherchant d'enrichir sa diction , il se trouve dans quelques années qu'on l'a défigurée , quand ces mots sont tombés, qui n'étoient soutenus que par l'agrément d'être sortis de quelque belle bouche. Quand vous aurez de semblables présents à me faire pour me renouveler un peu, je vous en serai fort obligé. Je suis, Monsieur mon cousin ,

Votre très-humble serviteur.

De Sénecé.

36a Lettres.

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