‹ Œuvres posthumesChapitre 88 sur 89 · A MADAME DE BELLOCQ · texte numérisé non relu

A MADAME DE BELLOCQ

A Mâcon, le 6» de juillet 1726.

e suis persuadé , Madame , que par mon ^,1 j^ long silence vous aiirez eu lieu de croire ou iâl ^^ que je suis mort;, ou que je suis le plus ingrat 5^ de tous les hommes. Je ne suis cependant ni l'un ni l'autre : je n'eus jamais plus de santé que celle dont je jouis présentement, et jamais aucun cœur ne fut plus reconnoissant que le mien , ni plus pénétré de toutes les bontés que vous continuez de me témoigner depuis si longtemps. Pour excuser en quelque manière mon procédé, il faut reprendre la cliose de plus haut et vous dire que, quand vous me fîtes l'honneur de in'écrire que vous me conseilliez de m'adresser à M. Paris, secrétaire des commandements de la reine, pour lui demander la grâce de m'assister de son crédit pour être payé de la gratification que le roi m'avoit accordée l'année dernière, je n'étois plus eu état de le faire. J'avois envoyé mon ordonnance à monseigneur de Fréjus en lui écrivant que, puisque j'avois obtenu cette grâce par son crédit, je me flattois qu'il voudroit bien la faire valoir dans toute son étendue, et que si ce même crédit me manquoit en si beau chemin, je courrois risque de n'en retirer jamais aucun avantage, ou qu'il viendroit si tard que je n'aurois pas assez de vie pour en profiter. Ma confiance ne fut point trompée , et le prélat me manda qu'il prendroit soin de mon affaire quand la conjoncture se trouvcroit favorable. Cette conjoncture a demeuré trois ou quatre mois à se présenter; elle est enfin venue. Monseigneur de Fréjus fit recevoir mes deniers par son intendant, et me les a l'ait

Lettres. 363

toucher sans frais, partie sur ses fermiers de l'abbaye de Toumus, qui n'est qu'à cinq petites lieues de cette ville , et le reste par un rescrit sur le receveur des tailles. Dans toute cette sollicitation, cinq ou six mois se sont écoulés, et il n'y a que buit jours que j'ai été achevé de payer. Je n'ai point voulu vous écrire. Madame, que je ne fusse assuré de mon fait, crainte que, si je n'avois pas contentement, vous ne fussiez en droit de me faire des reproches de ce que je n'ai pas suivi votre conseil. Voilà le récit sincère de toute cette petite affaire, qui s'est heureusement terminée pour moi. J'ai payé mes dettes de cet argent, et je me trouve présentement en état de jouir en paLx du peu de bien qui me reste, autant de temps qu'il plaira au seigneur de me laisser sur la terre.

Pour y parvenir avec plus de commodité , ayant fait réflexion que j'étois dans un âge trop avancé pour me donner le soin d'économer des biens de campagne, j'ai pris le parti de mettre ma terre en ferme et de me retirer entièrement à la ville. Je l'ai assez bien amodiée et à de très-bons fermiers, et j'ai loué une maison qui n'est ni -sille ni campagne , et qui est tous les deux ensemble. Elle est petite, mais commode, isolée, trèsclaire et côtoyée de deux jolis jardins qui en dépendent. Elle est toute seule dans une grande place qui est environnée de trois couvents, des Jacobins, des Capucins et des Carmélites ; de manière que je suis là comme dans un petit hermitage, où mes amis ne laissent pas de me venir voir quelquefois, et où, quand il me plait d'en sortir, je n'ai qu'à faire deux cents pas pour me trouver dans le cœur de la ville. Je ne profite pourtant pas souvent de cette commodité, et je suis souvent des huit jours entiers sans sortir de chez moi que pour aller à l'église, dont j'ai à choisir de trois ou quatre, m'occu-

364 Lettbes.

pant fort agréablement et sans ennui de mes jardins et de mes livres, sans oublier les muses, avec lesquelles j'ai toujours quelque petit entretien; car quand une fois on est frappé de cette agréable folie, on peut s'assurer d'en tenir pour le reste de ses jours, et de mourir, pour ainsi dire, en rimant. Si je vous connoissois autant de goût pour la poésie qu'en avoit feu votre époux, mon cher ami, je vous envoyerois quelque fruit de mon loisir; mais du moins je vais ici vous transcrire le compliment que j'ai fait à mon patron sur les derniers mouvements de la cour ; il est du temps, il est court.

Page 1